Avec son crâne dégarni, ses traits saillants et ses lunettes, le président du tribunal a un faux air de Michel Foucault. Nous sommes à la 17e chambre correctionnelle du tribunal de grande instance de Paris, celle qui juge les délits liés à la presse. Christine Boutin y est poursuivie pour incitation à la haine après avoir déclaré que «l’homosexualité est une abomination» dans les colonnes du magazine Charles (lire Christine Boutin, à «Charles»: «L’homosexualité est une abomination»). C’est un délit qui entre dans le cadre la loi du 29 juillet 1881 sur la liberté de la presse.

L’audience est convoquée à 13h30. Le procès débute un peu moins d’une heure plus tard, après quelques audiences de procédure, où l’on a le temps de constater que le président du tribunal ne semble pas homme à s’en laisser conter.

Alors que les dizaines de spectateurs/trices, parmi lesquel.le.s on reconnaît notamment des militant.e.s de l’Inter-LGBT, sont arrivé.e.s par la porte du fond, Christine Boutin fait son entrée par une porte latérale. Elle prend place derrière un micro, debout, face au président du tribunal et aux deux juges auxiliaires. Son avocat est juste devant elle. À sa droite, les trois avocat.e.s des parties civiles, puis un peu plus haut, le procureur de la République.

L’ancienne ministre aurait peut-être dû se méfier du ton amical du président Bourla lorsqu’il la remercie de s’être déplacée en personne, sur sa demande à lui. Toujours sur le même ton, le président lui rappelle qu’elle est là à l’initiative du procureur de la République. Le regard noir qu’elle décoche à ce dernier montre qu’elle pense alors que son principal adversaire se situe de ce côté-là du tribunal. Elle ne va pas tarder à comprendre son erreur.

L’ARGUMENT RELIGIEUX
Le président du tribunal commence par lire l’interview, afin de resituer les propos poursuivis dans leur contexte. Il demande ensuite à Christine Boutin si elle confirme ces propos, comme elle l’a fait devant la police. Elle confirme, précisant qu’elle ne se souvient pas de l’interview de 1999 où elle aurait parlé d’une abomination – la journaliste lui demandait s’il n’y avait pas une contradiction entre le fait d’avoir déclaré dans un magazine en 1999 que l’homosexualité est une abomination et le fait d’avoir comme directeur de communication un homme ouvertement gay. Sur le banc des journalistes, Camille Vigogne, auteure de l’interview, s’agace à voix basse: «J’ai fait mon travail de recherche».

L’ancienne députée attaque bille en tête sur sa défense principale: l’argument religieux. S’appuyant sur sa foi, elle martèle qu’elle condamne le péché, pas le pécheur. «Dans la tradition chrétienne, islamique et juive, il n’y a jamais de réduction de la personne à ses actes. Jamais. Jamais. » Elle en veut pour preuve son engagement pour l’amélioration de vie des détenu.e.s.

Le président: «Dans votre réponse à Charles il n’y a aucune référence à la religion. Pourquoi redire en 2014 que c’est une abomination? C’est en quelque sorte Christine Boutin persiste et signe.»

Christine Boutin: «Je suis une femme directe. Je n’ai jamais changé de cap. Tout le monde connaît mon engagement spirituel. Je suis en cohérence.  Ça ne veut pas dire que je condamne les personnes. Vous me reprochez de ne pas faire référence à la religion…»

Le président la coupe: «Je ne vous fais aucun reproche. Vous confirmez donc votre position sur l’homosexualité?»

Christine Boutin: «Absolument».

LE PÉCHÉ, LE PÉCHEUR
Le président entre alors dans le cœur du sujet: «L’homosexualité est-elle un péché?» Christine Boutin tente d’esquiver: «Chacun doit trouver son péché». Manœuvre grossière qui fait rire la salle. Réprimande immédiate du président Bourla, qui exige le silence. Ce dernier enchaîne en citant une interview à Radio Classique: «Vous dites que l’homosexualité est un péché qui est pardonné».

L’ancienne députée répond qu’elle ne conteste pas les propos. Le président insiste: «L’homosexualité est-elle un péché? C’est simple comme question. La réponse est oui ou non.»

Christine Boutin: «Dans ce contexte particulier [elle fait référence aux gays, lesbiennes, bi.e.s et trans’ présent.e.s dans la salle], je ne veux pas porter de jugement». Puis elle rend les armes:

«Comme catholique, oui c’est un péché.»

Retour à l’interview de Charles. La président: «Vous dites dans l’interview “Je suis une pécheresse”. Et il est ajouté entre parenthèses: “elle rit”.»

Christine Boutin: «Je me moquais de moi-même. C’est dans la nature humaine d’être pécheur.»

Le président: «N’est-ce pas triste?»

Christine Boutin: «Non, puisqu’on peut être sauvé.»

Le président: «Est-ce à vous de décréter ce qui est péché et ce qui mérite pardon?»

Christine Boutin: «Non. Mais dans un tribunal on peut s’expliquer plus longuement quand dans une interview». Interview qui a duré deux bonnes heures soit dit en passant, soit un peu plus que la durée de son interrogatoire.

Réplique du président: «Pourtant, quand vous dites l’homosexualité est une abomination, c’est très court, très bref». Puis il l’interroge de nouveau: «Avez-vous mesuré la portée de vos propos?»

L’accusée en profite pour réitérer ses excuses et redit que c’était un propos «maladroit». Le président augmente la pression: «Vous dites “J’admets que le mot sorti de son contexte est maladroit”. Admettre c’est assez faible, non? Et “maladroit” est-il à la hauteur du propos? N’est-ce pas un peu peu?»

Christine Boutin commence à voir le piège qui se referme sur elle:

«Le mot “maladroit” témoigne de ma surprise d’avoir blessé. (…) J’ai bien pris conscience de la leçon. Je le regrette profondément, je ne voulais surtout pas toucher les personnes.»

L’ÉTAU SE RESSERRE
Le président enfonce le clou sur le sens des mots. La 17e chambre juge les délits liés à la presse, comme la diffamation. Peut-être plus qu’ailleurs, les mots y ont leur importance. Il cite la définition du mot «abomination» dans plusieurs dictionnaires: «Ce qui inspire du dégoût, de l’horreur». «C’est un terme d’une extrême violence», ajoute-t-il, en précisant qu’il ne voit pas comment la «femme politique», «experte de la parole publique», pourrait en ignorer le sens.

La «femme politique» tente alors de minimiser la portée du mot: «Je suis une femme politique expérimentée mais je suis catholique. Chaque péché est une abomination. La gourmandise est une abomination. Et il est pardonné.»

Le président: «Donc l’homosexualité est un péché». L’étau se resserre.

«Qui est pardonné», souffle Christine Boutin.

Le plus dur est à venir.

«Vous faites une distinction entre l’homosexualité et l’homosexuel, reprend le président Bourla. Est-ce que l’homosexualité est un acte?»

Christine Boutin: «Je pense que oui.»

Le président: «L’homosexualité est-elle une orientation sexuelle.»

Christine Boutin: «Oui.»

Le président: «L’homosexualité est-elle une identité sexuelle?»

Gênée, l’ancienne députée essaie d’esquiver. «Je ne me suis pas posé toutes ces questions». Le président insiste. «Ça ne m’intéresse pas», s’obstine-t-elle. Puis, devant l’insistance du juge, elle finit par en convenir: «Oui, sans doute».

Le président: «Pensez-vous qu’en qualifiant d’abomination l’orientation sexuelle, la personne n’est pas visée?»

Sentant ce qui arrive, Christine Boutin s’indigne de la question. «Soyons subtils!», lance goguenard le président, en référence à la «subtilité» de la distinction évoquée dans l’interview entre l’homosexualité et les personnes.

L’ex-ministre s’emporte: «J’entends ce que vous me dites! Pour moi vos propos sont une blessure. La personne que je vois en face de moi, je ne la vois jamais en fonction de ses comportements!»

Alors que le président insiste, elle se justifie maladroitement en mettant en avant ses «amis et même ses collaborateurs homosexuels».

La sanction ne se fait pas attendre. «La 17e chambre a l’expérience de cette phrase, sermonne le président. Les pires propos racistes sont cautionnés par cette phrase. Les pires propos antisémites sont cautionnés par cette phrase. Je ne vois rien là qui mérite quelconque félicitation!» La salle ne peut réprimer un rire.

Christine Boutin s’entête: «Si je donnais la même force que vous semblez vouloir donner à ce mot [abomination], je n’aurais pas d’amis homosexuels».

Tranchant comme la glace, le président: «Cette distinction personne / acte vous est tout à fait propre».

Le coup de grâce est encore à venir.

«UN LÉGER PROBLÈME DE VOCABULAIRE»
Le président Bourla évoque des propos tenus au micro de Jean-Jacques Bourdin. «Vous faites référence à l’homosexualité comme une mode. Vous avez exprimé des regrets de la manière suivante: “c’était un propos malheureux un matin”. Vous avez ensuite comparé l’homosexualité au blue jean (Il lit le passage en question). Je n’ai pas bien compris le rapport.»

Christine Boutin: «Ça veut dire qu’il y a des modes qui passent».

Le président: «L’homosexualité est-elle une mode?»

Christine Boutin: «Je ne sais pas.»

Le président, tranchant à nouveau, achève sa démonstration, si ce n’est la prévenue elle-même:

«Ça ne peut pas être une mode si c’est une abomination.»

L’ancienne députée accuse clairement le coup. Un murmure à la fois incrédule et admiratif parcourt la salle. Que vont pouvoir dire les parties civiles et le procureur après un interrogatoire aussi implacable? Et ce n’est pas fini.

Le président Bourla cite maintenant la fameuse tirade autour de la Vie d’Adèle (lire Christine Boutin: «Aujourd’hui la mode c’est les gays, on est envahi de gays»): «Vous dites aujourd’hui, la mode c’est les gays. Votre phrase vise les personnes, pas l’homosexualité.» Faisant référence à l’interview de Charles et «l’abomination», «dit-on de ses amis, de ses frères qu’on en est envahis?»

Acculée, Christine Boutin: «Je vois bien que vous voulez me mettre en difficulté».

Le président, haut et fort: «Vous ne pouvez pas être mise en difficulté avec vos propos».

Une fois encore, l’ancienne députée tente de jouer avec le sens des mots. «Pour moi envahi, cela veut dire entouré. On peut être envahis par ses amis. (…) Ou envahis par des immigrés.»

Réaction indignée de la salle, immédiatement tancée par le juge.

Le président ironise:

«Il semble qu’il y ait chez vous un léger problème de vocabulaire. Jamais envahir n’a signifié entourer.»

Et pour prévenir les excuses du type «il était tôt» ou «c’est subtil»: «Nous ne sommes pas à la radio le matin. Et votre propos se comprend aisément.»

CAPITULATION
Après quelques échanges au cours desquels Christine Boutin se fait de plus en plus laconique, le président termine son interrogatoire sur un tweet à propos de Jean-Jacques Augier, l’ancien trésorier de la campagne de François Hollande et propriétaire de Têtu:

«Je ne comprends pas le rapport. Expliquez-nous», lance, candide, presque cruel, le président Bourla.

La réponse de l’intéressée sonne comme une capitulation sans condition: «Je ne répondrai pas à cette question».

«C’est votre droit le plus strict», conclut fermement le président.

Ultime question d’un des juges auxiliaires: «L’homosexualité est-elle un choix?»

Réponse: «Je ne le crois pas. N’étant pas homosexuelle moi-même, je ne le sais pas.»

Les avocat.e.s des parties civiles peuvent maintenant interroger Christine Boutin. Chacun.e pose une question. L’avocat du Refuge lui demande notamment qui elle a blessé avec ses propos puisqu’elle a elle-même présenté des excuses à ceux qu’elle a «pu blesser». «Un certain nombre de personnes qui n’ont pas encore révélé leur orientation sexuelle», répond l’ancienne députée.

Après les questions des avocat.e.s de Mousse et de l’Inter-LGBT, l’avocat de Christine Boutin s’attaque à la recevabilité de Mousse et de l’Inter-LGBT  (qu’il nomme «LGBT») comme parties civiles. Il n’a pas de question pour sa cliente.

PLAIDOIRIES ET RÉQUISITOIRE
C’est maintenant le temps des plaidoiries. Christine Boutin va se rasseoir. Le président l’informe qu’elle pourra reprendre la parole si elle le désire à la fin des interventions. Elle ne le fera pas.

L’avocat du Refuge (auquel la femme politique avait rendu visite en 2012: lire Christine Boutin en visite au Refuge: «Je ne suis pas une homophobe») s’appuie sur l’expérience de l’association. Il cite notamment une affaire récente. Un jeune homme avait été roué de coups par ses parents: «Les parents disent aimer profondément leur fils, mais ne supportent pas son homosexualité». Le but est clairement de démontrer que la frontière entre haine du péché et haine du pécheur est inexistante. Évoquant l’interview à Charles, l’avocat explique: «Christine Boutin ne dit pas “je pense”. Le propos est plus direct. Et c’est là le danger. Et c’est là l’infraction.» L’ancienne ministre ne quitte pas l’avocat des yeux. Ce dernier s’en irrite… «Oh, vous pouvez lever les yeux au ciel», lâche-t-il. «Ne vous adressez pas à Mme Boutin. Vous vous adressez à la cour», le coupe sèchement le président Bourla. Arguant que les propos de l’ancienne ministre sont «destructeurs pour ce que fait le Refuge», l’avocat réclame 10 000 euros de réparation.

L’avocat de Mousse, lui, s’attache à démontrer que la distinction «pécheur/péché» vaut surtout pour les homosexuels catholiques. Pour l’avocat, ce sont d’abord eux les victimes des propos de Mme Boutin. Viennent ensuite les enfants qui grandissent dans des familles chrétiennes. Il cite alors deux lettres de jeunes homos qui se sont suicidés à cause des «opinions» religieuses de leurs parents.

La parole est maintenant à l’avocate de l’Inter-LGBT. Elle revient sur la définition du mot «abomination». «C’est quelque chose de monstrueux.» Elle se tourne vers la salle. «Vous trouverez chez ces gens des signes monstrueux… Et non vous n’en voyez pas.» Elle prononce ensuite un mot, qui, bizarrement, n’a pas été employé de la journée:

«Dire que l’homosexualité est une abomination s’appelle de l’homophobie.»

Pour elle, tenir le type de propos incriminé «crée une légitimité à contester, à violenter». L’avocate sait que si l’on ne démontre pas que les propos de Christine Boutin mènent directement à la haine et donc à la violence, ils ne seront pas condamnés. Elle laisse l’amende à l’appréciation de la Cour.

Au tour du Procureur de la République. Il rappelle que la loi qui permet de poursuivre Christine Boutin est relativement neuve. Elle date de 2004, avec la loi qui a créé la Halde et qui punit l’incitation à la haine en raison de l’orientation sexuelle. Il insiste sur la nécessité de créer une jurisprudence sur ce type de propos. «Les propos [de Christine Boutin] peuvent chez un esprit ordinaire provoquer la haine», affirme-t-il. Pour lui, pas de «subtilité» qui tienne: «Il n’y a pas besoin de chercher midi à quatorze heures». Pour appuyer son propos il cite l’un des passages du Lévitique qui parle justement d’abomination: «Lévitique XX/13: “Si un homme couche avec un homme comme on couche avec une femme, ils ont fait tous deux une chose abominable; ils seront punis de mort: leur sang retombera sur eux.”» Sur son banc, Christine Boutin secoue la tête de dénégation.

Le Procureur rappelle par ailleurs que le parquet a reçu 500 plaintes. «Vous condamnerez, termine-t-il, parce qu’il ne faut pas désespérer celles et ceux qui se sont adressé.e.s à la justice.» Il demande une amende de 3000 euros.

PAROLE À LA DÉFENSE
Après plus de deux heures difficiles pour Christine Boutin, la parole est à son conseil. L’avocat s’en prend à fleurets à peine mouchetés au président du tribunal, qu’il accuse d’avoir mené seulement un interrogatoire à charge et non à décharge. Il reproche ensuite au procureur d’avoir fait citer sa cliente «pour trois mots». Il débute sa défense avec un argument peu flatteur pour Christine Boutin: «Vous dites que c’est une experte de la parole publique, lance-t-il au président Bourla. Je peux vous dire que non. Elle a beaucoup de qualités, mais sa spécialité, ce n’est pas la dialectique.» Il donne plusieurs exemples, comme celui des «amis homosexuels» ou la fameuse «subtilité» entre l’acte et les personnes. «Ce n’est pas une subtilité, c’est une différence fondamentale!», affirme-t-il avec force. Sa défense pourrait se résumer ainsi: ce qu’elle a dit n’est pas terrible, c’est vrai qu’elle raconte un peu n’importe quoi, mais ce n’est pas condamnable par la loi.

Deux exemples viennent illustrer sa démonstration: l’arrêt de la Cour de Cassation concernant les propos de Christian Vanneste, qui avait affirmé que l’homosexualité était «inférieure à l’hétérosexualité. Si on la poussait à l’universel, ce serait dangereux pour l’humanité» (lire Dernière minute: Christian Vanneste blanchi par la Cour de cassation). La Cour avait estimé que si ces propos pouvaient heurter un certain nombre de personnes, ils ne dépassaient le cadre de la liberté d’expression. Deuxième exemple: Eric Zemmour a été relaxé par ce tribunal-ci pour les propos suivants:« Les Normands, les Huns, les Arabes, les grandes invasions d’après la chute de Rome sont désormais remplacés par les bandes de Tchétchènes, de Roms, de Kosovars, de Maghrébins, d’Africains qui dévalisent, violentent ou dépouillent.» «Des propos autrement plus agressifs», note l’avocat.

«Si vous condamnez, termine-t-il, il faut suivre votre logique et faire saisir la Bible dès qu’elle sera réimprimée», lance-t-il au procureur.

Verdict le 18 décembre.

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