Une atmosphère fébrile planait sur les premiers États généraux LGBTI qui se sont tenus ce week-end à Avignon. Les terribles attentats qui ont frappé Paris dans la soirée du vendredi 13 novembre ont donné une teneur particulière à cette rencontre entre militant.e.s et associations venues de toute la France. Si chacun et chacune s’est évidemment pleinement investi.e durant ces deux jours d’échanges et de réflexions, beaucoup avaient souvent les yeux rivés sur leur portable pour suivre l’évolution des événements.

Avant d’inviter les participant.e.s à rejoindre leur groupe de travail, Erwann Le Hô et Christine Nicolas, à l’origine de ces États généraux, ont prononcé un discours (à retrouver ici) et demandé une minute de silence en mémoire des victimes. Trois ateliers ont ensuite eu lieu: le premier consacré à un état des lieux du militantisme, le second au contexte dans lequel il se situe et, enfin, le dernier aux besoins, enjeux, et valeurs des associations. Suite à ces trois temps de réflexion, quatre intervenant.e.s ont pu échanger avec l’ensemble des participant.e.s: Alice Coffin, militante au sein du collectif Oui Oui Oui et membre de l’association des journalistes LGBT (AJL), Hedi Sahly, vice-président de l’association tunisienne Shams, Alix Béranger, fondatrice du fonds de dotation Lesbiennes d’Intérêt Général (LIG) et Christelle Hamel, chargée de recherches à l’Institut National d’Études Démographiques (Ined).

Comme l’expliquait Erwann Le Hô à Yagg quelques jours avant les États généraux, les groupes de travail avaient été composés de façon à mélanger au maximum les participant.e.s et les structures et à susciter des échanges plus divers. Une douzaine d’ateliers ont été constitués, composés de 10 à 15 personnes et animés par un.e modérateur/trice. Tous les échanges ont été enregistrés et seront retranscrits d’ici le début de l’année 2016. En attendant, voici notre compte-rendu.

Capture d’écran 2015-11-17 à 12.27.59Christine Nicolas et Erwann Le Hô

 
POUR UNE MEILLEURE COORDINATION
La question de la coordination des marches des fiertés et des prides sur l’ensemble du territoire est régulièrement abordée dans les différents ateliers. De nombreux participant.e.s aux ateliers soumettent l’idée d’établir un mot d’ordre commun pour gagner en visibilité auprès des médias, mais aussi pour gagner en efficacité et en cohésion. D’autres sont davantage partisan.e.s de garder une indépendance de choix pour chacune des marches, pour porter par exemple des enjeux spécifiques aux régions. Dans le cas d’un mot d’ordre commun, la question de trouver un terrain d’entente se pose rapidement: comment parvenir à un mot d’ordre fédérateur, qui répondent aux attentes et aux revendications de toutes les composantes de la communauté LGBTI, sans tomber dans ce que beaucoup dénoncent comme «un consensus mou»?

Dans son intervention, Alice Coffin, militante au sein du collectif Oui Oui Oui et membre de l’association des journalistes LGBT (AJL), souligne le potentiel sous-exploité de la Marche des fiertés:

«C’est un levier de communication énorme et l’occasion de faire des images qui vont tourner dans le monde entier, de créer des images virales. La prochaine Marche des fiertés sera la dernière avant la fin du mandat de François Hollande, il faut en profiter.»

Alice Coffin propose des moyens d’attirer les médias avec des concepts marquants en terme de communication, prenant pour exemple les actions de Oui Oui Oui durant les débats sur le mariage pour tous pour répondre à l’opération séduction des médias de la «Manif pour tous»: «Pourquoi ne pas faire une marche en courant? Ou bien une marche à reculons?» propose Alice Coffin, face à un auditoire qui semble séduit par l’idée.

Capture d’écran 2015-11-17 à 12.23.40Alice Coffin

Dans la lignée d’une réflexion autour d’une coordination du mot d’ordre des marches des fiertés en France, se pose aussi la question des revendications. Après l’obtention de la loi sur le mariage et l’adoption pour tous les couples, quelles sont les revendications à faire avancer aujourd’hui, dans la perspective de la présidentielle de 2017?

Face à un gouvernement prompt à enterrer l’ouverture de la PMA à toutes les femmes, ou bien une loi sur le changement d’état civil des personnes trans largement en deçà des attentes, les militant.e.s se sont longuement interrogé.e.s sur comment réussir à porter de nouveau des revendications LGBTI: Doit-on sélectionner seulement quelques revendications phares dans l’espoir de les voir aboutir, au risque de laisser de côté des revendications minoritaires, mais néanmoins importantes? Comment déterminer quel enjeu est prioritaire par rapport à un autre?

TRANSVERSALITÉ ET CONVERGENCE DES LUTTES
Le mouvement LGBT doit-il s’emparer du combat contre l’ensemble des discriminations? Le sujet fait débat au sein des ateliers, certain.e.s défendant la nécessité de combattre par exemple le racisme, le sexisme présents au sein de nos propres communautés, mais aussi de «croiser les actions» et de «s’associer avec d’autres associations» extérieures à la communauté LGBTI. «Quelle place pour les minorités dans la minorité?», «comment lutter contre la reproduction des oppressions au sein des structures de la communauté LGBTI?», questionnent certain.e.s militant.e.s. L’intégration de luttes plus larges n’est cependant pas une idée qui fait l’unanimité.

12240959_1627101317552760_5999316909432353273_oSession de travail (photo: États généraux LGBTI)

Dans plusieurs ateliers, ce sont parfois aussi les termes employés qui posent problème et créent du débat entre les militant.e.s: «intersectionnalité», «homonationalisme», «personnes racisées» sont autant d’éléments de vocabulaire mal compris ou contestés par certain.e.s. Preuve que des décalages existent bel et bien entre les associations, et que pour porter un discours commun, elles vont aussi devoir s’accorder sur un lexique à employer qui leur permettra de se comprendre, mais aussi de produire des revendications et des orientations clairement définies.

DES ASSOCIATIONS EN MAL DE MILITANT.E.S
Des débats sur le mariage pour tous en 2013, le milieu associatif français est sorti «fatigué et groggy» constataient ensemble Erwann Le Hô et Christine Nicolas dans leur discours d’ouverture à la Mairie d’Avignon. À cela s’ajoute aussi un désintérêt pour l’investissement associatif: «On a parfois l’impression d’être prestataire de service, explique un militant. Une personne se présente à l’association avec un problème, une difficulté, on lui apporte une aide et ensuite, on ne la revoit plus. C’est difficile de garder un militant. Les personnes viennent et n’osent pas rester.» Une autre personne intervient:

«Le mot “revendication” fait peur aux adhérent.e.s, qui viennent aux temps de convivialité de l’association mais ne viennent pas ensuite s’investir.»

Comment alors attirer de nouveaux militant.e.s, leur permettre de s’approprier un mouvement? Certain.e.s proposent des solutions pour valoriser le bénévolat et rétablir les associations comme des «vecteurs de transmission de savoir»: «Sur le principe de l’université populaire, pourquoi ne pas faire de la formation?»

FINANCEMENT ET PROFESSIONNALISATION DU MOUVEMENT LGBT
Il n’y a pas qu’en moyens humains que le mouvement LGBTI est en difficulté. La question de la professionnalisation dans les associations est largement débattue dans les ateliers, ainsi que celle d’une banque communautaire ou d’une mutualisation des ressources financières.

Invitée elle aussi à s’exprimer lors de la table ronde qui clôt cette journée d’ateliers, Alix Béranger, membre de Oui Oui Oui et créatrice du fonds de dotation Lesbiennes d’Intérêt Général (LIG), dont l’objectif est de récolter de l’argent pour les causes LGBTI, plaide pour une mise en place d’une véritable force financière pour les associations et leurs actions: «Il va nous falloir beaucoup de moyens, si on ne veut pas s’épuiser, des ressources avec soit de l’embauche, soit des défraiements tout simplement. Les militant.e.s ne doivent pas toujours à mettre de leur poche.» Alix souligne la nécessité de valoriser le bénévolat, mais aussi de miser sur le salariat: «L’argent et la professionnalisation sont des sujets tabous dans le milieu associatif LGBT en France. Mais on ne peut pas toujours s’autofinancer.» Selon Alix Béranger, il en va de la visibilité des associations, notamment dans l’espace public: «Parce que ça suffit les manifs où on ne s’entend pas! Il nous faut des sonos, du matos de qualité, des moyens pour acheter des véhicules, et pas seulement pour se demander comment on va faire pour louer le prochain camion. Il faut aussi qu’on puisse acheter des espaces publicitaires, des encarts presse, des 4 par 3.»

Capture d’écran 2015-11-17 à 12.26.08Alix Béranger

Chercheuse à l’Institut national des études démographiques (Ined), Christelle Hamel intervient sur le sujet des données statistiques et sur leur grande utilité pour les associations. Elle note en effet un déficit important des connaissances statistiques sur les personnes LGBTI en France, un déficit qui a des conséquences sur la visibilité. «Il y a un pouvoir du chiffre qui compte beaucoup, explique-t-elle. Les pouvoirs publics sont très sensibles à l’utilisation de données statistiques et leur mise en avant qui vont asseoir et justifier les politiques publiques qu’ils vont mettre en œuvre.» Selon elle, les associations ont tout intérêt à se tourner vers le milieu de la recherche pour favoriser l’émergence d’une connaissance chiffrée de la communauté.

Capture d’écran 2015-11-17 à 12.28.48Christelle Hamel

SHAMS, INVITÉE DES ÉTATS GENERAUX LGBTI
Créée le 18 mai 2015, l’association Shams a pour but de défendre les droits des personnes LGBTI en Tunisie. Son vice-président Hedi Sahly était présent à Avignon aux États généraux LGBTI, pour faire connaître la situation actuelle dans son pays. Il est notamment revenu sur l’histoire de Marwan, un étudiant de 22 ans, condamné en septembre dernier par le tribunal de Sousse à un an de prison pour homosexualité, après avoir subi des tests anaux. Libéré sous caution au début du mois après une forte mobilisation internationale, Marwan sera jugé en appel le 10 décembre.

Capture d’écran 2015-11-17 à 12.24.04Hedi Sahly

Menacé par Daesh, parfois victimes de menaces ou d’agressions ou renvoyé.e.s de l’université, les membres de l’association Shams semblent déterminé.e.s à poursuivre leur mobilisation malgré les risques encourus:

«Il n’y a pas de droits sans sacrifices, affirme Hedi Sahly. Les femmes n’ont pas obtenu leurs droits sans sacrifices. C’est le moment pour nous de dire qu’on existe, surtout maintenant, après la Révolution.»

«Avant la Révolution, c’était quasiment impensable d’avoir une association LGBT. Il y avait seulement quelques magazines. Nous avons maintenant la liberté d’agir et de nous exprimer, mais nous sommes dans un milieu dangereux.»

Selon Frédéric Hay de l’association Adheos, plus Shams et les LGBTI tunisien.ne.s auront un soutien public en France, plus ils et elles seront protégé.e.s en Tunisie. Une motion de soutien a été votée lors des États généraux et l’association Shams a été reçue par la maire d’Avignon Cécile Helle, ainsi que par le sénateur du Vaucluse Claude Haut.

D’autres articles et interviews sont à venir sur les États généraux LGBTI.