Sur scène, ils peuvent aussi bien faire une démonstration loufoque de massage pour la prostate, lire une lettre de Ricky Martin à ses enfants, ou faire du playback sur une chanson comme Boire ou bien se conduire, il faut choisir. Voilà un an et demi que la troupe Paillettes, composée de drag-queens et de performers, creuse son sillon dans la nuit parisienne, à coup de lectures queer, de soirées cabaret ou d’apparitions dans les soirées.

A l’origine de l’aventure,  l’éditeur/auteur Jérémy Patinier. Il se souvient de la création, au printemps 2014: « C’est une conjonction de passions et d’envies: je voulais faire partager des textes, je pensais organiser des lectures et je voulais aussi montrer que pour moi faire du drag est éminemment « politique » (au sens d’un engagement dans la fierté d’être ce qu’on est, de briser des clichés, de ne pas avoir peur ou honte du féminin tel qu’on nous l’enseigne dans la société quand on est un homme)… Et surtout m’amuser avec mes copines! »

Le principe de départ, c’est de lire des textes queer. Mais quoi précisément? « Je voulais pas tomber dans exclusivement des textes sur la sexualité, les LGBT ou les genres, explique Jérémy. Le queer peut être un texte de folle, une recette de cuisine un peu bizarre, un truc trash, un témoignage un peu à côté de ce qu’on attend. Comme ce texte d’une journaliste sur le retour de la jungle d’Ingrid Betancourt et qui ne s’étonne que d’une chose: « comment a-t-elle survécu sans maquillage?? » »

DU « TRAVELOTTAGE » AU DRAG
La première séance de lecture a lieu dans la petite salle du Point Ephémère, à l’étage. « Devant les copains », se souvient Paul-Henri, alias Jessica Triss. Visiblement, les « copains » apprécient. « Je n’y croyais pas trop en terme d’accroche du public, se souvient Etienne, « Madmoizelle Etienne » dans sa version pailletée. Lire des textes, dans un bar… les gens vont écouter deux/trois textes, puis se barrer boire des bières avec leurs potes. Et ce soir là, le public ne faisait que rentrer dans la petite salle, sans en ressortir… un bonheur ». Le mot passe jusqu’aux organisateurs du festival de performances Crisis, qui les contacte et leur propose de faire une deuxième édition au 59, rivoli. La machine est lancée.

mariska stardust

Mariska Stardust lit une lettre de Ricky Martin – Des Paillettes dans l’eau précieuse

Les débuts sont « foutraques », pour reprendre le mot de Paul-Henri. Puis, le « travelottage » – le mot revient tout le temps dans leur bouche – des premières performances laisse peu à peu la place à quelque chose de plus travaillé. Les personnalités s’affinent, les tenues et le maquillage sont de plus en plus soignés. Petit à petit un collectif prend forme. « C’est lors de la soirée Des paillettes dans le poppers, au printemps dernier que nous sommes devenus une vraie troupe. Nous commencions à trouver notre ton, les choses étaient posées », se souvient Paul-Henri.

« UNE VRAIE FORCE MILITANTE »
Chemin faisant, les « Paillettes » découvrent aussi l’importance du côté politique de l’exercice, voulu par Jérémy Patinier. Yohann, que l’on peut souvent voir sous la perruque de Marie Jo Dassin, son personnage favori:  » Sous des airs très amusants, il y a une vraie force militante. La communication est simple quand on passe par le rire. On peut évoquer des sujets d’actualité très graves sans les banaliser avec ce format. Informer en s’amusant, ça me semble très efficace. » Malik, alias – entre autres Géraldine la voyante, abonde dans le même sens: « Je me suis rapidement aperçu que derrière l’aspect lol et fun de nos personnages, avec nos trombines de travelottes et nos blagues improvisées, on arrivait quand même à transmettre des émotions et à faire passer des messages. Le contexte du mariage pour tous, toujours très frais, était pour beaucoup dans la façon dont ces textes étaient reçus par le public. Petit à petit, nous avons adapté notre format et avons appris à mettre en scène tout ce joyeux bazar, en tentant quand même de ne pas perdre le côté frais et imprévisible qui pourrait nous caractériser. »

Le format se diversifie.  Ils  s’allient le temps d’une soirée à la Jeudi OK pour une Paillettes Club, en after de la soirée RuPaul’s Drag Race: Battle of the seasons. Puis, lorsque Crame et Reno, de la soirée House of Moda, où on l’on peut voir régulièrement toutes les drags alternatives de la capitale, reçoivent une proposition pour mixer au Café de la Presse près de Bastille, ils pensent aux Paillettes pour créer un nouveau format, plus cabaret, la Kasbah Glitter (Glitter = paillettes, en anglais). Avec cette formule, on revient à quelque chose de plus traditionnel pour des drags: des numéros musicaux (en live ou en playback), du stand up. Le politique laisse la place au divertissement pur.

Depuis, entre les Paillettes et les Kasbah Glitter, il y a à peu près un spectacle par mois (le prochain aura lieu le 17 décembre). En dehors, on se les arrache et elles se rendent disponibles avec plaisir, comme lors de la soirée Yagg le 14 juillet dernier, où Jessica Triss, Malicoquine et Jérémy Patinier sont venus montrer leurs talents de lipsync (voir Revivez la mimi-oke de la soirée «L’été sera Yagg» ).

Kasbah Glitter

Une performance à la Kasbah Glitter #2

MULTI-SÉCULAIRE
L’apport des Paillettes à la scène parisienne, c’est sans doute le DJ Crame qui en parle le mieux: « Il y a quelque chose de multi-séculaire dans ce qu’elles font, et je ne dis pas ça parce qu’elles sont vieilles: Monter sur scène travelotté, chanter et faire rire… Ce qui fait du bien, c’est qu’elles sont au goût du jour, qu’elles le font pour notre génération, avec notre bagage culturel et aussi politique: des drag queens barbues qui ont regardé RuPaul’s Drag Race et qui lisent des textes de personnalités trans et féministes, par exemple, c’est fort et c’est assez loin de l’image cabaret qu’on peut avoir. »

Pour lui, la troupe participe au retour en grâce des drag-queens dans les clubs parisiens. « Quand on les croise en club, elles apportent de la comédie, de la dérision. Mais elles le font à leur manière, poursuit-il. Pas créaturesques comme dans les années 90, pas non plus hyper glamour comme c’est en vogue dans des endroits comme « Club Sandwich » – bon à part Mariska Stardust qui est si parfaite. Elles, elles n’impressionnent pas, même un immense corbeau comme Djemilee Schuss ; tout le monde veut être leur-e meilleur-e ami-e de la nuit. Elles gardent juste ce qu’il faut de dignité pour rester debout quand elles roulent des pelles au premier venu, mais pas plus. »

Nomai Nomai, qui évolue dans l’univers drags, club kids et performers au Queen ou à la Club Sandwich, les suit avec beaucoup d’intérêt: « Ils peuvent aller beaucoup plus loin que nous. C’est très intéressant. Pour moi ils incarnent l’essence de la culture queer française », note-t-il.

« JE VOIS DES CHOSES FUNESTES! »
Aujourd’hui, Jérémy Patinier s’est éloigné et les Paillettes volent de leurs propres ailes. « Jeremy m’a appris à dissocier le «Queer» du «Gay» », explique Madmoizelle Etienne. « Maintenant, on cherche toutes de notre côté et on partage nos trouvailles. On a même des amis, des fans, des spectateurs qui nous envoient et nous proposent des textes. »

madmoizelle etienne

Madmoizelle Etienne au maquillage

Lorsqu’on interroge les membres du groupe sur l’avenir de celui-ci, aucun ne reprend à son compte la phrase fétiche de Géraldine la voyante: « je vois des choses funestes! ». Bien au contraire, tous prennent un pied évident dans l’aventure et entendent bien poursuivre tant que ça sera le cas.

« Pour le futur, je vois de beaux jours devant nous, tant que le plaisir de faire rire est là, lance Djemilee Schuss. Des situations absurdes à dénoncer c’est pas ce qui manque et puis la communauté queer a encore plein d’auteurs et de textes à découvrir! ». Madmoizelle Etienne: « Lors de la dernière soirée au Point Ephémère, j’avais deux cousins et un oncle dans la salle et ils veulent revenir avec leurs potes.  Que notre message puisse toucher plus large que notre communauté, c’est super! Pour l’évolution future, je crois qu’on va continuer à suivre notre instinct. Guidés par le message qu’on porte et surtout… le plaisir! »

 

LA TROUPE
Paillettes compte huit membres: Jjia de la Bobeish, Catherine C’est-Là-que, Mam’zelle Etienne, Jessica Triss, Géraldine, Mariska Stardust, Marie-Jo Dassin et Djemilee Schuss. Nous avons demandé à chacun d’entre eux de décrire leur(s) personnage(s).

 Marie-Jo DassinMarie-Jo Dassin: « Marie Jo Dassin (et beaucoup plus dans les soirées Kasbah Glitter) est née lors de la Paillettes n°2 (« Des Paillettes dans le slip de bain »). Il nous fallait un personnage enseignant et j’ai imaginé cette prof un peu sèche qui fait énormément d’allusions sexuelles sans s’en rendre compte.

Les jeunettes mignonnes et sexy, je ne sais pas faire, mais la tatie un peu barrée et ringarde parle énormément aux gens (on l’a toute) et elle a donc été appréciée dès sa première apparition. Le personnage est né un peu par hasard et son succès m’amuse beaucoup. Je parle d’elle à la troisième personne. Je ne suis pas folle vous savez ?! »

Malik Paillettes

 

Malik: « Depuis toujours, j’ai ce goût pour les personnages, et je n’imagine pas mon travelottage autrement ! Que ce soit Whitney évidemment, la première que j’ai (tenté) d’imiter, Mariah et ses copines, mais aussi des personnages montés de toutes pièces, comme Ludmilla, mon alter égo féminin, Putella, sa version trash, Malicoquine sa version cabaret, sans oublier Sandrine Repozpieds la sévère vendeuse du manège à bijoux, Alichia Clés, une artiste Nouyourkaise et cheap, Nardine de Rotshield et ses bons conseils, et bien sûr Géraldine la voyante, née au nord du mur (elle ignore lequel).

Je ne peux pas dire d’où viennent ces personnages, sinon qu’ils possèdent certains aspects de ma personnalité, mais une chose est sûre, lorsque je campe mon personnage, je n’en sors pas, et c’est parfois très fatigant pour moi-même et mon entourage ! (Une fois, j’ai tenu une soirée entière sur une péniche à Bruxelles, en Géraldine, à lire l’avenir aux gens dans des cartes… de métro ! 5 heures entières à rouler les R et à demander 50 balles pour la consultation gratuite !! ) »

djemilee schussDjemilee Schuss: Djemilee Schuss (Djemilicious) est née il y a bien 10 ans aux UEEH à Marseille (Université d’été Euroméditerranéenne des homosexualités) où elle a reçu son diplôme en Genderfreak et folie militante des mains de monsieur K, Coco & Nizar (Hello Max Donzel ), Rikita piole, Madame H, Corinne et Monsieur Katia.
Elle fait ses classes parisiennes dans les soirées bêtes et méchantes à la Bellevilloise, les mimioke de Maxime aux Souffleurs, et les très collector soirées Shuffle à la Mutinerie aux côtés de Jérémy Patinier et de la House of Belleville. C’est Jérémy qui lui demande de défendre des textes militants lors des spectacles Paillettes. Depuis elle prend avec le plus grand sérieux son rôle de secrétaire d’état proche de l’Ohio du collectif pour faire vibrer le public à grand coups de cœur et de faux cils, l’éduquer à l’histoire LGBT et le sensibiliser à la follophobie, le sexisme ou le racisme.
Du haut de ses 2m10, on dit d’elle qu’elle peut vous balayer d’un coup de faux cils. Mais c’est surtout son cœur qui est grand. Donnez lui votre bouche ou un téton et elle vous le prouvera. »

Mariska StardustMariska Stardust: « Mariska est née il y a deux ans. C’est la faute de mon copain, qui m’a montré RuPaul’s Drag Race et qui m’a soutenu dans ce projet. Depuis toujours j’aime m’exprimer artistiquement: je peins, je cous, j’ai fait du théâtre, j’ai tenté de faire de la musique, j’ai même écrit un peu à une époque. Et après tout ça, j’ai découvert le drag, qui nous permet de faire un peut de tout ça, et en plus est revendicatif et politiquement incorrect… Et j’ai kiffé. Cette expérience m’apporte énormément de choses, a complété ma personnalité, et surtout m’a fait rencontrer des gens exceptionnels. »

 

 

catherine cestlaqueCatherine C’est-Là-que: « J’ai commencé à me travestir au sein d’une association de danse lors des quelques représentations scéniques que nous faisions. C’est un tournant important puisque c’est là que j’ai rencontré Mademoiselle Etienne et Mah Likou. Après une boutade autour du titre de l’émission Thé ou café de Catherine Ceylac, mon personnage de Catherine C’est-là-que est née à l’occasion d’un premier de l’an. Puis, je décide d’accompagner finalement mes amies drag dans diverses soirées gay parisiennes. Lorsque Jeremy Patinier me demande de rejoindre Paillettes, je n’hésite pas une seconde, pensant alors réellement à un one-shot. Le retour très positif de notre premier show, auquel je ne m’attendais pas du tout, me fait réaliser qu’il est possible, tout en alternant rires et émotion, d’aborder des sujets sensibles et de défendre, entre autres, la tolérance et le droit d’être qui l’on veut où l’on veut. Cette participation à ce groupe m’a moi-même permis d’apprendre beaucoup. »

jessica trissJessica Triss: « Jessica est née après un spectacle, autour d’un verre et d’un délire de copains. On cherchait des jeux de mots à la con autour des prénoms, c’est ainsi que Jessica Triss m’est apparue comme une évidence. Elle est encore très énigmatique, même pour moi. Chaque apparition permet de mieux la définir. Tout ça est très organique: une idée, un costume, une nouvelle perruque et hop un trait de caractère est mieux défini. Je la vois comme une personnalité un peu double, capable d’une grande classe comme d’une vulgarité sans nom. Mais seuls les happy few la voient sous ce jour. »
madmoizelle etienneMademoizelle Etienne: « Mademoizelle c’est une créature timide qui s’exprime à travers ses costumes. Et quand elle sort elle prête son corps à des amies : Fabienne Hasard, Françoise Fumasse, Julie Passeport, Amandine Secrétaire, Sandra Coudoire. Je crois qu’elle a des TPM, troubles de la personnalité multiple, elle s’identifie pas mal à United States of Tara. Du coup elle sait pas très bien qui elle est parfois. Mais je crois que ça lui plaît. Elle aime être en mouvement, en modelage perpétuel. »

 

jjia de la bobeishJjia de la Bobeish: « Jjia de la Bobeish est née à Belleville, dans mon ancien appartement faisant face à a Java, lors d’une de mes nombreuses soirées à thème. Là c’était « MiddleGender ». Ce soir là, j’ai plus joué sur le féminin mais en gardant une touche de masculin pour avoir un petit côté « Drag Queer »que nous chérissons tous dans la troupe, histoire de brouiller toujours un peu plus les codes. Mes amis ont vraiment joué le jeu. Jjia évoque mon vrai prénom, avec 2 « j » parce que pourquoi pas et « de la Bobeish », parce que c’est une vieille private joke, c’est un peu imprononçable, ça évoque le brésil, ou plutôt la morue portugaise et la particule ajoute au côté « Madame », « Comtesse des travelotes amazones » et surtout au côté n’importe quoi. Ce personnage est donc né d’un grand délire entre copines. Mais j’ai toujours eu des tenues extravagantes et joué avec les codes féminins/masculins, que ce soit dans mes looks lors de soirées ou pour incarner des rôles, surtout entre amis. Suite au succès de cette soirée de folles tordues, toutes les soirées suivantes et quelques furent les thèmes, tous les amis ont gardé un côté travelote. La raison d’exister de Jjia c’est de secouer les normes établies et d’ouvrir le débat sur l’identité de genre, le sexisme, la follophobie, les sexualités, le racisme aussi. Un grand coup de talon, une balayette du toupet et 3 kilos de paillettes dans tout ça!! C’est ma devise. Bon après c’est relou pour le ménage, touuuutes les copines et mon mari peuvent témoigner, j’en fous partout à chaque préparation, ils me détestent pour ça!! Mais un show ou la vie sans paillettes, c’est juste pas possible. »

Photos: Xavier Héraud