Le 1er janvier 2015, Yagg publiait une interview de Sophie Labelle, auteure québécoise de la BD en ligne Assignée garçon. Que de chemin parcouru depuis! Son passage à Paris mi-octobre, au moment de l’Existrans, était donc une bonne opportunité de prendre de ses nouvelles et de constater la belle évolution que connaît sa BD, mais aussi son activité en tant que militante.

On retrouve Sophie Labelle à quelques heures de la conférence qu’elle présente à l’École normale supérieure: «Ça va être une discussion sur plein de choses, je vais parler de mon activisme à travers la bande dessinée et je risque aussi de parler d’autres sujets qui me tiennent à cœur comme de linguistique et de colonialisme», se réjouit-elle. L’ENS a dû réquisitionner une salle plus grande que prévu tant la présence de Sophie Labelle attire les foules. Avant d’arriver à Paris, Sophie Labelle a passé deux semaines à sillonner l’Allemagne, après être passée par l’Irlande. Son travail de scénariste et de dessinatrice pour la BD qu’elle a créée en août 2014 lui vaut aujourd’hui d’être très sollicitée.

«À l’époque où on s’était parlé, c’était plus un hobby, la bande dessinée. Maintenant je ne fais plus que ça!»

Assignée garçon diffusée en français et en anglais sur Tumblr, raconte l’histoire de Stéphie, une petite fille trans, dans son quotidien auprès de ses parents, à l’école, avec ses ami.e.s. À travers cette héroïne, Sophie Labelle aborde et dénonce parfois avec gravité mais aussi avec humour la transphobie et le cissexisme de notre société actuelle. Cette thématique a visiblement su toucher un public car depuis le lancement d’Assignée garçon, l’emballement autour de Sophie Labelle est allé crescendo: «Je me rends compte de la soif du public pour ce genre d’histoire, ce genre de personnages et de représentations, constate-t-elle. Et pour quelqu’un qui s’est souvent fait dire qu’on ne peut pas vivre de la bande dessinée, c’est quand même très encourageant. Tout l’amour que je reçois par rapport à la bande dessinée, de la part du public, ça fait énormément de bien personnellement.»

estce quetre trans est une phase - sophie labelle 2015

DES AVANCÉES EN DEMI-TEINTE AU QUÉBEC
Au Québec, depuis septembre 2015, les personnes trans peuvent faire leur changement d’état civil par simple déclaration sans être obligées de subir une opération de réassignation. L’aboutissement d’une longue mobilisation des militant.e.s trans: «Ça a pris énormément de temps, beaucoup plus que ce qui aurait pu se faire, déplore Sophie Labelle. J’ai vraiment l’impression que nous, les communautés trans, avons été tenues en otage. Dans les derniers mois, on était euphoriques de savoir que ça allait enfin se passer, mais avec le recul, cette loi dont on vient de connaître le règlement, elle a tout de même été votée en 2013! Ça a donc pris deux ans pour arriver à un règlement pour une loi qui était déjà votée! Il n’y avait donc plus de suspense, il fallait juste attendre d’avoir les détails. Lorsqu’on regarde d’autres lois votées au Québec, ça peut prendre quelques heures, et là ils nous ont vraiment fait poireauter.»

«Il y a beaucoup d’amertume qui en ressort, et un peu de découragement face au travail qui reste à faire, étant donné que le projet de loi ne touche que les personnes majeures et les citoyen.ne.s canadien.ne.s.»

«C’est un problème par rapport à l’immigration trans et aux mineur.e.s trans.» En l’état actuel des choses, la situation n’est pas près d’évoluer prochainement, comme l’explique Sophie Labelle: «La loi qui a été votée était un amendement à un article civil qui ne touchait que les personnes majeures de toute façon. C’est donc impossible pour cette fois-là qu’elle soit changée. Il faudrait refaire tout le processus pour avoir une loi qui toucherait les personnes mineures. C’est du taponnage administratif et législatif!» Cette expérience lui permet de tirer des leçons de cet engagement des militant.e.s étalé sur plusieurs années: «Ça prend tellement de mobilisation pour changer une loi, constate-t-elle. Au Québec, ça prendra 10 ou 15 ans avant qu’il y ait à nouveau une mobilisation pour une loi. C’est un peu peine perdue pour les mineur.e.s et les personnes qui ne sont pas citoyen.ne.s canadien.ne.s. C’est difficile d’essayer de se projeter dans le futur, de prévoir chaque trou dans la loi, car l’effort de mobilisation justement, ce n’est pas une ressource inépuisable.»

LA QUESTION TRANS AU CINÉMA
La représentation des personnes trans dans les médias fait partie des sujets abordés dans Assignée Garçon. Régulièrement le personnage de Stéphie critique l’emploi persistant de comédien.ne.s cisgenres pour interpréter des personnes trans au cinéma. Comment faire aujourd’hui pour faire comprendre ce message? «Déjà, on ne demanderait jamais l’opposé, s’agace Sophie Labelle. On va souvent se justifier en disant que des acteurs doivent pouvoir jouer tous les rôles. Mais ce ne serait pas la même histoire si on prenait des personnes trans pour jouer des personnages cisgenres. Donc oui, il y a le problème de la représentation qui m’a souvent fait réagir. Je dis souvent que ce n’est pas en engageant des hommes qui portent des robes qu’on va permettre au public d’arrêter de croire que les femmes trans ne sont pas des hommes avec des robes. Il y a ça, et il y a aussi le problème de l’écriture des personnages trans, le choix de les dépeindre d’un point de vue cisgenre. Le fait de vouloir dépeindre des personnages trans vient tellement souvent de la volonté de surfer sur la vague, sur la popularité du sujet.»

«Car c’est un sujet qui est populaire, les personnes trans ne sont pas populaires elles-mêmes. On a toujours les mêmes problèmes au niveau de l’emploi ou du logement ou de l’accès aux soins de santé, ça, ça n’a pas changé!»

«En ce qui concerne la manière dont on écrit ces rôles, je pense par exemple à Une nouvelle amie de François Ozon. Oh mon dieu, une chance que j’étais là avec d’autres amies, on a pu se soutenir car c’était tellement choquant à tous les points de vue. C’est une grosse soupe de tous les pires éléments qu’on aurait pu utiliser pour dépeindre les personnes trans. Je pense à tout l’aspect de l’érotisation du travestissement, ce qui n’est pas le bon terme quand on parle d’une personne trans… mais c’est ce qui est dépeint à ce moment-là, comme un espèce de fétiche. C’est quelque chose qui va souvent mettre beaucoup de barrières dans la compréhension des enjeux trans dans des yeux non trans. Cet aspect est aussi très présent dans la bande annonce de The Danish Girl. Non seulement c’est très transphobe et cissexiste comme vision, mais aussi très misogyne dans l’idée que la féminité c’est seulement cet artifice, que c’est superficiel! Et c’est odieux qu’on 2015, on en soit encore à répéter des choses qu’on dit depuis les années 80. J’ai vraiment l’impression que ça rentre par une oreille, et que ça ressort par l’autre», soupire-t-elle.

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CAITLYN JENNER, MILITANTE MALGRÉ ELLE?
L’année 2015 a été une année importante pour la visibilité des personnes trans, notamment à travers le coming-out surmédiatisé de Caitlyn Jenner. Au sein de la communauté trans, certain.e.s à l’instar de CeCe McDonald sont très sceptiques sur ce que peut apporter cette personnalité au combat contre la transphobie. Qu’en pense Sophie Labelle? «Elle ne fait pas l’unanimité dans le sens où c’est une personne à qui on a donné une très grande visibilité alors que des activistes travaillent sans relâche sur le sujet depuis des décennies. On lui donne cette visibilité-là, à cause des privilèges assez évidents qu’elle possède: c’est une personne très riche, blanche, qui a eu une transition tard dans sa vie. Mais elle a sûrement vécu des obstacles qui sont très peu imaginables pour des personnes comme moi, elle a très certainement vécu des pressions dans le monde du sport. Le fait aujourd’hui de faire une transition très publique comme ça, c’est nécessairement difficile étant donné que chaque aspect va être discuté dans l’œil du public.»

«Mais autrement, je trouve que Caitlyn Jenner, même du haut de ses privilèges, a vraiment été à l’écoute des communautés dans lesquelles elle s’est retrouvée, elle n’est pas vraiment la porte-parole, car les militantes lui refusent ce titre là, mais elle a beaucoup appris.»

«Après, elle demeure une républicaine invétérée, qui porte tout un discours très colonialiste et impérialiste, qui est très néfaste pour les personnes trans. Pour l’instant, elle a aussi une expression de genre très binaire avec un point de vue encore très privilégié. Je n’aime pas trop le culte de la personnalité et tout ce pouvoir qu’on lui donne, je suis très critique de ça, beaucoup plus que d’elle-même. Sur certains points, j’ai envie de dire “laissez-la tranquille”. Je sais à quel point ça peut être difficile, la transition.»

LA SUCCESS STORY D’«ASSIGNÉE GARÇON»
Après son passage à Paris, Sophie Labelle poursuit sa tournée européenne, au Pays basque, en Suisse, puis à nouveau en France. Elle rejoindra prochainement l’Écosse et l’Angleterre et finalement la Suède. De retour au Québec, elle prévoit de «prendre du temps» pour elle: «Ce qui veut dire travailler! plaisante-elle. Prendre du temps pour moi, ça veut dire faire sur une table ce que j’aurai fait dans le train. Tous les dessins que j’ai fait ces derniers mois, je les ai fait en transport.» Outre Assignée garçon qu’elle va poursuivre, Sophie Labelle a un projet de mémoire, des résidences avec d’autres artistes en perspective, avant d’être invitée en Australie au printemps, toujours dans le cadre de sa bande dessinée.

«Et tout ça sans avoir été publiée dans une maison d’éditions, s’étonne-t-elle. Le fait de publier sur Internet, ça rend la chose très démocratique, c’est vraiment des gens qui me veulent, ce n’est pas le travail des publicitaires.»

«C’est vraiment formidable et j’espère que ça va durer car j’aime vraiment rencontrer les gens, avoir l’opportunité de parler dans les communautés, rencontrer tou.te.s ces activistes à travers le monde, c’est vraiment incroyable. Je le vis un peu comme si ça allait finir demain, j’essaie de profiter le plus possible. À l’origine, je ne suis pas bédéiste, je me sens un peu imposteure dans ce rôle-là, je rencontre tout le temps des artistes qui ont tellement de talent. Ça me met beaucoup de pression pour m’améliorer.» Difficile, si on la suit depuis ses débuts, de ne pas voir une évolution très nette dans sa bande dessinée: «Assignée garçon a arrêté d’être pamphlétaire, assure-t-elle. Aujourd’hui, je travaille beaucoup plus les dialogues, je me suis mise à réfléchir à plusieurs enjeux auxquels je ne pensais pas être confrontée avant. D’un point de vue artistique et de communication, j’ai l’impression d’avoir énormément appris sur l’art de faire passer un message.»

Note de la rédaction: Nous écrivons habituellement dans nos articles le mot «trans’» avec une apostrophe, mais afin de retranscrire au mieux les propos de l’interviewée, il apparaîtra dans cette interview sans apostrophe, qui selon Sophie Labelle, «antagonise les termes “transgenre” et “transsexuel.le”», ce qu’elle considère «inutile et potentiellement violent».