Depuis plusieurs mois, le climat s’est tendu en République démocratique du Congo en matière de droits pour les personnes LGBT. Comme l’expliquait le militant et photographe Régis Samba-Kounzi, dans une tribune publiée sur Yagg en avril dernier, des politiciens brandissent régulièrement la menace de mesures visant à criminaliser l’homosexualité dans ce pays d’Afrique centrale. Une des rares personnalités à s’opposer à ce climat de haine est un médecin, Hilaire Mbwolié, qui était récemment de passage à Paris et que Yagg a pu rencontrer. Un témoignage précieux.

Comment en êtes-vous venu à vous occuper plus spécifiquement de la santé des LGBT en République démocratique du Congo? Il y a quelques années, j’ai remarqué qu’il y avait beaucoup de mépris à l’égard de cette communauté, notamment en raison de certaines infections sexuellement transmissibles anales. J’étais médecin à l’hôpital général de Kinshasa et je constatais qu’il fallait beaucoup de temps pour être traité. J’entendais aussi des chuchotements, le personnel se posait des questions sur le pourquoi, le comment de ces infections. Pour moi, l’équité, c »est que tout le monde soit traité de la même façon et reçoive les soins spécialisés. C’est cela la santé pour tous. Et si on ne le fait pas comme cela, on ne peut pas parler de santé pour tous.

Depuis combien de temps exercez-vous votre activité principalement auprès de la communauté LGBT? J’ai commencé en 2005.

Quelle évolution avez-vous observé en ce qui concerne l’épidémie de VIH/sida chez les LGBT et principalement chez les hommes ayant des relations sexuelles avec des hommes? Longtemps, les actions conduites dans le pays ne ciblaient même pas ces populations vulnérables. La communauté LGBT ne se sentait pas concernée. Le Fonds mondial finançait des actions mais tout était canalisé vers la population générale. Il a fallu que je démontre que c’était une population prioritaire. J’ai fait valider un protocole de recherche à l’école de santé publique. J’ai pu conduire cette recherche auprès de 200 personnes.

Mon travail a permis de mettre en lumière le fait que les Hommes ayant des relations sexuelles avec des hommes sont la communauté la plus touchée par le VIH/sida.

Que montre cette enquête? Sur Kinshasa, la prévalence* du VIH chez les Hommes ayant des relations sexuelles avec des hommes (HSH) est estimée à 31% selon les données de l’enquête. Dans les zones dans lesquelles nous intervenons dans le pays, la prévalence est de 17%. Vous pouvez trouver ces données dans le Rapport GAP de l’Onusida, qui détermine l’état d’avancement des pays. Dans la population générale, ont est à moins de 1,5%. Donc, on tend vers une épidémie de type concentré. Et plus l’épidémie est de type concentré, plus le problème devient majeur. Il faut faire des interventions ciblées.

Êtes-vous suivi par les autorités de santé et les autorités politiques sur ces actions? Vous savez que sur le plan politique, la RDC est un pays où la loi est muette sur la question LGBT. Ni pour, ni contre. Chacun et chacune adopte son attitude. Son jugement, c’est selon sa culture, sa religion, ses opinions politiques. Mais sur le plan de l’épidémie,  les autorités de santé ont compris qu’il y avait vraiment un problème et la question LGBT a été insérée dans le plan stratégique national. J’ai fait beaucoup de plaidoyer pour que le lubrifiant à base d’eau soit ajouté sur la liste des médicaments essentiels, que ce soit exonéré, de telle façon que la communauté LGBT puisse y accéder facilement. A ce niveau, nous comptons sur nos partenaires comme le Fonds mondial et l’Onusida.

Travaillez-vous avec les associations LGBT locales? Avec les LGBT, nous faisons ce que j’appelle de l’approche communautaire. Nous entrons dans les quartiers et nous les cartographions. A chaque fois que nous découvrons une population clef, nous l’organisons en une communauté et nous leur donnons un nom. Ça n’a pas d’existence légale mais cela permet de s’identifier à nous et d’être en sécurité. Chaque groupe peut travailler sous couvert d’activité sociale de santé non identitaire. Nous avons des activités développées avec des associations LGBT qui sont elles-mêmes toujours un peu clandestines.

Si votre organisation est perçue comme identitaire, la tension et la discrimination sont grandes.

Mais plus nous parlons santé, droits humains, mieux c’est.

Y-a-t-il des campagnes de prévention spécifiques auprès des HSH en RDC? C’est ce que je fais. J’ai réalisé des petits films d’information. Nous menons des actions à grande échelle. J’ai mis en place une stratégie nocturne de dépistage en unité mobile, pour les HSH, les injecteurs de drogue et les travailleurs du sexe. Je vais aussi dans les appartements, pour ceux qui ne peuvent pas se dévoiler.

Quel est le pourcentage de personnes séropositives qui sont sous traitement antirétroviral en RDC? La couverture est de 43%. Pour les HSH, l’accès est plus difficile. Les HSH ont souvent des pathologies associées au VIH (hépatite C, Infections sexuellement transmissibles). Nous avons une file active de 388 personnes qui font partie du groupe LGBT et qui sont suivies dans ma clinique.

En  matière de droits LGBT, au niveau politique, la situation va-t-elle en s’améliorant ou au contraire se dégrade-t-elle? Au niveau politique, en période électorale, les politiciens utilisent souvent l’homosexualité. Aujourd’hui les homosexuels sont plus visibles. Dans nos bureaux, il y a beaucoup d’homosexuels qui travaillent ainsi que des efféminés et des transgenres, qui sont là. À l’église, ils parlent de sodomie et au final, cela ne peut que soulever la haine. Il y a des politiciens qui ramassent des signatures pour pénaliser l’homosexualité.

Lorsqu’un politicien passe à la télé, pour des campagnes homophobes ou transphobes, moi aussi je passe à la télé pour expliquer que toute personne doit être égale dans la société.

Dans l’enquête que nous avons mené, la presque totalité des HSH au Congo sont bisexuels, beaucoup sont mariés. Dites-moi alors qui on doit identifier comme homosexuel, qui on ne doit pas identifier comme homosexuel? Dans les prisons en RDC, les hommes sont entre eux et ils ont des rapports sexuels entre eux. Parfois pour de l’argent. Donc, sur le plan de la santé publique, la prévalence est très élevée. J’affirme que quelqu’un qui tient un discours violemment homophobe veut en fait éliminer une certaine catégorie de la population et qu’il est génocidaire. On peut l’amener devant les tribunaux, voila ce que je dis à la télévision. Les députés congolais devraient voter des lois pour aider les LGBT plutôt que de créer des lois pour les criminaliser. Plus on va les criminaliser, plus ils vont se cacher, plus difficile sera la lutte. Nous devons améliorer le cadre de santé pour tous pour renforcer le système de santé.

 

* prévalence: En épidémiologie, la prévalence est une mesure de l’état de santé d’une population à un instant donné. Pour une affection donnée, elle est calculée en rapportant à la population totale, le nombre de cas de maladies présents à un moment donné dans une population.