L’homme qui parle de cette voix douce et claire est un survivant. Le mot n’est pas un effet de style. Il suffit de lire sa biographie Fier, qui paraît en français chez Michel Lafon, Gareth Thomas a voulu commencer l’ouvrage par la narration glacée d’une tentative de suicide faite à son domicile toulousain après le départ de sa femme, en 2007, trois mois après qu’il lui a confié qu’il était homosexuel.

Dans le monde du rugby, et par dessus tout au Pays de Galles, Gareth Thomas n’est pas bien loin d’être une légende. Cent fois sélectionné avec le XV gallois, il en a été capitaine lors du grand chelem de 2005, 27 ans après le précédent, grâce à une ultime victoire sur l’Angleterre, le meilleur ennemi. Dans les championnats nationaux, Gareth Thomas est passé par le Stade toulousain (2004-2007) et a terminé sa carrière aux Cardiff Blues.

GARETH THOMAS_DVLP OK.inddAthlétique, gainé dans un t-shirt blanc, souriant, lumineux, l’homme qui présentait sa biographie à Paris, à la fin du mois d’août, est à des années lumière du personnage blessé de cette prenante narration. Celle-ci, écrite en collaboration avec le journaliste britannique Michael Calvin, est à classer dans la catégorie des excellents mémoires d’athlètes. Car les 300 pages offrent beaucoup plus qu’une biographie, Gareth Thomas en toute franchise, d’un style précis (le livre est très bien traduit), raconte la détestation de soi, la dissimulation, l’itinéraire d’un homme qui s’est inventé deux personnalités, l’homme public et l’homme privé, avant de redevenir lui-même à l’orée des années 2010. Il décrit aussi, bien sûr, sa métamorphose et l’impact que son coming-out a eu dans le monde, pas seulement celui du sport. C’est toute la saveur du livre, sombre mais aussi plein d’espoir, d’humour, de souvenirs d’enfance ou de tonitruantes histoires de rugby.

Gareth Thomas est désormais loin des tourments qui ont rythmé des années de plomb, entre la découverte de son homosexualité, adolescent, et son coming-out progressif, à sa famille d’abord puis au monde, via un entretien à The Daily Mail, en décembre 2009. Il a été l’un des premiers athlètes à faire son coming-out, qui plus est en activité. Il a pris sa retraite sportive en octobre 2011.

Il a bien vécu son coming-out, «grâce à ma famille, mes amis, mon ex-femme», raconte-t-il, mais il le sait, sortir du placard peut être libérateur mais aussi difficile: «Nous vivons malheureusement dans un monde où il y a des préjugés, du racisme, de l’homophobie, où il faut encore des organisations pour protéger les minorités. Il y a encore des pays où l’homosexualité est illégale.»

Gareth Thomas et ses parents

«Beaucoup de gens me demandent “est-ce-que vous auriez souhaité le faire plus tôt?”. Mais la vie est parfois tracée. Il y a 20 ans, mon coming-out n’était pas une possibilité parce que la société dans laquelle nous vivions, la façon dont étaient le rugby, le sport, les gens, c’était différent d’aujourd’hui. Si j’avais fait mon coming-out, alors, je n’aurais plus pu jouer le jeu que j’aimais. J’aurais été tellement malmené, j’aurais subi tellement de stress que je n’aurais plus pu jouer au rugby.»

Gareth Thomas a néanmoins décidé un jour de ne pas attendre d’avoir pris sa retraite: «Je suis allé aussi loin que je pouvais dans mon sport, j’ai fait mon coming-out et je suis resté au sommet alors que j’étais out, et c’était très important pour moi car j’avais le sentiment que je devais montrer que l’on peut le faire et continuer à jouer.»

«Certains le font après leur retraite sportive, nuance-t-il, et je le comprends aussi, mais je voulais montrer que l’on pouvait le faire et continuer de jouer à un haut-niveau.»

Si Gareth Thomas est fier de sa décision de sortir du placard alors qu’il était encore en activité, son coming-out a d’abord été motivé par des raisons personnelles. «Je ne pense pas que ce soit égoïste, mais je l’ai d’abord fait pour des raisons personnelles et pour mes proches», explique-t-il. Il lâche simplement:

«C’était une question de vie ou de mort. Pour continuer à vivre, il fallait que j’arrête de mentir»

Mais ce qui était au départ une victoire personnelle est rapidement devenu une affaire collective. Gareth Thomas, en quelques jours, est devenu un rôle modèle. La mission lui est venue involontairement mais tout naturellement: «Je n’ai pas fait mon coming-out parce que je voulais devenir un rôle modèle ni parce que je voulais être quelqu’un qui allait se battre pour l’égalité, se battre pour le changement. C’était quelque chose que je faisais pour moi, pour mes proches. J’ai été pris dans un tourbillon et je me suis rendu compte que le fait que je sois homo n’était pas quelque chose de linéaire, j’avais fait la Une pendant une journée mais l’important, c’est ce que j’allais être après. Je me suis demandé ce que je pourrais faire pour des gens qui souffrent. J’ai compris que je pouvais aider quelqu’un à avoir une vie meilleure. J’ai le pouvoir de faire quelque chose.»

«J’ai compris ce qu’être un rôle modèle signifie quand j’ai compris que j’étais en train d’en devenir un, poursuit-il. Je croyais jusque là qu’un rôle modèle était une personne qui disait ce qu’il fallait dire au bon moment, devenait membre de l’organisation à laquelle il fallait appartenir, prêtait son nom à des causes, mais en réalité, un bon rôle modèle est une personne qui est fidèle à elle-même et qui fait ce qu’elle croit bien au bon moment. Pas ce que les autres pensent qu’elle devrait faire.»

Gareth Thomas évoque l’armoire à trophées qui se trouve chez sa mère avec les coupes et les médailles remportées, les maillots qu’il a portés: «Des choses dont je suis très fier et que j’aime regarder, j’ai travaillé si dur pour les gagner mais quand j’ai fait mon coming-out, j’ai compris que je pouvais aider d’autres à avoir une meilleure vie.»

Gareth Thomas trophee

«Aujourd’hui, je me dis, quand on a le pouvoir de changer la vie de quelqu’un, de la rendre meilleure, c’est plus important que n’importe quelle médaille, n’importe quel trophée.»

Son sourire s’agrandit: «Qui ne serait pas heureux d’avoir une influence positive sur la vie d’autres gens?»

Parmi les nombreuses lettres qu’il a reçues – il les lit toutes –, il évoque celle d’un homme de 80 ans, de Biarritz, qui le remercie: «Il m’explique qu’à son époque, il ne pouvait pas être ouvertement gay et que mon coming-out l’a rendu heureux».

Rôle modèle, il l’a été aussi pour Keegan Hirst, le deuxième rugbyman britannique à avoir fait son coming-out, en août dernier: «Je lui ai parlé une semaine avant, se souvient Gareth Thomas. Je lui ai dit, “Je peux te dire exactement ce qu’il va arriver. Crois-moi, ton histoire n’est pas différente de la mienne”.» Il s’explique: «Les sportifs me consultent parce qu’ils ont peur, non pas pour eux-mêmes mais ils ont peur des réactions des autres. Je pense qu’ils ont besoin de l’entendre de quelqu’un qui est passé par là. Je connais les peurs qu’ils vont vivre et je sais exactement quand la peur va les prendre à la gorge et ce qu’elle va apporter. Va-t-elle apporter du soulagement, du bonheur, plus de peur?»

Sera-t-il toujours difficile de faire son coming-out dans le sport? «C’est un monde tellement macho, souffle l’ancien joueur. Cela sera toujours difficile parce que c’est rare et comme c’est rare, ce sera difficile. Tant que peu d’athlètes feront leur coming-out, cela continuera à faire la une des journaux. Mais avec un peu de chance, d’autres gens vont sortir du placard.»

«Chaque fois que quelqu’un fait preuve de courage en faisant son coming-out, que ce soit moi, Tom Daley, Michael Sam, je crois que nous approchons de ce que nous voulons tous, c’est à dire une vie normale, précise-t-il. Que ce ne soit pas une info, que ce ne soit pas un drame, que ce soit normal. Que la question [du coming-out] ne se pose plus.»

Avec le recul, aurait-il fait son coming-out différemment? «Non. Quand je regarde comment ça s’est passé, je me dis que les choses négatives sont arrivées pour une raison et les choses positives pour une raison. Ces choses négatives ou positives ont fait ce que je suis aujourd’hui. J’ai dû surmonter des choses et je suis devenu plus fort. On a besoin des moments difficiles pour apprécier combien les bons moments sont bons.»

De cette biographie d’abord publiée en Grande-Bretagne en 2014, il fait une pierre angulaire de sa nouvelle vie: «C’est extrêmement important pour moi. C’est la définition de qui je suis.» Et le fait qu’elle soit traduite en français? L’homme qui a joué à Toulouse pendant trois ans s’éclaire: «Quand j’ai vu la couverture, j’ai eu la chair de poule. La France est aussi une grande partie de ma vie.»

Comment l’épique capitaine gallois envisage-t-il la toute proche Coupe du monde, qui se tiendra du 18 septembre au 31 octobre en Grande-Bretagne? «Ce sera sans doute la meilleure, prédit-il. De nombreuses équipes peuvent gagner, comme la Nouvelle-Zélande, l’Afrique du Sud, l’Australie, l’Angleterre, l’Irlande». Il sourit encore: «Et le Pays de Galles. D’autres nations comme l’Argentine ou les Fidji peuvent créer des surprises.» Gareth Thomas sera consultant pour la chaîne ITV.

Est-il heureux? Il éclate d’un large rire: «Je suis l’homme le plus heureux de la planète. J’ai compris combien la vie est précieuse car j’ai voulu cesser de vivre. Pour la première fois de ma vie, quand je suis assis dans un café, dans un aéroport, je ne regarde pas les gens en rêvant d’être à leur place. J’aurais aimé être à la place de n’importe qui, je me disais que toute vie serait meilleure que la mienne. Aujourd’hui, je suis heureux d’être moi-même. Je n’ai pas peur de ce que les gens pensent de moi. Je suis heureux, je suis comme un drapeau qui flotte au vent, la vie me porte là où je dois être porté.» L’homme qui parle de cette voix claire et douce est vivant.

Gareth Thomas et son compagnon Ian Baum

Gareth Thomas et son compagnon Ian Baum

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