Guillaume Antoniolli est un jeune auteur de théâtre, un comédien et un metteur en scène. Il a écrit la pièce En attendant Lagarce, pour quatre acteurs, qui a été jouée en 2013-2014 au Théâtre Pixel, à Paris. Il vient de créer sa propre compagnie Les Hommes perdus.

«Le théâtre de Lagarce interroge sur la capacité de tout un chacun à dire vraiment les choses»

Comment avez-vous connu l’œuvre de Lagarce? J’ai connu son œuvre en 2009 au cours Florent, grâce à ma professeure qui était fan. Elle a fait une lecture devant la classe et deux jours après, elle m’a invité à une représentation de Derniers remords avant l’oubli, pièce de Jean-Luc Lagarce dans laquelle elle jouait. Je suis totalement tombé amoureux de son écriture de et deux jours après, j’ai couru dans une librairie pour acheter pratiquement toutes ses pièces!

Qu’est-ce qui vous a plu particulièrement? Son style d’écriture m’a plu. Il alterne les vrais dialogues et les monologues, il y a l’émotion,  son écriture est sèche et suspendue. C’est cela que j’apprécie.

Comment décririez-vous son théâtre? Le théâtre de Lagarce est centré sur les discours et les intrigues sont relativement minces. Son écriture procède par incise, et les personnages reprennent sans cesse ce qu’ils viennent de dire en les modifiant, en voulant préciser ce qu’ils disent au maximum. Le texte devient paradoxalement de plus en plus flou. Le théâtre de Lagarce interroge entre autre sur la capacité de tout un chacun à dire vraiment les choses.

Vous avez créé en 2013 la pièce En attendant Lagarce. Pouvez-nous nous parler de la genèse de ce projet? J’avais très envie de travailler sur une pièce de Jean-Luc Lagarce mais je ne savais pas laquelle choisir. Pourquoi ne pas prendre des extraits de plusieurs de ses pièces? Ça a été un long travail d’écriture. Entre les extraits, j’ai dû mettre mes mots afin qu’il y ait une cohérence dans cette histoire. Je me suis mis à imaginer ces quatre acteurs, deux hommes et deux femmes, qui attendent leur metteur en scène, Jean-Luc Lagarce. C’est un huis-clos où ils sont bloqués sur scène en attendant Lagarce qui ne viendra jamais puisque ça se passe le jour de sa mort. Une fois que j’ai fini d’écrire cette pièce, je l’ai fait lire à plusieurs ami.e.s et leur retour a été très bon. J’ai voulu créer cette pièce pour lui rendre hommage. Lagarce manque au théâtre comme Copi ou Koltès, il n’y a plus d’auteurs comme lui, comme eux, aujourd’hui.

Lagarce était homosexuel, même si cette question du coming-out était moins présente à l’époque. Et il a aussi parlé de «son» sida. Quelle influence cela a-t-il eu sur ses pièces? Son théâtre peut se diviser en deux pans. Le premier est d’inspiration autobiographique, qui met en scène, parfois dans la fantaisie, parfois de façon plus douloureuse, la relation de son double avec sa famille. On retrouve cette inspiration dans Retour à la citadelle, Juste la fin du monde, J’étais dans ma maison et j’attendais que la pluie vienne. Dans Le Pays lointain, ce personnage visible ou invisible revient dans sa famille, révélant les différences irréductibles qui l’oppose à son milieu. Le second pan constitue des tableaux de la vie: des petits théâtres dérisoires où se produisent les tropes en tournée comme dans Music-hall ou les retrouvailles d’amis dans Dernier remords avant l’oubli. Ces textes intimes rendent compte de son combat artistique, de son homosexualité et de sa maladie.

Pourquoi Lagarce est-il un auteur important aujourd’hui alors que durant sa vie, il était plutôt connu pour ses mises en scène, mais ses propres pièces n’avaient pas de succès? Sa notoriété n’a cessé de croître et aujourd’hui Lagarce est considéré comme un auteur classique contemporain à l’instar de Koltès, dont la notoriété n’a cessé de croître grâce à Patrice Chéreau, qui a monté ses pièces. Si Lagarce n’a pas été reconnu de son vivant, c’est peut-être parce qu’il était en décalage, peut-être trop novateur. C’est un théâtre toujours d’actualité, qui parle des non-dits, des rancunes. Music-hall présente trois personnages, Lagarce a mis un tabouret sur scène, il ne peut rien y avoir d’autre puisque les comédiens attendent les spectateurs dans un théâtre miteux. Les pièces de Lagarce peuvent très bien se jouer sans décor.

Si vous deviez recommander une pièce de lui pour qui ne le connaîtrait pas encore? Ce serait Dernier remords avant l’oubli. C’est une pièce très sombre, dès les premières répliques, Jean-Luc Lagarce met le lecteur/spectateur dans une position inconfortable. Qui parle à qui, pourquoi sont-ils là? Autant de questions qui ne trouvent pas de réponse en fait. Au fur et à mesure de la pièce, si la mise en scène peut permettre de retrouver des repères, la lecture s’avère plus ardue. Il n’y a en effet aucune didascalie* à laquelle se raccrocher. Toute la pièce repose sur l’incapacité de ces êtres à communiquer entre eux. Si vous aimez vous perdre et être déstabilisé.e par une lecture, cette pièce est très intéressante.

*Une didascalie, dans le texte d’une pièce de théâtre ou le scénario d’un film, est une note ou un paragraphe, rédigé par l’auteur à l’intention des acteurs ou du metteur en scène, donnant des indications d’action, de jeu ou de mise en scène.

 

EN + : Un article de Jean-Luc Lagarce sur la cérémonie des Molières

Article paru dans 7 à Paris en 1988 à propos de la cérémonie des Molières. Paul Dasthré (inspiré d’un personnage balzacien est le pseudonyme sous lequel Jean-Luc Lagarce écrivit quelques articles dans la presse.

FÊTE DE CHARITÉ
La télévision n’est jamais aussi vulgaire que lorsqu’elle feint de s’intéresser à un objet qu’elle méprise. La télévision méprise l’Art. Il est son ennemi juré‚ il met en évidence‚ sans un mot – il suffit de les confronter –‚ sa petitesse et lui rappelle qu’elle n’est rien de plus qu’un outil. La télévision est un médium – ce n’est pas rien – mais elle souhaite ardemment devenir un spectacle à part entière. Dès lors‚ elle s’appuie sur l’Art‚ entre autres choses‚ pour s’élever au-dessus de sa condition. Elle le vampirise. Elle le réduit à ses propres dimensions (« on ne voit rien ») et elle l’oblige à parler le même langage qu’elle.

La télévision se croit essentielle. Elle a raison‚ c’est elle qui fait la pluie et le beau temps. Elle peut rendre célèbre n’importe qui et le faire disparaître en l’oubliant. Elle est le plus grand dénominateur commun : fatalement‚ au nom du populaire‚ elle se laisse aller au populisme et nivelle par le bas. À quand un Ministère de la Communication et (accessoirement) de la Culture?

Quand la télévision fait sa fête au théâtre‚ elle se soucie moins de l’Art en question – il suffit de regarder les programmes pour constater qu’elle s’en fiche royalement – que de le réduire à son moule‚ s’en servir pour sa propre cause. Et comme le seul but de la télévision‚ actuellement‚ est de remplir le temps qui lui est imparti et de ratisser large‚ ce qu’elle nomme une fête devient un défilé longuet de gens connus du plus grand nombre. C’est mal cuisiné mais il y a beaucoup de plats.

Le problème avec le théâtre‚ c’est qu’il n’y a pas de «vedettes». Une vedette est fabriquée par la télé- vision‚ y compris celles du cinéma‚ et comme elle n’a que faire du théâtre‚ les organisateurs se retrouvent en manque. Les seules vedettes du théâtre qu’on puisse connaître sont celles du théâtre télévisé‚ tendance Sabbagh ou celles du cinéma‚ revenues à la source (« C’est là qu’est mon seul amour… »). On se retrouve donc‚ pour « honorer » le théâtre‚ avec une cohorte de gens‚ tous respectables au demeurant‚ mais dans bien des cas‚ à des années-lumière de ce qu’est la réalité de ce métier. Le temps de devenir une vedette grâce à la télévision et le train est largement passé.

D’où l’aspect fête de charité‚ amicale des anciens élèves‚ gala de l’Union des artistes ou noces d’or des grands-parents.

Pourtant‚ devant tant de vulgarité‚ un pauvre digne et magnifique fait taire la médiocrité. Terzieff parle. Et la télévision la ferme. Elle ne gouverne plus. Elle est à son service‚ elle doit se rapprocher de lui‚ le cadrer comme un acteur‚ et non comme un présentateur. Il ne la regarde pas‚ il parle au public. Il prend son temps‚ pas de chronomètre dans la poche. Il est un acteur‚ le théâtre sur la scène. Et paradoxalement‚ il fait de la bonne télévision.

Les dames patronnesses en restent un instant bouche bée: le théâtre est grand‚ il se suffit à lui-même‚ il ne rêve pas de «passer à la tél黂 il ne demande qu’à vivre. Les médailles‚ c’est bon quand on est mort.
Paul Dasthré © LES SOLITAIRES INTEMPESTIFS