Jean-Luc Lagarce, l’un des auteurs dramatiques français les plus joués dans le monde, est mort il y a 20 ans, le 30 septembre 1995. La semaine dernière, nous avons demandé à celles et ceux qui l’ont connu ou qui côtoient aujourd’hui son œuvre de nous le raconter.

François Berreur en 2009

Jean-Luc Lagarce raconté par… François Berreur, metteur en scène et éditeur

«C’est étonnant comme la nouvelle génération se sent proche de Lagarce.»

François Berreur a très bien connu Jean-Luc Lagarce, l’un des auteurs français les plus joués dans le monde, mort du sida, il y a 20 ans, le 30 septembre 1995. Ce dernier parle très souvent de François dans son Journal. Né en 1959, François Berreur est un metteur en scène de théâtre et un éditeur. En 1992, il fonde avec Jean-Luc Lagarce les éditions Les Solitaires Intempestifs dont il est le directeur littéraire. Plus de 300 textes y ont été publiés. Il est aussi le fondateur du site internet theatre-contemporain.net, indispensable et belle vitrine pour les professionnels et les passionné.e.s.

S’il y a un proche de Jean-Luc Lagarce qui, de l’avis unanime, a été essentiel pour populariser son œuvre, c’est bien François Berreur. C’est donc tout naturellement que nous entamons donc notre série d’interviews sur Jean-Luc Lagarce avec lui. En complément de cet entretien, un extrait d’un texte en forme d’autobiographie de Jean-Luc Lagarce.

Quand avez-vous rencontré Jean-Luc Lagarce? J’étais étudiant à Besançon et j’ai vu un de ses spectacles. Il m’a proposé de faire un stage dans sa compagnie, le Théâtre de la Roulotte. Je m’occupais pas mal des rapports avec l’administration. Puis, en 1992, Jean-Luc Largace a eu l’idée de créer une maison d’édition, d’abord pour publier des auteurs dont les pièces n’étaient pas montées. En l’occurrence Olivier Py [actuel directeur du Festival d’Avignon, ndlr].
Le nom Les Solitaires intempestifs nous plaisait. Mais c’est un peu moi qui ait réussi à convaincre Jean-Luc Lagarce de publier ses propres textes dans sa propre maison d’édition. À son décès, la compagnie a été liquidée et une nouvelle structure, dont j’avais la responsabilité a été créée. On a commencé à publier le théâtre complet de Jean-Luc en 2000.

Jean-Luc Lagarce est très peu joué de son vivant. C’est après sa mort en 1995 que des metteurs en scène ont commencé à s’intéresser à ses pièces. À quel moment avez-vous perçu que le succès des pièces de Lagarce allait en grandissant? Juste après sa mort, il y a eu trois mises en scène de J’étais dans ma maison et j’attendais que la pluie vienne. C’était intéressant car les professionnels disaient que ce n’était pas du théâtre.  Mais les spectateurs étaient touchés et pas seulement ceux et celles qui l’avaient connu. Ça a fait boule de neige. En 2007, pour le cinquantenaire de sa naissance, beaucoup de projets ont vu le jour. Et puis l’aspect sida s’est estompé et est devenu anecdotique.  Il a été au sujet du bac et des jeunes de 17 ans l’ont découvert. En 2009, l’entrée au répertoire de la Comédie-Française de Juste la fin du monde a été un immense succès. En 2012, deux de ses textes, Derniers remords avant l’oubli et Juste la fin du monde, ont été au programme de l’agrégation de lettres modernes. Pour moi, Jean-Luc Lagarce est le dernier grand auteur du XXe siècle. Avec l’adaptation de Juste la fin du monde au cinéma, par Xavier Dolan, on va encore ouvrir le cercle. C’est étonnant comme la nouvelle génération se sent proche de Lagarce.

Quel impact a eu ce succès sur la maison d’éditions? Il faut être clair. C’est grâce à Lagarce que nous avons pu publier des auteurs contemporains moins connus. Pascal Rambert avant qu’il soit très connu en est un exemple.

Quels souvenirs gardez-vous de l’homme? C’est difficile d’en parler parce qu’à l’époque, il n’était pas Jean-Luc Lagarce. On riait beaucoup, on s’est beaucoup amusé. Il était extrêmement drôle, il avait aussi une vraie pensée sur le monde. Je n’ai pas eu l’occasion d’être intimidé par lui. Au quotidien, il était aussi attentif aux autres. Mais le souvenir que je garde, c’est cela: nous riions énormément.

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martin juvanon du vachat

Jean-Luc Lagarce raconté par… Martin Juvanon du Vachat, acteur

«Lagarce met en scène les hésitations, les malentendus entre les êtres…»

Né en 1984, Martin Juvanon du Vachat est normalien, acteur, danseur et concepteur de spectacle. Il a joué dans une pièce singulière, grinçante et terriblement drôle de Jean-Luc Lagarce, écrite en 1994, Les Règles du savoir vivre dans la société moderne. Il s’agit de l’adaptation d’un manuel de bonnes manières publié en 1889 par la Baronne Staffe. Cette dernière s’appelait en fait Blanche Soyer, elle habitait un petit pavillon de meulière à Savigny sur Orge. Celle qui se rêvait aristocrate a publié, non sans succès, une vingtaine de traités sur les usages du monde. Créé pour une femme, le rôle a été repris par Martin avec un grand succès, d’abord en Avignon puis l’hiver dernier à Paris.

Comment avez-vous connu l’œuvre de Jean-Luc Lagarce? Avec les troupes de théâtre de Normale Sup, où j’ai d’abord joué Music-Hall en 2005 puis Les Règles.

Qu’est-ce qui vous intéresse particulièrement dans son théâtre? La langue y est le personnage principal! Lagarce met en scène les hésitations, les malentendus entre les êtres, le fait que l’on ne peut pas vivre ailleurs que dans la parole, mais que celle-ci est un rivage incertain, mouvant, qui se dérobe dès qu’on y pose le pied. Dès que l’on parle, on dit autre chose que ce que l’on dit, on dit trop ou pas assez. Lagarce montre aussi les histoires que l’on se raconte, à soi-même et aux autres, pour tenir, pour vivre, et qui sont à la fois dérisoires et nécessaires.

Vous avez joué Les Règles du savoir vivre d’abord à Avignon, puis à Paris. Pourquoi avez-vous choisi cette pièce de Lagarce? Pour le génie de l’ironie qu’y déploie Lagarce. Tous les niveaux sont mêlés, tous les degrés: critique acerbe des conformismes et hypocrisies, archéologie subtile des fondations de la société française, émotion et attendrissement autour du vieillissement, de la fragilité des codes auquel on obéit pour tenir bon face au deuil ou à la solitude, ambiguïté d’un personnage qui vit à la fois dans l’autorité  et le fantasme. Impression que la mise en jeu de ce texte peut être un morceau de bravoure pour le comédien et qu’en même temps cela dit quelque chose de cet amour un peu dérisoire pour les mots et l’imaginaire. Possibilité de tisser ensemble virtuosité et fragilité.

Comment expliquez-vous le peu de succès des pièces Jean-Luc Lagarce de son vivant? Difficile de répondre… Quelques pistes… Les années 1980 correspondent à l’âge d’or de la mise en scène avec d’immenses spectacles qui sont le plus souvent des classiques (Vitez, Chéreau, Planchon etc). D’ailleurs, Jean-Luc Lagarce connaîtra le succès en tant que metteur en scène de pièces de Molière, Marivaux, Labiche et Ionesco.

L’homosexualité et la maladie sont des thèmes «présents» dans certaines pièces de Lagarce. Mais lui-même en parlait peu. Est-ce dû à l’époque? En partie oui. Il parvient tout de même à parler du fait qu’on n’en parle pas – ou du moins à mettre en scène ce point de silence. Mais il se situe à un niveau universel en ne spécifiant pas plus précisément le mal-être dont est porteur tel personnage. C’est ce qui fait la force de tout grand théâtre: des situations qui concernent tout être humain – et la force de frappe d’un style absolument singulier.

Vous attendiez-vous à un tel succès de votre pièce à Avignon puis à Paris? Oui car notre désir de faire connaître ce texte et notre spectacle nous a donné une énergie immense, qui nous a permis finalement de jouer dans des lieux très en vue (salle des Pays de la Loire à Avignon, théâtre Les Déchargeurs à Paris). Nous savions aussi que c’est un spectacle qui parle à tout le monde, sur des questions qui sont encore d’actualité (qui peut épouser qui, quel prénom choisir, comment obéir aux codes…), des images de moments vécus reviennent en tête pendant le déroulé du spectacle. Il y a aussi bien sûr la dimension comique, cocasse de certaines règles. Et le cynisme virulent du ton.

Quels sont vos projets en cette rentrée? Des projets d’écriture autour de la recherche de travail pour un jeune comédien, autour de la drague contemporaine et un nouveau spectacle, seul en scène, Loretta Strong, de Copi.

Si le lecteur ne s’affiche pas, cliquez sur Les Règles du savoir-vivre dans la société moderne – Teaser

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Jean-Luc Lagarce raconté par… Élizabeth Mazev, auteure dramatique et comédienne

«Le théâtre de Lagarce, c’est une œuvre totalement en adéquation avec son époque»

Élizabeth Mazev, fille d’émigré.e.s bulgares, commence sa carrière d’actrice à dix ans dans la première pièce d’Olivier Py. Elle sera d’ailleurs très souvent présente dans les mises en scène de l’actuel directeur du Festival d’Avignon. Elle écrit son premier texte en cinquième, La Rentrée, un poème en octosyllabes rimé. C’est lors d’une représentation d’une pièce classique qu’elle rencontre pour la première fois Jean-Luc Lagarce. La suite, c’est elle qui la raconte…

Quand avez-vous rencontré Jen-Luc Lagarce? Je l’ai rencontré en 1990, il était venu voir Polyeucte [tragédie de Pierre Corneille, ndlr] dans laquelle je jouais. C’était mon premier engagement. Un an plus tard, il est venu assister à une représentation de Mon père qui fonctionnait par période culinaire et autres, un texte que j’avais écrit et qui a été mis en scène par Olivier Py. Puis à nouveau, un an plus tard, il m’a proposé de jouer La Cantatrice chauve, de Ionesco, qu’il mettait lui-même en scène. On s’est connu pendant cinq ans, c’est court!

Quels sont vos premiers souvenirs de lui? Ça a très mal commencé entre nous durant les répétitions de la Cantatrice. Je rentrais chaque soir des répétitions en disant: je m’ennuie, j’ai envie d’arrêter et j’ai appris plus tard qu’il disait la même chose. Il m’avait engagée pour jouer la bonne, je m’emmerdais, et lui aussi. On est parti à Montbéliard, et quelque chose s’est passé, j’ai fait une imitation de Barbara qui a dû le faire rire et nous avons chanté dans la rue.

Comment était-il dans le travail? Je n’arrive pas à faire une grande différence entre le travail et la vie. J’ai le souvenir d’avoir beaucoup rigolé avec lui. Si vous m’aviez posé la question il y a 15 ou 20 ans, j’aurais dit la même chose. L’épée de Damoclès qu’il avait au-dessus de la tête a pu jouer. C’était le choc de deux mondes: lui, le protestant de l’est de la France et moi et Olivier Achard qui jouait avec moi dans La Cantatrice chauve qui venions du Sud! Il y a eu des moments durs, notamment lorsqu’il a fait ses premiers séjours à l’hosto, mais ce n’est pas ce que je retiendrais.

Le fait que ses propres pièces ne soient pas beaucoup jouées de son vivant, il en pensait quoi? Devant nous, il en rigolait. Il disait: «Vous verrez quand je serai mort». Là-dessus, il ne s’est pas trompé. C’est devenu l’auteur français le plus joué et son œuvre perdure. Je suis professeure dans une école de théâtre et les jeunes gens sont toujours aussi fans de son écriture. Il avait une certaine résignation. Mais dans les dernières années de sa vie, il a eu des moyens pour monter des pièces classiques. Il a eu ce projet de monter sa propre pièce que j’aimais beaucoup: Nous, les héros et de la jouer en alternance avec Le Malade imaginaire. Cela n’a pas pu se faire alors on a joué Le Malade imaginaire.

Vous n’avez joué aucune pièce de lui de son vivant? Non. Olivier Py a monté en 1997 Nous, les héros. Puis, j’ai joué dans d’autres pièces de Jean-Luc Lagarce dont Juste la fin du monde, mis en scène par François Berreur en 2008, avec notamment comme partenaire Danièle Lebrun.

Comment expliquez-vous le succès de son théâtre depuis plusieurs années? Il a confié son œuvre à quelqu’un, François Berreur, qui a su la mettre en valeur. C’est François qui a fait de Jean-Luc l’auteur qu’il est. François ne serait pas d’accord avec moi, mais le théâtre de Lagarce, c’est une œuvre totalement en adéquation avec son époque. Je ne sais pas s’il y a des équivalents dans le théâtre français. Le fait qu’il soit mort en 1995, donc à la fin du XXe siècle, de la maladie qui marque la fin du XXe siècle, cela fait de lui, comme Proust en son époque, le portraitiste de son temps. Ce qui fait de lui l’auteur important qu’il est, c’est cet instantané de la France de la fin du XXe siècle qu’il a su capter.

Lorsque ses pièces sont montées peu de temps après sa mort, le sida ne recouvrait-il pas tout et n’instaurait-il pas un rapport différent aux textes? Fallait-il voir ses pièces avec cet «angle»-là? C’était difficile à l’époque de faire autrement. Je sais que François Berreur s’en défend beaucoup. Moi j’ai le souvenir d’avoir entendu Jean-Luc dire que le sida n’était pas un sujet. Il admirait ainsi l’œuvre d’Hervé Guibert, mais à partir de À l’ami qui ne m’a pas sauvé la vie, ce n’était pas quelque chose qu’il défendait. Tout comme Les Nuits fauves [de Cyril Collard, ndlr]. La littérature qui avait trait au sida, ça ne l’intéressait pas, je dirais, sans trahir sa pensée, que ça le mettait plutôt en colère. Effectivement, ce n’est jamais dit dans ses pièces. Dans Juste la fin du monde, le personnage revient dans sa famille et il va mourir, mais il n’est pas dit qu’il a le sida. Évidemment, à l’époque, tout le monde y pense parce que c’est cela dont on meure à la fin du XXe siècle! Dans le tome 1 de son Journal, une des premières phrases qu’il écrit à l’âge de 18 ans, c’est: «Je mourrai jeune, probablement d’une longue maladie». C’est impossible de ne pas tenir compte du fait que Jean-Luc est mort du sida, en tout pour comprendre l’homme et son œuvre. Mais monter la pièce comme parlant du sida, ce serait vraiment trahir les propos de Jean-Luc. Il s’en défendait mais il a quand même mis en scène Le Malade imaginaire!

Il faut y penser mais ne penser qu’à ça ne me semble pas juste. Je me souviens de conversations avec Jean-Luc à propos du sida, je comprenais son point de vue. Ce n’est peut-être pas un sujet mais c’est là quand même, ce n’est pas accessoire! Et puis probablement, s’il était vivant, peut-être que sa pensée aurait évolué.

Pensez-vous pas que lire les œuvres autour de cette question-là est pertinent? Autour de cette question me parait en effet le mot juste. C’est une composante et un ingrédient de l’œuvre. Mais au delà du sida, le sujet c’est la finitude, c’est aussi sortir de son milieu et y revenir et ne pas y être bien accueilli, et puis c’est le sujet de la difficulté d’aimer et d’être aimé. Toutes choses qui ne sont pas réservées aux personnes qui sont malades du sida.

C’est aussi la communication entre les êtres? Bien sûr la communication et puis surtout se faire comprendre, arriver à la parole juste. Et dans son écriture et dans ses thématiques, l’idée est de se faire comprendre au plus près. Dans les répétitions, il y a des personnages qui sans cesse vont à la ligne, se corrigent et finissent par dire tout autre chose. Jean-Luc, à force de voir ses pièces refusées, les reprend, les retravaille, et on retrouve des bouts de l’une dans l’autre ou parfois l’intégralité de l’une dans l’autre. Cela va faire 20 ans qu’il est mort et j’ai l’impression que son écriture évolue.

Le réalisateur Xavier Dolan adapte Juste la fin du monde qui devrait sortir en France en 2016. Qu’est-ce que cela vous inspire? Je voyais les commentaires sur les réseaux sociaux, certain.e.s parlaient de crime de lèse majesté, mais moi je trouve ça extraordinaire, non? Je lisais des commentaires comme: «Lagarce se retourne dans sa tombe». Mais je crois qu’il en aurait été très heureux. Je suis très curieuse de voir ce film.

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Guillaume Antoniolli

Jean-Luc Lagarce raconté par… Guillaume Antoniolli, auteur et acteur

«Le théâtre de Lagarce interroge sur la capacité de tout un chacun à dire vraiment les choses»

« Guillaume Antoniolli est un jeune auteur de théâtre, un comédien et un metteur en scène. Il a écrit la pièce En attendant Lagarce, pour quatre acteurs, qui a été jouée en 2013-2014 au Théâtre Pixel, à Paris. Il vient de créer sa propre compagnie Les Hommes perdus.

Comment avez-vous connu l’œuvre de Lagarce? J’ai connu son œuvre en 2009 au cours Florent, grâce à ma professeure qui était fan. Elle a fait une lecture devant la classe et deux jours après, elle m’a invité à une représentation de Derniers remords avant l’oubli, pièce de Jean-Luc Lagarce dans laquelle elle jouait. Je suis totalement tombé amoureux de son écriture de et deux jours après, j’ai couru dans une librairie pour acheter pratiquement toutes ses pièces!

Qu’est-ce qui vous a plu particulièrement? Son style d’écriture m’a plu. Il alterne les vrais dialogues et les monologues, il y a l’émotion,  son écriture est sèche et suspendue. C’est cela que j’apprécie.

Comment décririez-vous son théâtre? Le théâtre de Lagarce est centré sur les discours et les intrigues sont relativement minces. Son écriture procède par incise, et les personnages reprennent sans cesse ce qu’ils viennent de dire en les modifiant, en voulant préciser ce qu’ils disent au maximum. Le texte devient paradoxalement de plus en plus flou. Le théâtre de Lagarce interroge entre autre sur la capacité de tout un chacun à dire vraiment les choses.

Vous avez créé en 2013 la pièce En attendant Lagarce. Pouvez-nous nous parler de la genèse de ce projet? J’avais très envie de travailler sur une pièce de Jean-Luc Lagarce mais je ne savais pas laquelle choisir. Pourquoi ne pas prendre des extraits de plusieurs de ses pièces? Ça a été un long travail d’écriture. Entre les extraits, j’ai dû mettre mes mots afin qu’il y ait une cohérence dans cette histoire. Je me suis mis à imaginer ces quatre acteurs, deux hommes et deux femmes, qui attendent leur metteur en scène, Jean-Luc Lagarce. C’est un huis-clos où ils sont bloqués sur scène en attendant Lagarce qui ne viendra jamais puisque ça se passe le jour de sa mort. Une fois que j’ai fini d’écrire cette pièce, je l’ai fait lire à plusieurs ami.e.s et leur retour a été très bon. J’ai voulu créer cette pièce pour lui rendre hommage. Lagarce manque au théâtre comme Copi ou Koltès, il n’y a plus d’auteurs comme lui, comme eux, aujourd’hui.

Lagarce était homosexuel, même si cette question du coming-out était moins présente à l’époque. Et il a aussi parlé de «son» sida. Quelle influence cela a-t-il eu sur ses pièces? Son théâtre peut se diviser en deux pans. Le premier est d’inspiration autobiographique, qui met en scène, parfois dans la fantaisie, parfois de façon plus douloureuse, la relation de son double avec sa famille. On retrouve cette inspiration dans Retour à la citadelle, Juste la fin du monde, J’étais dans ma maison et j’attendais que la pluie vienne. Dans Le Pays lointain, ce personnage visible ou invisible revient dans sa famille, révélant les différences irréductibles qui l’oppose à son milieu. Le second pan constitue des tableaux de la vie: des petits théâtres dérisoires où se produisent les tropes en tournée comme dans Music-hall ou les retrouvailles d’amis dans Dernier remords avant l’oubli. Ces textes intimes rendent compte de son combat artistique, de son homosexualité et de sa maladie.

Pourquoi Lagarce est-il un auteur important aujourd’hui alors que durant sa vie, il était plutôt connu pour ses mises en scène, mais ses propres pièces n’avaient pas de succès? Sa notoriété n’a cessé de croître et aujourd’hui Lagarce est considéré comme un auteur classique contemporain à l’instar de Koltès, dont la notoriété n’a cessé de croître grâce à Patrice Chéreau, qui a monté ses pièces. Si Lagarce n’a pas été reconnu de son vivant, c’est peut-être parce qu’il était en décalage, peut-être trop novateur. C’est un théâtre toujours d’actualité, qui parle des non-dits, des rancunes. Music-hall présente trois personnages, Lagarce a mis un tabouret sur scène, il ne peut rien y avoir d’autre puisque les comédiens attendent les spectateurs dans un théâtre miteux. Les pièces de Lagarce peuvent très bien se jouer sans décor.

Si vous deviez recommander une pièce de lui pour qui ne le connaîtrait pas encore? Ce serait Dernier remords avant l’oubli. C’est une pièce très sombre, dès les premières répliques, Jean-Luc Lagarce met le lecteur/spectateur dans une position inconfortable. Qui parle à qui, pourquoi sont-ils là? Autant de questions qui ne trouvent pas de réponse en fait. Au fur et à mesure de la pièce, si la mise en scène peut permettre de retrouver des repères, la lecture s’avère plus ardue. Il n’y a en effet aucune didascalie* à laquelle se raccrocher. Toute la pièce repose sur l’incapacité de ces êtres à communiquer entre eux. Si vous aimez vous perdre et être déstabilisé.e par une lecture, cette pièce est très intéressante.

*Une didascalie, dans le texte d’une pièce de théâtre ou le scénario d’un film, est une note ou un paragraphe, rédigé par l’auteur à l’intention des acteurs ou du metteur en scène, donnant des indications d’action, de jeu ou de mise en scène.

 

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christophe husyman

Jean-Luc Lagarce raconté par… Christophe Huysman, acteur, auteur dramatique et metteur en scène

«La séropositivité nous a rapprochés, dans le mutisme total de la société à l’époque, au début des années 90.»

Christophe Huysman est un comédien, metteur en scène et auteur de théâtre né en 1964 à Dunkerque. Ancien élève du Conservatoire national supérieur d’art dramatique, il crée en 1995 la Compagnie Les Hommes penchés. Ses textes sont publiés aux éditions Les Solitaires intempestifs, la maison d’édition créée par Jean-Luc Lagarce. Il a connu Lagarce au début des années 90. En 1994, Christophe Huysman a joué dans Le Malade imaginaire, mis en scène par Jean-Luc Lagarce, en replacement d’Olivier Py. Au cours des années 2000, Huysman a écrit et mis en scène plusieurs pièces (Les Hommes dégringolés, Cet homme s’appelle HYC, Human) présentées avec succès, notamment au Festival d’Avignon. Il a gardé de Jean-Luc Lagarce, qui parle régulièrement de lui dans son Journal, le souvenir de leurs promenades dans Paris et les soirées dans le bar gay hard Le Transfert…

Comment était Jean-Luc Lagarce dans la vie? Il n’était pas d’un abord très facile. Ce que je préférais faire avec lui, c’était de marcher dans la rue. Nous nous croisions aussi en boite ou dans les bars gays. Il était tout le temps habillé en cuir, nuit et jour, qu’il répète ou pas, qu’il soit en rendez-vous de boulot ou pas. Il était très grand et très mince. Moi à l’époque, je sortais du Conservatoire, j’étais un peu le «jeune premier», je voyais beaucoup de monde et je lui donnais des nouvelles de beaucoup de monde. Il en parle d’ailleurs dans son Journal (lire ci-dessous). Je faisais un peu le relais entre tous ces gens, qui ne se fréquentaient pas. Je passais de bande à bande, ça ne me gênait pas. J’étais un peu le maillon entre tout le monde. Dès qu’il était en communauté, autour d’une table après avoir joué par exemple, personne ne disait un mot, il n’y avait que lui qui parlait. C’était un bonhomme complexe. Nous avions sept ans d’écart et il se comportait un peu comme un grand frère. Dans le groupe d’auteurs-acteurs de l’époque, il y avait pas mal d’auteurs qui n’ont pas décollé. Un a décollé, c’est Philippe Minyana qui est très joué et qui n’arrête pas d’écrire. Mais Jean-Luc, aucune pièce ne fonctionnait de son vivant. Il n’arrivait pas à monter ses productions, ses pièces ne soulevaient pas des questionnements énormes, la langue était un peu atone. Ça a commencé à changer avec J’étais dans ma maison et j’attendais que la pluie vienne. Que j’ai trouvé incroyablement durassien. Et Nous les héros, qu’il n’a jamais pu monter de son vivant. Ce qui est beau chez Jean-Luc, là où il y a une unité, c’est qu’il parle de lui, à sa manière, du rapport à sa famille, qui n’était pas très bon. Mais il était d’un protestantisme! Il ne se plaignait pas. Je ne l’ai jamais entendu se plaindre.

Vous vous voyiez souvent les bars? On se téléphonait, on se donnait rendez-vous, on prenait un pot ou on marchait. Il allait souvent au Transfert, où je le croisais. Olivier Py aussi sortait au Transfert. Je découvrais tout ce monde-là. C’était le hasard de la vie, on s’appréciait comme ça.

Vous êtes vous-même séropositif. Jean-Luc Lagarce était séropositif lui aussi. Est-ce que vous en parliez? La séropositivité nous a rapprochés, dans le mutisme total de la société à l’époque, au début des années 90. Personne n’en parlait dans le métier: tu parlais de ça, tu n’avais plus de boulot. Même aujourd’hui. Pourquoi croyez-vous que j’ai monté ma compagnie? Pour avoir du travail! Il y avait entre nous une complicité et sa «petite bande» ne m’aimait pas beaucoup pour ça. On me disait: «On a su que Jean-Luc était sorti, il n’aurait pas dû, tu aurais dû l’en empêcher». En 1992, je me suis engagé à Act Up-Paris, mais lui n’en parlait pas du tout. Il s’intéressait à l’actualité mais pas à ce combat. On ne parlait jamais de «son» sida. Ce n’est peut-être pas pour rien que sa maison d’édition s’appelle Les Solitaires intempestifs. Il ne s’attendait vraiment pas à avoir le sida, en pleine maturité artistique et d’écriture. J’étais hors de sa vie sociale et c’était un peu comme si je faisais partie de sa vie interdite, entre guillemets. Mais elle l’était parce qu’elle était interdite par son entourage, du fait de son état de santé, ils voulaient le protéger. Je me disais: «il veut sortir, il sort». Alors que sa bande ne fréquentait pas ces lieux-là.

Qu’est-ce qui a contribué selon vous au succès posthume de ses pièces? Il n’y a pas de recherche particulière sur la forme, il essaye de raconter quelque chose et ça marche très bien dans certaines pièces comme J’étais dans ma maison… ou Le Pays lointain. C’est un théâtre assez classique, c’est sans doute pour cela que ses pièces marchent. Jean-Luc a passé son temps à raconter les choses de sa vie à travers ses pièces. Il s’est même mis en scène sur un lit en train de mourir. À l’époque, en pleine crise du sida, ce genre de choses était entouré d’un voile de compassion qui enlevait toute possibilité de jugement artistique. François Berreur (lire son interview) a fait un travail incroyable en créant theatre-contemporain.net, un site de rassemblement de toutes les infos sur tout le monde du théâtre. François a pris en main, en bon franc-comtois, l’œuvre de Jean-Luc, il l’a éditée aux Solitaires intempestifs, il a fait tout ce qu’il fallait pour que l’œuvre soit au programme du bac, c’est en grande partie grâce à François que l’œuvre de Lagarce est connue. Il a fait un sacré boulot.

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philippe-minyana

Jean-Luc Lagarce raconté par… Philippe Minyana, auteur dramatique

«Jean-Luc a choisi le poème, tout de suite. Il n’a jamais traité de « sujets »»

Philippe Minyana est un dramaturge originaire du même département que Jean-Luc Lagarce, la Franche-Comté. Il est depuis 1979 auteur d’une quarantaine de pièces dont certains ont connu un grand succès (Inventaires, Papa est monté au ciel). Il a reçu le grand prix du théâtre de l’Académie française en 2010. Il n’a jamais été un ami intime de Lagarce mais leurs chemins de création se sont souvent croisés. Son témoignage n’en est que plus précieux.

Quand avez-vous connu Jean-Luc Lagarce?
On a commencé ensemble à Théâtre ouvert à Paris en 1980. Nous sommes deux francs-comtois, mais nous ne nous connaissions pas, parce que nous avons dix ans d’écart, il est de 57 et je suis de 46. Nous étions un peu les poulains de Dominique Nors, qui était la lectrice de Théâtre Ouvert. Elle nous aimait beaucoup, elle organisait des dîners avec des gens de la presse. Je n’ai jamais vraiment été ami avec lui car il était tellement précieux et fermé en même temps. Un protestant de l’Est. Mais nous avions une grande sympathie l’un pour l’autre et je me souviens de la tristesse qu’il avait à ne pas être joué en tant qu’auteur.

Ce qui n’est pas votre cas car vos pièces ont été mises en scène et vous avez connu le succès assez vite et jusqu’à aujourd’hui…
Je bouge beaucoup en écriture, je suis toujours dans des endroits différents et cela peut faire du mouvement. Jean-Luc était à un endroit de la langue qui est à la fois très précieuse et très singulière et je suppose que les gens ont été déroutés. En 1995, juste avant qu’il ne meure, j’ai fait un atelier à Théâtre ouvert avec dix acteurs et actrices stagiaires, et j’avais demandé à quatre auteurs d’écrire une pièce. Jean-Luc a écrit cette pièce qui est maintenant très jouée: J’étais dans ma maison et j’attendais que la pluie vienne. Il m’avait dit à l’époque: «Méfies-toi de mon côté faux Duras. » Il y a un maniérisme qui peut rappeler en effet celui de Duras. Chez lui, c’est la langue qui est fiction. Ce n’est pas évident d’accepter ça. Les gens aiment bien les histoires, pour les résumer, pour s’identifier. Peut-être aussi y avait-il  cette empreinte du sida chez lui et cette présence de la mort annoncée pouvait faire frémir les gens à l’époque qui étaient déjà dans l’incompréhension de ce virus. Qu’un auteur, cela dit sans militantisme, sans pathos, mais l’aborde dans la poésie, un endroit donc flou, imprécis et donc dangereux, cela pouvait créer un rejet.

Quelle impression laissait-il?
Ce n’était pas quelqu’un de jovial. Il était assez aristocratique, toujours habillé en noir, en cuir, parlant de façon très précieuse. Il avait cette chose noble, et il était très bavard. Dans les années 80, via Christophe Huysman, dont j’étais le partenaire à l’époque, nous nous donnions rendez-vous au Luxembourg. Il y avait Lagarce, Olivier Py, Rancillac, le comédien Olivier Achard. On papotait, on refaisait le monde. C’était très sympathique, et Jean-Luc était le chef de file de toute cette parole. Dans notre groupe, il a été comme un totem. D’abord par sa présence physique, toute cette logorrhée dont il était capable. Il avait cette autorité naturelle, il y avait de la proximité mais pas de familiarité. Il y avait un humour très littéraire, qui passait par les expressions, les métaphores. Cette époque du Théâtre ouvert dans les années 80 était très stimulante, pas seulement des auteurs, mais aussi des comédiens. Il y avait une forme d’éclosion, une confiance dans l’écriture, de découvertes intenses qui concernait tout le monde. Il me faisait penser à ces figures romanesques de l’entre deux-guerres, cette présence qui n’existe plus maintenant, le langage a tellement bougé. Jean-Luc parlait extraordinairement bien. Chaque mot avait son sens, chaque adjectif était choisi. Il y avait un raffinement du langage qui pouvait être agaçant car il y a avait une sorte de perfection dans le langage mais c’était naturel chez lui. On riait beaucoup et on se moquait de tout le monde. Je me souviens des portraits que nous faisions, de cette méchanceté mais agréable, mondaine. Il fait partie des figures qui sont dans l’exigence.

Comment expliquez-vous le succès posthume de ses pièces?
C’est François [Berreur] qui s’est donné une mission, celle de faire connaître l’œuvre de Jean-Luc et il a réussi au delà de ses espérances. Il m’a dit récemment: « Tu te rends compte, l’œuvre de Jean-Luc est à l’agrégation de lettres». Ça a marché, l’œuvre est belle, elle est importante, elle est touffue. Il y a une pièce que je considère comme un chef d’œuvre. Les deux premières lignes du Pays lointain, c’est vertigineux.

Philippe se lève et prend le livre dans sa bibliothèque. Il l’ouvre et lit:

LOUIS. – Plus tard‚ l’année d’après.
L’AMANT‚ MORT DÉJÀ. – Une année après que je meurs‚ que je suis mort ?
LOUIS. – Exactement ça.
L’année d’après‚
[…]

Il y a chez lui quelque chose qui n’est peut être plus accepté aujourd’hui, c’est la diversité des formes théâtrales. Chez Jean-Luc, l’invention de l’épopée intime a dérouté les gens car à l’époque, on était beaucoup dans le réalisme, issu de Brecht. Chez Jean-Luc, le rapport au réel était indirect. Ça a posé problème pour la réception de son théâtre. Je me souviens de la première de Music-hall, j’ai été dérouté en tant que spectateur. Cette pièce nostalgique, cette chose de vieillesse alors qu’il était très jeune. Il y avait chez lui une vieille âme qui prenait beaucoup de place. Je me suis senti éloigné à l’époque de cela. C’est un théâtre un peu triste. Ce n’est pas un théâtre musclé, composé de différentes matières, il n’y en a qu’une, c’est vraiment une sorte de grande lamentation, très belle, très poétique. La singularité, si elle n’est pas violente, est difficilement acceptable. Or, chez lui, ce n’est pas violent. Ça me fait penser à une grande fleur penchée. Il faut accepter que la fleur soit penchée, c’est ce qui fait que ça n’a pas marché. Il en a beaucoup souffert.

En 1995, vous vous êtes beaucoup vu et il était déjà très malade…
Curieusement, je ne me souviens pas d’un physique délabré. Je l’ai toujours connu grand, en noir, maigre, pâle. Mais je ne l’ai jamais vu «malade». Je ne connais pas d’héritier de Lagarce. C’est comme Duras, il a labouré son champ au même endroit, avec beaucoup de persévérance. Du coup, cela a réduit le champ d’exploration. Ce qui est très troublant, c’est que vivant, il se met en scène mort. Dans J’étais dans ma maison, c’est un chœur de femmes qui le décrit lui, pas encore mort, qui revient dans son pays natal pour mourir dans sa chambre d’enfant. Ça fout les jetons, ça. Bernard-Marie Koltès, qui était aussi séropositif, n’a jamais rien fait de sa maladie. Il a parlé de grandes légendes collectives européennes et il n’a jamais fait entrer son intime dans son théâtre. Jean-Luc a choisi le poème, tout de suite, n’a pas été voir dans le réalisme, il n’a jamais traité de «sujets». Mais il n’a pas eu un metteur en scène comme Koltès qui, à l’âge de 20 ans, a vu ses pièces montées par Chéreau. On ne se pose pas la question de ce que vaut Koltès, ni ce que vaut Chéreau d’ailleurs. On est dans l’abrutissement de la mode et de la célébrité. Jean-Luc se posait beaucoup de questions sur l’écriture. Dans les années 90, nous étions inquiets de la manière dont il fallait dire le réel. C’était la fin d’un siècle, il y avait une crise du metteur en scène, il y avait une forme d’immobilité. Maintenant qu’il y a une crise, cela stimule, le théâtre redevient une joie, des projets se montent en commun. Mais Jean-Luc n’a pas connu cette période…