Invitées des ELLA Talks du ELLA Festival en septembre dernier, l’ancienne Première ministre islandaise Jóhanna Sigurðardóttir et sa compagne l’auteure et journaliste Jónína Leósdóttir ont partagé avec les participantes du festival leur expérience. Et quelle expérience! En devenant chef du gouvernement islandais de 2009 à 2013, Jóhanna Sigurðardóttir est devenue la première (et à ce jour la seule) chef d’État ouvertement homosexuelle au monde. Une histoire de couple au cœur de l’Histoire d’un pays, que Jónína Leósdóttir a raconté dans un livre.

RACONTER LA VRAIE HISTOIRE
Vid_johanna Après leur intervention particulièrement émouvante lors des ELLA Talks, je retrouve Jónína Leósdóttir (à droite sur la photo), afin de revenir avec elle sur le livre qu’elle a écrit pour raconter l’histoire de son couple, Við Jóhanna, qui se traduirait en français par Jóhanna et moi. «Le livre, c’était l’idée de Jóhanna, me confie-t-elle. Quand nous avons changé notre partenariat civil en mariage en 2010. Nous étions sorties dîner et elle a eu cette idée en me disant “pourquoi n’écririons-nous pas un livre?” et par là, elle voulait dire “pourquoi n’écrirais-tu pas un livre?”, comme c’est moi qui écris. “Écrivons un livre… toi, fais-le!”» raconte-t-elle en riant, avant de reprendre: «Mais la raison, en premier lieu, c’est que ça nous semblait important de montrer les mauvais moments que nous avions traversés. Ce n’était pas facile, mais nous les avons surmontés. Et je crois que c’est aussi un peu historique, le fait qu’elle soit la première dirigeante ouvertement homosexuelle dans le monde. Je me suis dit que l’histoire allait être racontée d’une façon ou d’autre, ou même faire l’objet d’une livre ou d’un film. Ça ferait un film formidable, car c’est, de fait, une formidable histoire!»

DES DÉBUTS DIFFICILES
Les deux femmes se sont rencontrées en 1983 dans un comité de femmes qui militaient pour l’égalité salariale en Islande. L’une et l’autre sont mariées, mais Jónína Leósdóttir n’est pas indifférente au charme de Jóhanna Sigurðardóttir. Lors de sa présentation, elle montre une photo du syndicat de militantes: «Moi je suis au fond, et Johanna… tout devant bien sûr!». En 1985, lorsque le comité décide d’envoyer deux personnes à travers toute l’Islande pour aller à la rencontre de la population, Jónína saisit sa chance pour passer plus de temps seule avec Jóhanna. Un soir, alors qu’elles passent la nuit à l’hôtel, elle décide de lui confier ses sentiments… et pour se donner du courage, descend acheter une bouteille de cherry à l’épicerie du coin. Sous l’effet de l’alcool, elle finit par admettre: «Je dois te dire quelque chose, je ne comprends pas ce que je ressens moi-même… mais peut-être que je suis amoureuse de toi, ou peut-être que non…». Aujourd’hui, c’est avec beaucoup d’humour qu’elle raconte cet épisode cuisant du tout début de leur relation: «Jóhanna est restée, là, à me regarder, complètement impassible!» Mais il ne faudra que quelques mois pour que les deux femmes deviennent véritablement un couple. Jónína divorce, suivie quelques mois après de Jóhanna. «C’était un tel drame! se souvient la romancière. Comme des ados, alors que nous étions des grandes personnes.» Durant les premières années, les deux femmes font tout pour se montrer discrètes, pour préserver au maximum leur couple et pour ne surtout pas évoquer leur homosexualité de façon publique.

«En 1985, nous avons commencé à vivre ensemble. J’étais convaincue que cela aurait mis un terme à la carrière de Jóhanna et qu’elle n’aurait jamais été Premier ministre.»

«Je ne voulais pas en être responsable. C’était trop difficile pour moi, je ne voulais pas qu’elle perde son travail. Le sacrifice était trop important.» Entre 1987 et 1994, Jóhanna Sigurðardóttir est ministre des Affaires sociales, puis occupe à nouveau ce poste entre 2007 et 2009. Entre-temps, les deux femmes contractent un partenariat civil en 2002. Le 1er février 2009, leur vie bascule: la crise économique frappe de plein fouet l’Islande, des manifestations éclatent, Jóhanna Sigurðardóttir est alors nommée Premier ministre, et le couple dit adieu à la petite vie tranquille à laquelle il aspirait tant… Le livre est donc une plongée intime dans l’histoire du couple, et revient sur une période connue de Jóhanna Sigurðardóttir et Jónína Leósdóttir seules: «Nous n’avions jamais parlé à personne de ces années avant que nous n’habitions ensemble» insiste-t-elle.

«Personne ne savait ce qui s’est passé, personne ne connaissait l’histoire du cherry, comment notre histoire a commencé.»

«Il y a tant de choses dans le livre dont personne n’était au courant. C’est pour ça que j’ai dit oui, quand Jóhanna a eu cette idée. Parce que si cette histoire doit être racontée, alors qu’elle le soit bien. Je n’avais pas envie que quelqu’un le fasse en se disant “ça a dû se passer comme ça ou comme ça”. Je voulais notre vraie histoire pour ceux et celles qui voulaient la connaître. Au moins, c’est la bonne version de ce qui s’est passé.»

LE POUVOIR DU COMING-OUT
Raconter enfin cette histoire était-il aussi un moyen d’endosser un rôle de modèle pour la communauté LGBT islandaise, notamment en direction des jeunes? «Nous n’y avons pas vraiment pensé de cette façon, songe Jónína Leósdóttir. Évidemment le livre est d’abord sorti en Islande, puis au Danemark et il sortira peut-être dans d’autres pays bientôt. Tout le monde savait déjà pour Jóhanna et moi, ce n’était pas une grande nouvelle en Islande.»

«Mais les gens se sont intéressés car nous n’avions donné aucune interview, et nous nous sentions un peu coupables de ne pas avoir partagé notre histoire car tant de gens se sont battus pour les droits des LGBT et nous nous disions que nous leur devions de raconter notre histoire, que nous faisons partie de cette histoire.»

«Les gens savent maintenant ce qui est arrivé, à quel point ça a été difficile. Aujourd’hui les jeunes en Islande disent “c’était quoi le problème?”, “pourquoi vous n’avez pas vécu ensemble?”, et c’est une très bonne chose qu’ils ne sachent pas à quel point c’était compliqué. Pour eux et elles, il est facile d’être out dans l’Islande d’aujourd’hui. C’est bien qu’on rappelle à ces personnes que ça n’a pas toujours été comme ça.» L’Islande semble avoir évolué très rapidement sur la question de l’homosexualité: «Je pense que ça a à voir avec le caractère national, confirme Jónína Leósdóttir. Les préjugés qu’il y avait en 1985 quand nous avons commencé notre relation, étaient principalement dûs au fait que les gens ne savaient pas ce que c’était qu’être homo. Ils imaginaient tout un tas de choses fausses. L’éducation, l’information, mais aussi le fait d’apprendre que quelqu’un que l’on connait est homo, cela leur a permis de se rendre compte qu’il y a quelqu’un dans leur famille, à leur école, et que c’est quelqu’un de normal. Mais avant, personne ne connaissait quelqu’un, à part peut-être son coiffeur gay ou quelque chose comme ça… Au fur et à mesure, de plus en plus de gens ont fait leur coming-out à leur famille et ami.e.s, et les hétéros ont compris que nous étions des personnes normales. Voilà ce que changent l’information et la connaissance, être à l’école, au travail avec quelqu’un qui est homo, cela fait comprendre que nous ne sommes pas de drôles d’individus, mais des gens normaux.»

PLUS UNE ROSE A REYKJAVIK
Le parcours deJónína Leósdóttir etJóhanna Sigurðardóttir est aussi étroitement lié à un combat féministe, car les femmes, tout comme les personnes LGBT, n’étaient pas les bienvenues sur le terrain politique: «C’est vrai, reconnaît Jónína Leósdóttir. On ne facilitait pas les choses aux femmes en politique, à cette époque. Jóhanna a été ministre des Affaires sociales, donc elle s’occupait beaucoup des dossiers sur l’assistance sociale, et les politicards du gouvernement prenaient des décisions dans son dos avant de la mettre devant le fait accompli en disant “c’est à prendre ou à laisser”. Et elle devait ensuite présenter cela au Premier ministre. Ce n’était pas juste. Après quelques années, elle a quitté le gouvernement, en claquant la porte… avant de revenir comme Première ministre!» Et là encore, le début du mandat de Jóhanna Sigurðardóttir ne se fait pas sans heurts. Pendant plusieurs mois, la maison de la Première ministre est prise d’assaut lors des manifestations: «Les gens frappaient aux fenêtres, allumaient des feux, m’explique Jónína Leósdóttir Un homme a même posé une bombe devant le bureau de Jóhanna! Par chance, c’était une bombe mal confectionnée qui n’a fait aucun dégât. L’homme a été attrapé par la police à qui il a expliqué qu’il voulait la poser au domicile de Jóhanna mais qu’il n’avait pas trouvé l’adresse. Notre maison a failli être la cible d’une bombe! C’était une époque effrayante, et très difficile. On a eu beaucoup de problèmes. Les gens voulaient que tout soit réglé en un jour, ils étaient très impatients. Mais ce n’était pas chose facile, ça a pris plusieurs années.» Mais quatre ans plus tard en 2013, l’action de Jóhanna Sigurðardóttir à la tête du gouvernement aura finalement été saluée par la population: le dernier jour de son mandat, une foule en liesse se rassemble devant son bureau, une rose rouge à la main: «Tout est parti d’un événement Facebook, se souvient Jónína Leósdóttir avec émotion. Un groupe de femmes politiques voulaient organiser quelque chose pour Jóhanna, pensant que dix ou quinze personnes viendraient. Finalement, des milliers de personnes sont arrivée une rose à la main. Il n’y avait plus une seule rose chez tous les fleuristes de Reykjavík.»

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