Leesong Hee-il présente ce week-end au Forum des images, à Paris, trois de ses films, jamais sortis en salles en France, qui explorent les rapports amoureux et sociaux entre gays de classes sociales différentes, dans une société sud-coréenne encore traditionnelle. Les critiques qualifient souvent ces œuvres de mélodrames queer, une étiquette qu’il revendique volontiers. Dans son œuvre, la ville de Séoul, souvent magnifiquement filmée la nuit, apparaît aussi comme un personnage à part entière. Né en 1971, Leesong Hee-il est le premier réalisateur sud-coréen à avoir fait son coming-out. Sur les raisons qui l’ont poussé à le faire mais aussi sur ses influences au cinéma et sur l’évolution de la société sud-coréenne, il a accordé à Yagg un long entretien. La traduction a été assurée par Kim Ah-ram, que nous remercions.

Qu’est-ce qui vous a donné envie de faire des films? Dans les années 80 et 90, en Corée, il y avait beaucoup d’agitation politique. J’ai participé à de nombreuses manifestations étudiantes à partir de 1990, année de mon entrée à l’université. J’ai commencé à m’intéresser au cinéma par le biais de la distribution. Depuis que je suis tout petit, je suis très intéressé par le cinéma mais dans ma jeunesse, j’étais tellement impliqué dans cette action militante que je considérais le cinéma comme un luxe. Mais au milieu des années 90, j’ai commencé à m’intéresser aux films indépendants et il y en avait très peu. Nous avons donc créé un groupe avec des proches et nous avons fait des films.

«No regret» (2006), de Leesong Hee-il «No regret» (2006), de Leesong Hee-il

Vous tournez à Séoul, surtout la nuit. Et vous réussissez à installer une ambiance très particulière. Qu’est-ce qui vous fascine dans cette ville? Je vis beaucoup la nuit et c’est la raison pour laquelle je tourne la nuit. Dans cette partie de l’Asie, c’est vrai que c’est la connotation du matin qui correspond le mieux à l’image de boom économique et de croissance. Moi, ce n’est pas du tout ce que je veux montrer. Les choses réelles se passent la nuit: les relations amoureuses, la violence, le côté obscur de l’humanité… C’est pour cela que je tourne la nuit. J’ai grandi dans une petite ville et je suis arrivé après 20 ans à Séoul, la nuit, et ma première impression, c’est que j’étais fasciné, par les lumières, l’ambiance. Depuis, j’ai un rapport d’amour-haine avec cette mégapole immense. Mais la nuit m’attire toujours autant. Séoul est divisée en deux parties, avec la rivière Han qui coupe la ville en deux, un peu comme Paris avec la Seine et ses deux rives. À Séoul, le sud est très huppé avec beaucoup de buildings, comme à New York. Au nord de la rivière Han, on voit des quartiers populaires qui n’existeront peut être plus bientôt plus. J’ai aussi voulu montrer cette partie de la ville parce que la communauté gay y est installée.

Qu’est-ce qui vous a poussé à faire votre coming-out et quelles ont été les réactions? J’ai fait mon coming-out en 1998 pas du tout en tant que réalisateur, mais parce que cela faisait 12 ans que j’étais activiste pour les droits LGBT et je ne voulais pas qu’on me colle une étiquette. Je voulais montrer que l’on pouvait être gay et avoir une activité reconnue socialement. À l’époque la société coréenne était très fermée et même aujourd’hui, ça reste difficile. La réaction de ma famille, qui est très traditionnelle, a été de vouloir me ramener à la campagne et m’arracher de Séoul.  Elle pensait que la ville m’avait rendu «malade». Encore de nos jours, beaucoup cachent leur sexualité car c’est encore très mal vu.

Mais vous avez déclaré dans une interview à Film de culte que la société avait évolué. Pensez-vous que le cinéma, et en particulier vos films, peuvent y être pour quelque chose? La première association pour les droits LGBT a été créée en 1993 et j’ai commencé à militer en 1997. Au milieu des années 2000, les gens commençaient à savoir qu’il existait une autre sexualité, c’est devenu beaucoup mieux qu’avant. La visibilité est plus grande. Vous avez des bars gays plus ouverts à Séoul. Mais la perception de la famille et des proches n’est pas encore très positive.

À partir de «No Regret», on a souvent qualifié vos films de mélodrames queer. Qu’en pensez-vous? En 2006, j’ai essayé dans No Regret, mon premier long métrage, de m’inspirer d’un genre très populaire en Corée, le mélodrame, très populaire dans les années 70 et 80. Dans ces films, la trame scénaristique était toujours la même. Une jeune fille arrivait en ville depuis la campagne et qui finalement rencontrait des hommes qui la faisait souffrir. J’ai repris ce code avec des personnages gays.

«White Night» (2002) de Leesong Hee-ill «White Night» (2012) de Leesong Hee-ill

Et l’influence européenne est-elle revendiquée pour White Night? Pour ce film, j’ai eu cette idée en lisant la nouvelle de Dostoïevski [Nuits blanches, ndlr]. Mais pendant la période où j’écrivais le scénario, il y a eu en Corée des épisodes de violences homophobes dont je me suis inspiré pour le film.

Dans ces deux films, il y a des scènes ou des situations similaires qui marquent une rupture dans l’histoire: l’arrivée de la neige, un personnage qui met la main au paquet de l’autre. C’est conscient, voulu ou est-ce le hasard? Dans No Regret, il y avait une scène mais que je n’avais pas prévu de tourner sous la neige. Mais cette année-là, il y a eu énormément de neige en Corée. J’ai modifié le scénario en conséquence. Dans White Night, j’ai rendu un hommage à Visconti qui avait adapté le roman de Dostoïevski. Et dans mon troisième film, il y a aussi une scène sous la neige! Mais je vais peut-être m’arrêter là. Sur la main au paquet, la première fois dans No Regret, c’était vraiment symbolique. Je voulais montrer ça en tant que réalisateur gay, montrer la sexualité. Dans White Night, je ne l’ai pas tourné dans les mêmes intentions. C’était une scène pour montrer la tristesse des personnages. Et puis, entre hommes, il n’y a pas grand chose d’autre à toucher [Rires].

Est-il facile de faire financer des films avec une intrigue et des personnages gays? J’ai été un peu chanceux où j’ai été le pionnier en réalisant ce genre de films. J’ai eu des aides. Mais pour la nouvelle génération de cinéastes gays, ça va devenir plus difficile car cela s’est banalisé. En Corée du Sud, c’est la même chose qu’en France, ce n’est pas très facile de faire financer le queer cinema.

«Night Flight» (2014] de Leesong Hee-il «Night Flight» (2014) de Leesong Hee-il

Justement, est-ce que vous suivez l’actualité des réalisateurs et réalisatrices LGBT? C’est quelque chose qui vous intéresse? Oui bien sûr. Jusqu’à mon dernier film, Night Flight, je me suis intéressé au queer cinema, que ce soit des réalisateurs et réalisatrices européen.ne.s, américain.e.s, sud-américain.e.s. Mais je veux freiner cela, j’aimerais passer à une autre étape. Selon moi, le cinéma cela s’apprend et j’ai envie d’apprendre autre chose, pour passer un cap. Mais j’y reviendrai peut-être plus tard.

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