La vente de Têtu n’a pas été simple et a connu de multiples rebondissements que Yagg suit depuis plusieurs semaines. Pour comprendre ce qu’il s’est passé, nous avons reconstitué le calendrier financier et judiciaire des derniers mois.

Tout commence pour le grand public le 1er juin 2015 au soir. C’est ce jour-là que, par un communiqué, le propriétaire de Têtu, Jean-Jacques Augier, annonce que le titre emblématique est placé en redressement judiciaire. Face aux difficultés de trésorerie (le magazine perd chaque mois plusieurs dizaines de milliers d’euros) et à l’érosion des ventes, il n’a pas pu sauver la situation. Cette procédure de redressement permet à l’entreprise de ne plus payer ses créanciers et garantit également le paiement des salaires qui sont couverts par l’assurance de garantie des salaires (AGS).

BAISSE CONTINUE DES VENTES
En cause dans les difficultés de Jean-Jacques Augier, qui avait racheté Têtu à Pierre Bergé en février 2013, la baisse continue des ventes (passées de 40 655 par mois en moyenne en 2012 à 31 581 en 2014, chiffres OJD). Mais aussi le plus faible rendement publicitaire. D’ailleurs, en février 2015, Jean-Jacques Augier avait procédé au licenciement de deux commerciaux chargés de commercialiser auprès des annonceurs les espaces publicitaires dans le magazine et sur le site. Le responsable des partenariats a lui aussi été licencié le même mois. Une mesure d’économie qui n’aura visiblement pas suffi puisque moins de quatre mois plus tard, la société éditrice de Têtu, C.P.P.D., est placée en redressement. D’après nos informations, en 2014, le chiffre d’affaires était de 2 780 455 euros, et la perte s’élevait au total à 1 108 852 euros.

Le redressement judiciaire devait permettre de donner une bouffée d’oxygène à Têtu, afin de trouver une solution pour poursuivre l’activité. Une des possibilités était de vendre l’entreprise à un repreneur en capacité d’apporter de l’argent frais et de maintenir les emplois (C.P.P.D. employait 10 salariés dans ses locaux ainsi que 29 pigistes permanent.e.s). D’ailleurs, dans le communiqué du 1er juin, Jean-Jacques Augier expliquait que le tribunal de commerce avait donné quatre mois à l’entreprise pour trouver un repreneur.

COUP DE TONNERRE
Coup de tonnerre mi-juillet. L’information circulait depuis plusieurs jours et elle est rendue officielle le 23 juillet. Ce jour-là, le tribunal de commerce décide la liquidation judiciaire de C.P.P.D. C’est la fin de Têtu, un magazine créé 20 ans plus tôt. Pour les salarié.e.s, c’est la surprise et le choc car la direction leur avait expliqué que plusieurs repreneurs avaient fait part de leur intention de racheter Têtu. Nombreux/ses, parmi celles et ceux que nous avons contacté.e.s, étaient d’ailleurs amèr.e.s: Jean-Jacques Augier n’aurait pas réuni le personnel pour dire au revoir. Ils et elles sont tou.te.s licencié.e.s.

Le 23 juillet, une première date de dépôt des offres de rachat des actifs de la société est fixée au 18 septembre 2015.

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Dans les documents que nous avons pu consulter, notamment l’ordonnance de rachat, on peut lire que six offres avaient été déposées à cette date. Mais  lors de l’audience d’ouverture des enveloppes et d’examen des offres, le 21 septembre, le tribunal juge qu’aucune offre n’est satisfaisante. Une nouvelle date de dépôt est fixée au 6 octobre et le tribunal doit se prononcer le 19 octobre.

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Trois offres sont présentées en audience au tribunal le 19 octobre. Pas moins de 11 personnes participent à cette audience: les trois pollicitants (repreneurs potentiels) ainsi qu’un associé d’un des pollicitants, et l’avocat de l’un d’eux, le juge-commissaire qui devra rendre son ordonnance, un stagiaire du tribunal de commerce, le mandataire judiciaire et sa collaboratrice, l’avocat d’AGS, et Jean-Jacques Augier, en tant que président de C.P.P.D. La séance est ouverte à 17h35 et va durer 17 minutes, pas une de plus. L’offre de Brice Fogliami, qui avait lancé une opération pour «Sauver Têtu», celle d’un journaliste, Michel Alves da Cunha, et celle de la société iDyls. Cette dernière société a lancé le 24 avril  l’appli de rencontres SoTêtu et son siège social se trouve depuis mars 2015 à la même adresse que Têtu, à Paris dans le IIe arrondissement.

DEUX OFFRES REJETÉES
Arrêtons-nous un instant sur un des trois pollicitants (c’est ce terme qui désigne les aspirants au rachat): Michel Alves da Cunha, né en 1956, possède à Nice la société Edition Azur et avait notamment fait parler de lui en 2011 pour la publication dans Entrevue d’une photo et d’un article bidonnés. Libération raconte le procès dit de «l’affaire du frigo» et où l’on apprend que Michel Alves da Cunha, alors rédacteur en chef adjoint d’Entrevue, a payé des jeunes pour lancer un faux frigo en polystyrène sur des policiers, un montage grossier puisque l’action, censée se passer en plein été, montre des policiers en uniforme d’hiver…

À l’audience pour le rachat de Têtu, son offre a été jugée irrecevable car trop floue: il proposait 65 000 euros et les chèques de banque, obligatoires pour couvrir le montant total du rachat, sont de deux fois 15 000 euros. Même motif, même punition pour l’offre de Brice Fogliami (un total de 150 000 euros en nantissant des biens immobiliers) qui ne joint aucun chèque à son offre. Ce dernier avait expliqué vouloir récupérer les fichiers clients de Têtu. Or, ceux-ci n’étaient pas compris dans l’offre. En effet, dans un souci louable de confidentialité, Monsieur Augier ne souhaitait pas céder ces données jugées sensibles.

PROBLÈME DE TAILLE
Ne reste donc plus en lice que l’offre présentée par Idyls, pour un montant de 102 450 euros. Une somme jugée conforme. Tout semble se dérouler pour le mieux pour les deux fondateurs d’Idyls présents à l’audience, Julien Maquaire et Yannick Le Marre. Mais le mandataire judiciaire soulève un problème de taille: Jean-Jacques Augier est actionnaire d’iDyls.

Or, le dirigeant d’une société liquidée n’a pas le droit de participer directement ou indirectement à une offre de rachat. C’est ce que dit très précisément le Code du commerce dans le premier alinéa de l’article L. 642-3:

«Ni le débiteur, au titre de l’un quelconque de ses patrimoines, ni les dirigeants de droit ou de fait de la personne morale en liquidation judiciaire, ni les parents ou alliés jusqu’au deuxième degré inclusivement de ces dirigeants ou du débiteur personne physique, ni les personnes ayant ou ayant eu la qualité de contrôleur au cours de la procédure ne sont admis, directement ou par personne interposée, à présenter une offre. De même, il est fait interdiction à ces personnes d’acquérir, dans les cinq années suivant la cession, tout ou partie des biens compris dans cette cession, directement ou indirectement, ainsi que d’acquérir des parts ou titres de capital de toute société ayant dans son patrimoine, directement ou indirectement, tout ou partie de ces biens, ainsi que des valeurs mobilières donnant accès, dans le même délai, au capital de cette société.»

Pour savoir précisément depuis quand Jean-Jacques Augier détient des actions d’iDyls, nous avons consulté les procès verbaux de la société iDyls déposés au Greffe du tribunal de commerce, à Paris. On y lit que la prise de participation par la société SEPINM, dont l’unique actionnaire est Jean-Jacques Augier, a été approuvée à l’unanimité par les quatre actionnaires d’iDyls le 7 février 2015 lors d’une assemblée générale extraordinaire. Le 6 mars, les statuts sont d’ailleurs modifiés en ce sens, une fois reçue la preuve de dépôt de la somme correspondant à cet achat. À cette date, SEPINM détient 19 500 actions d’iDyls pour un montant total de 49 920 euros. Soit 10,03% de la société Idyls.

Jean-Jacques Augier et les dirigeants d’iDyls avaient-ils connaissance de cette interdiction? Toujours est-il que le 6 octobre, soit 13 jours avant l’examen des offres par le tribunal le 19 octobre, Jean-Jacques Augier adresse une lettre aux dirigeants d’iDyls, dans laquelle il prend l’engagement de céder les 19 500 actions détenues par lui via SEPINM. Un engagement que Jean-Jacques Augier, présent à l’audience du 19 octobre, a réitéré oralement devant le juge. Mais ce courrier et cet engagement oral n’auraient visiblement pas suffi au tribunal pour désigner iDyls comme repreneur de Têtu. Jean-Jacques Augier adresse donc le 26 octobre par courriel un nouveau document au liquidateur judiciaire. Il s’agit du protocole d’accord de cession des 19 500 actions détenues par SEPINM dans iDyls au profit d’une SASU B.H.A.G., en cours d’immatriculation au Registre du commerce et des sociétés, dont l’unique actionnaire est Julien Maquaire.

C’est sur la foi de ce document que le liquidateur adresse à la Procureure du tribunal de grande instance de Paris un courrier le 27 octobre, dans lequel il se déclare favorable à l’offre d’acquisition présentée par Idyls. Une vente approuvée in fine par le tribunal de commerce le 6 novembre (l’ordonnance est datée de façon incorrecte du 6 octobre). Fin d’un long feuilleton qui aura duré plusieurs mois.