Philippe Minyana est un dramaturge originaire du même département que Jean-Luc Lagarce, la Franche-Comté. Il est depuis 1979 auteur d’une quarantaine de pièces dont certains ont connu un grand succès (Inventaires, Papa est monté au ciel). Il a reçu le grand prix du théâtre de l’Académie française en 2010. Il n’a jamais été un ami intime de Lagarce mais leurs chemins de création se sont souvent croisés. Son témoignage n’en est que plus précieux.

Jean-Luc a choisi le poème, tout de suite, n’a pas été voir dans le réalisme, il n’a jamais traité de «sujets».

Quand avez-vous connu Jean-Luc Lagarce?
On a commencé ensemble à Théâtre ouvert à Paris en 1980. Nous sommes deux francs-comtois, mais nous ne nous connaissions pas, parce que nous avons dix ans d’écart, il est de 57 et je suis de 46. Nous étions un peu les poulains de Dominique Nors, qui était la lectrice de Théâtre Ouvert. Elle nous aimait beaucoup, elle organisait des dîners avec des gens de la presse. Je n’ai jamais vraiment été ami avec lui car il était tellement précieux et fermé en même temps. Un protestant de l’Est. Mais nous avions une grande sympathie l’un pour l’autre et je me souviens de la tristesse qu’il avait à ne pas être joué en tant qu’auteur.

Ce qui n’est pas votre cas car vos pièces ont été mises en scène et vous avez connu le succès assez vite et jusqu’à aujourd’hui…
Je bouge beaucoup en écriture, je suis toujours dans des endroits différents et cela peut faire du mouvement. Jean-Luc était à un endroit de la langue qui est à la fois très précieuse et très singulière et je suppose que les gens ont été déroutés. En 1995, juste avant qu’il ne meure, j’ai fait un atelier à Théâtre ouvert avec dix acteurs et actrices stagiaires, et j’avais demandé à quatre auteurs d’écrire une pièce. Jean-Luc a écrit cette pièce qui est maintenant très jouée: J’étais dans ma maison et j’attendais que la pluie vienne. Il m’avait dit à l’époque: «Méfies-toi de mon côté faux Duras. » Il y a un maniérisme qui peut rappeler en effet celui de Duras. Chez lui, c’est la langue qui est fiction. Ce n’est pas évident d’accepter ça. Les gens aiment bien les histoires, pour les résumer, pour s’identifier. Peut-être aussi y avait-il  cette empreinte du sida chez lui et cette présence de la mort annoncée pouvait faire frémir les gens à l’époque qui étaient déjà dans l’incompréhension de ce virus. Qu’un auteur, cela dit sans militantisme, sans pathos, mais l’aborde dans la poésie, un endroit donc flou, imprécis et donc dangereux, cela pouvait créer un rejet.

Quelle impression laissait-il?
Ce n’était pas quelqu’un de jovial. Il était assez aristocratique, toujours habillé en noir, en cuir, parlant de façon très précieuse. Il avait cette chose noble, et il était très bavard. Dans les années 80, via Christophe Huysman, dont j’étais le partenaire à l’époque, nous nous donnions rendez-vous au Luxembourg. Il y avait Lagarce, Olivier Py, Rancillac, le comédien Olivier Achard. On papotait, on refaisait le monde. C’était très sympathique, et Jean-Luc était le chef de file de toute cette parole. Dans notre groupe, il a été comme un totem. D’abord par sa présence physique, toute cette logorrhée dont il était capable. Il avait cette autorité naturelle, il y avait de la proximité mais pas de familiarité. Il y avait un humour très littéraire, qui passait par les expressions, les métaphores. Cette époque du Théâtre ouvert dans les années 80 était très stimulante, pas seulement des auteurs, mais aussi des comédiens. Il y avait une forme d’éclosion, une confiance dans l’écriture, de découvertes intenses qui concernait tout le monde. Il me faisait penser à ces figures romanesques de l’entre deux-guerres, cette présence qui n’existe plus maintenant, le langage a tellement bougé. Jean-Luc parlait extraordinairement bien. Chaque mot avait son sens, chaque adjectif était choisi. Il y avait un raffinement du langage qui pouvait être agaçant car il y a avait une sorte de perfection dans le langage mais c’était naturel chez lui. On riait beaucoup et on se moquait de tout le monde. Je me souviens des portraits que nous faisions, de cette méchanceté mais agréable, mondaine. Il fait partie des figures qui sont dans l’exigence.

Comment expliquez-vous le succès posthume de ses pièces?
C’est François [Berreur] qui s’est donné une mission, celle de faire connaître l’œuvre de Jean-Luc et il a réussi au delà de ses espérances. Il m’a dit récemment: « Tu te rends compte, l’œuvre de Jean-Luc est à l’agrégation de lettres». Ça a marché, l’œuvre est belle, elle est importante, elle est touffue. Il y a une pièce que je considère comme un chef d’œuvre. Les deux premières lignes du Pays lointain, c’est vertigineux.

Philippe se lève et prend le livre dans sa bibliothèque. Il l’ouvre et lit:

LOUIS. – Plus tard‚ l’année d’après.
L’AMANT‚ MORT DÉJÀ. – Une année après que je meurs‚ que je suis mort ?
LOUIS. – Exactement ça.
L’année d’après‚
[…]

Il y a chez lui quelque chose qui n’est peut être plus accepté aujourd’hui, c’est la diversité des formes théâtrales. Chez Jean-Luc, l’invention de l’épopée intime a dérouté les gens car à l’époque, on était beaucoup dans le réalisme, issu de Brecht. Chez Jean-Luc, le rapport au réel était indirect. Ça a posé problème pour la réception de son théâtre. Je me souviens de la première de Music-hall, j’ai été dérouté en tant que spectateur. Cette pièce nostalgique, cette chose de vieillesse alors qu’il était très jeune. Il y avait chez lui une vieille âme qui prenait beaucoup de place. Je me suis senti éloigné à l’époque de cela. C’est un théâtre un peu triste. Ce n’est pas un théâtre musclé, composé de différentes matières, il n’y en a qu’une, c’est vraiment une sorte de grande lamentation, très belle, très poétique. La singularité, si elle n’est pas violente, est difficilement acceptable. Or, chez lui, ce n’est pas violent. Ça me fait penser à une grande fleur penchée. Il faut accepter que la fleur soit penchée, c’est ce qui fait que ça n’a pas marché. Il en a beaucoup souffert.

En 1995, vous vous êtes beaucoup vu et il était déjà très malade…
Curieusement, je ne me souviens pas d’un physique délabré. Je l’ai toujours connu grand, en noir, maigre, pâle. Mais je ne l’ai jamais vu «malade». Je ne connais pas d’héritier de Lagarce. C’est comme Duras, il a labouré son champ au même endroit, avec beaucoup de persévérance. Du coup, cela a réduit le champ d’exploration. Ce qui est très troublant, c’est que vivant, il se met en scène mort. Dans J’étais dans ma maison, c’est un chœur de femmes qui le décrit lui, pas encore mort, qui revient dans son pays natal pour mourir dans sa chambre d’enfant. Ça fout les jetons, ça. Bernard-Marie Koltès, qui était aussi séropositif, n’a jamais rien fait de sa maladie. Il a parlé de grandes légendes collectives européennes et il n’a jamais fait entrer son intime dans son théâtre. Jean-Luc a choisi le poème, tout de suite, n’a pas été voir dans le réalisme, il n’a jamais traité de «sujets». Mais il n’a pas eu un metteur en scène comme Koltès qui, à l’âge de 20 ans, a vu ses pièces montées par Chéreau. On ne se pose pas la question de ce que vaut Koltès, ni ce que vaut Chéreau d’ailleurs. On est dans l’abrutissement de la mode et de la célébrité. Jean-Luc se posait beaucoup de questions sur l’écriture. Dans les années 90, nous étions inquiets de la manière dont il fallait dire le réel. C’était la fin d’un siècle, il y avait une crise du metteur en scène, il y avait une forme d’immobilité. Maintenant qu’il y a une crise, cela stimule, le théâtre redevient une joie, des projets se montent en commun. Mais Jean-Luc n’a pas connu cette période…

En plus: La dernière vidéo de Jean-Luc Lagarce

Lors d’un débat filmé à l’occasion de la présentation à Lille au Théâtre de la Métaphore de sa mise en scène de La Cagnotte, d’Eugène Labiche, Jean-Luc Lagarce donne sa définition de l’engagement. Ce sont les dernières images de Jean-Luc Lagarce qui décédera quelques semaines plus tard.

 

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