C.Gallo-002Cécile Gallo est gynécologue-endocrinologue, spécialiste des problèmes d’infertilité à la clinique IVI de Valence. Elle s’occupe essentiellement des patientes francophones qui souhaitent prendre un traitement dont elles ne peuvent bénéficier en France. Yagg l’a rencontrée lors de son passage à Paris à l’occasion du forum de la 2e édition de la Journée Nationale de l’Infertilité le 25 septembre dernier, l’occasion de faire le point avec cette médecin française sur certaines techniques accessibles en Espagne, mais toujours pas en France.

Pourquoi avez-vous choisi de partir exercer en Espagne? Au départ, c’était une envie de voir à l’étranger ce que se passait, par curiosité. Mon projet était de partir six mois ou un an… et ça fait maintenant six ans que j’y suis. J’y ai découvert une façon de faire de l’assistance médicale à la procréation (AMP) très différente et qui m’a plu. Il y a des différences techniques, mais aussi des différences de résultats, de qualité laboratoire. Sur le plan purement technique et technologique, il y a la possibilité de proposer plus de choses aux patient.e.s.

Nous pouvons non seulement offrir plus de traitements, mais aussi traiter plus de patient.e.s puisque ce n’est pas réservé à des couples mariés et hétérosexuels, ça peut être aussi des personnes seules, des couples homosexuels.

C’est donc plus gratifiant, plus satisfaisant, on peut prendre en charge plus de personnes et avoir de meilleurs résultats.

Justement concernant les couples homosexuels, y a-t-il beaucoup de couples de femmes qui se tournent vers votre clinique pour avoir accès à des techniques particulières? On n’en a pas énormément, en réalité les gens qui viennent en Espagne sont plutôt des couples hétérosexuels qui ont besoin d’un don d’ovocytes, ce qui représente à peu près les trois-quarts des patients. Il y a quelques femmes seules, quelques couples homosexuels, mais en réalité pas tant que ça. C’est peut-être dû au fait que je suis à Valence, et qu’ils vont plus à Barcelone et en Belgique, c’est tout à fait possible. Après évidemment on propose à ces couples tout ce qu’on propose aux autres couples, c’est-à-dire l’insémination avec sperme de donneur, la fécondation in vitro avec sperme de donneur, le don d’ovocytes, ou dans le cas des couples de même sexe, un double don, ou un accueil d’embryon.

Proposez-vous aussi ce qu’on appelle la méthode de Réception des ovules de la partenaire (ROPA)? C’est quelque chose qui est de plus en plus demandé: l’idée est pour le couple de femmes de partager au maximum ce projet de maternité. L’une fait la stimulation ovarienne, on pratique ensuite la fécondation avec le sperme d’un donneur et on transfère enfin le ou les embryons dans l’utérus de l’autre femme.

Tout cela existe et effectivement, c’est possible. Je pense qu’il y a l’envie de partager le projet et on peut complètement le comprendre.

C’est une technique plus complexe, car on est obligé de passer par la fécondation in vitro, l’une d’entre elles est donc obligée de se soumettre à une stimulation ovarienne, comme pour une fécondation in vitro alors qu’elle n’a peut-être pas de problème de fertilité et qu’elle n’en a pas besoin. L’autre doit aussi avoir un traitement comme si on lui mettait des embryons congelés, mais qui est en réalité un traitement pour préparer son utérus. On peut le faire de manière synchrone ou de manière dissociée dans le temps: d’abord la stimulation, la fécondation, la congélation des embryons et ensuite on prépare l’autre partenaire et on met les embryons dans l’utérus. Parfois, on fait tout en même temps, c’est un peu plus complexe et plus sportif, mais on le fait de temps en temps.

Y a-t-il des spécificités dans l’accompagnement que vous proposez aux couples de femmes ou aux femmes seules? Toutes les personnes sont traitées exactement de la même façon, je n’ai pas l’impression qu’il y ait de demande particulière. La question qui revient, c’est surtout par rapport au donneur de sperme et c’est un peu la même question chez tous les couples. Il s’agit de l’anonymat: pour certains couples, c’est important, pour d’autres c’est un peu plus problématique. Mais d’après mon ressenti, je ne pense pas qu’il y ait de différences. En Espagne, c’est la même chose qu’en France, les donneurs de spermatozoïdes ou les donneuses d’ovocytes sont complètement anonymes. De ce point de vue, il n’y a aucune différence avec la France. Ça veut dire qu’il y a une sélection des donneurs/euses stricte faite sur les caractéristiques physiques du couple, mais par contre, il n’y a pas d’accès à l’identité du donneur.

Combien de Françaises la clinique IVI accueille-t-elle? 80 à 85% des patient.e.s sont des Espagnoles, les Françaises représentent 5% des patientes du groupe, mais parmi les patients étrangers, elles représentent environ 25%.

C’est quelque chose qui évolue car il y a de plus en plus de patients français qui ont besoin de partir à l’étranger car ils n’ont pas accès aux techniques, en particulier pour le don d’ovocytes*. L’Espagne répond à un besoin croissant.

Quels sont justement ces techniques? Il y a d’abord des techniques légales en France, mais qui ne sont pas accessibles. C’est ce qui se passe avec le don d’ovocytes, qui est autorisé, mais avec deux ou trois ans de délai d’attente. Les couples n’y ont donc pas accès ou bien une femme de 38 ou 40 ans va se voir conseiller d’aller à l’étranger. Après il y a des techniques qui ne sont pas légales en France, par exemple la vitrification ovocytaire. Il s’agit de préserver la fertilité, parce qu’on fait un choix de vie, qu’on ne veut pas une grossesse dans l’immédiat. Ce n’est pas possible en France puisque la technique n’est autorisée que pour des raisons médicales, en cas de cancer ou d’endométriose, par exemple, des maladies qui vont affecter la fertilité de la femme… Mais pas par choix de vie ou par ce qu’on appelle péjorativement «convenance personnelle». La vitrification ovocytaire est accessible en Espagne. Après, il y a aussi des couples qui viennent bénéficier de meilleurs résultats parce qu’ils ont fait trois ou quatre FIV et qu’ils veulent avoir accès à un excellent laboratoire et font la démarche de venir en Espagne car les conditions d’incubation dans les laboratoires sont meilleures. Nous proposons par exemple l’embryoscope qui permet d’augmenter les chances de grossesse. Il y a aussi une technique intéressante qui s’appelle le PGS, le Screen Génétique Préimplantatoire. C’est comme un diagnostic génétique préimplantatoire (DPI), mais on le fait non pas parce qu’il y a une anomalie génétique identifiée chez l’un des deux parents, mais parce que l’on suspecte que l’embryon ait une anomalie chromosomique, comme une trisomie ou une monosomie, des choses qui font que l’embryon ne pourra pas s’accrocher ou que forcément il va se produire une fausse couche. Ça, c’est une technique accessible en Espagne et on peut donc la proposer à tous ces couples qui ont été en échec de fécondation in vitro ou qui ont eu des fausses couches à répétition dont on n’a pas trouvé de cause particulière à part la suspicion d’une anomalie chromosomique sur l’embryon. Et enfin évidemment l’Espagne ouvre l’accès à l’AMP pour les femmes seules, les femmes homosexuelles ou les femmes de plus de 43 ans, contrairement à la France.

Comment expliquez-vous que l’Espagne et la France ne soient pas du tout en phase sur ces questions d’accès à l’AMP? Il y a une proximité géographique, mais il y a une différence culturelle qui est très très importante entre les deux pays. Je l’ai découverte en vivant en Espagne et j’ai été surprise de ça, en réalité. L’Espagne est beaucoup plus libre, l’AMP est accessible à tout le monde, il n’y a pas de tabou autour de ces questions-là. Tout le monde sait que le don de gamètes et d’ovocytes existent, l’Espagne est aussi d’ailleurs le premier pays donneur d’organes au monde.

C’est un pays beaucoup plus libertaire que la France qui est un pays plus normatif et qui est cadrée par l’État. Ce qui a ses avantages aussi, car en France les couples ont un accès gratuit, c’est remboursé par la sécurité sociale, ce qui est formidable. Mais c’est aussi limitant et tout le monde ne peut pas y accéder. Ce sont deux pays très différents.

L’Espagne ne subit-elle pas le poids de la religion catholique? La religion n’est effectivement pas favorable à ça, mais l’Espagne s’est libérée et est tout à fait permissive sur les questions sociétales. Je crois que c’est aussi lié à l’histoire, à la dictature franquiste, qui fait qu’il est important aujourd’hui de respecter les libertés individuelles. On voit cependant que la religion essaie quand même d’empêcher certaines évolutions sociales comme en 2013, lorsqu’un projet de loi visant à réduire le droit à l’avortement a été présenté. Mais les Espagnol.e.s sont très clairs là-dessus et ne veulent pas revenir en arrière. Le message a été très clair. Les Espagnol.e.s ont été choqué.e.s, mais ont dit non et la loi a été complètement abandonnée.

Cette interview est publiée dans le cadre de la semaine PMA pour toutes.

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* L’interview de Cécile Gallo a été réalisée avant la décision du ministère de la Santé concernant le don d’ovocytes et de spermatozoïdes. Marisol Touraine a en effet annoncé le 15 octobre qu’elle va élargir le don d’ovocytes et de spermatozoïdes aux personnes qui n’ont pas eu d’enfants pour augmenter le nombre de donneurs: «En France, les dons de gamètes (ovocytes ou spermatozoïdes) sont encore trop peu nombreux pour répondre aux besoins des couples infertiles. (…) Désormais, toute femme de 18 à 37 ans et tout homme de 18 à 45 ans en bonne santé pourra se porter candidat au don d’ovocytes ou de spermatozoïdes. En outre, un donneur qui n’a pas eu d’enfant aura la possibilité de bénéficier ultérieurement d’une partie des gamètes donnés, seulement s’il devient infertile.»