Dévoilé le 5 août, le trailer du film Stonewall, qui retrace les émeutes de New York en 1969, considérées comme marquant le début de la lutte pour les droits civiques de la communauté LGBT, a reçu un accueil cuisant la semaine dernière. Le réalisateur Roland Emmerich est accusé de réécrire l’histoire en gommant ostensiblement le rôle incontestable de nombreuses personnes trans’ et de drag queens de couleur présentes en première ligne pour s’opposer aux forces de l’ordre durant les événements.

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D’après ce premier trailer, l’histoire est construite autour de Danny Winters, un jeune garçon gay ayant fui sa famille, fraîchement débarqué à New York, qui découvre la vie gay de Greenwich Village, se retrouve entraîné dans cette effervescence qui va finalement donner lieu aux émeutes de Stonewall, et, grand symbole de ce moment historique, va jeter la première brique face aux policiers. Le problème soulevé par la polémique est que Danny Winters est un personnage entièrement fictif, et que cette première bande-annonce le présente comme protagoniste. Pourquoi ne pas avoir écrit un scénario autour de celles et ceux qui ont réellement porté cette lutte contre la répression et l’exclusion? Parmi les grandes figures, on compte les militantes trans’ Marsha P. Johnson et Sylvia Rivera, ainsi que Stormé DeLarverie. Marsha P. Johnson sera bien présente dans le film de Roland Emmerich, incarnée par le comédien Otoja Abit, mais figure loin derrière les seconds rôles attribués à des têtes d’affiche comme Jonathan Rhys-Meyers ou Ron Perlman.

HOLLYWOOD, ET SON (VIEUX) PROBLÈME AVEC LA DIVERSITÉ
Pour ces raisons, le film, avant même d’être sorti fait déjà l’objet d’un appel au boycott et est accusé de whitewashing. Le whitewashing est le terme utilisé pour caractériser le choix d’acteurs ou d’actrices blanc.he.s pour jouer des personnages de couleur, une pratique qui a eu cours de très nombreuses fois dans le cinéma hollywoodien, de John Wayne choisi pour jouer Gengis Khan, à Elizabeth Taylor en Cléôpatre. Les plus récents exemples de whitewashing sont Emma Stone, pour son rôle dans Aloha, le dernier film de Cameron Crowe, dans lequel elle joue une femme de descendance chinoise et hawaïenne, ou encore l’intégralité du casting d’Exodus de Ridley Scott, avec entre autres Christian Bale pour interpréter Moïse ou encore Joel Edgerton dans le personnage de Ramses II. Au-delà du fait d’attribuer des rôles de personnes de couleur à des acteurs/actrices blanc.he.s, le whitewashing révèle aussi l’omniprésence des acteurs/actrices blanches dans le cinéma américain (comme le montre un rapport de l’UCLA en début d’année 2015). Une tendance bien visible, comme en témoignait la dernière cérémonie des Oscars.

Une pétition, qui reproche donc à la production d’avoir whitewashé le film et gommé la présence et l’engagement de la communauté trans’, a déjà recueillie plus de 21000 signatures en moins d’une semaine:

«Il est temps que les femmes trans’ de couleur, et les drag-queens soient reconnues pour leurs efforts lors des émeutes dans ce pays.»

«À première vue, nous savons que ça ne sera pas le cas. La majorité des personnages castés sont des acteurs blancs, des hommes cisgenres jouent des rôles de femmes trans’, et les personnes qui ont commencé les émeutes ne semblent pas être créditées pour ces actes révolutionnaires.»

LA RÉPONSE DU RÉALISATEUR
Face à cette levée de boucliers, le réalisateur Roland Emmerich a réagi afin de faire valoir sa bonne foi. L’histoire de Stonewall l’a «inspiré pour raconter un drame de fiction convaincant sur cette période centré sur les jeunes sans-abri LGBT, et plus particulièrement un jeune gay du Midwest mis à la porte de chez lui à cause de sa sexualité et qui arrive à New York, se lie d’amitié à des personnes investies dans ces actions qui conduiront aux émeutes, et les émeutes elles-mêmes»: «Je comprends que suite à la sortie du trailer, il y a eu des inquiétudes sur la façon dont l’implication du personnage est dépeinte, reconnaît-il, mais quand le film – qui est vraiment réalisé avec le cœur – sortira en salles, le public verra qu’il honore profondément les véritables militant.e.s qui étaient là – y compris Marsha P. Johnson, Sylvia Rivera, et Ray Castro – et toutes ces personnes courageuses qui ont fait éclore le mouvement des droits civils qui continue aujourd’hui.»

Soutien de taille au réalisateur, le militant et écrivain Larry Kramer estime que les critiques se trompent en attaquant ainsi le film et s’est adressé directement à Roland Emmerich sur les réseaux sociaux: «Pour une raison quelconque, il y a un groupe de “militant.e.s” qui insistent pour maintenir leur importance capitale et leur participation pendant l’émeute. Malheureusement on dirait qu’il n’y a plus personne en vie pour dire “ce n’était pas du tout comme ça” ou “qui êtes-vous et où étiez-vous donc”. Comme la plupart du temps avec l’histoire, on ne peut pas “prouver” certains choses, ce qui permet aux artistes comme toi (et moi-même, j’ajouterai) de prendre la substantifique moelle, et essayer de trouver et de transmettre du sens et des faits. J’espère sincèrement que ce boycott de m***e va s’étioler.»

SÉDUIRE LE GRAND PUBLIC
Le comédien Jeremy Irvine, qui campe le personnage de Danny, très présent dans la bande-annonce, a lui aussi réagi pour défendre le film, sans pour autant vraiment convaincre les détracteurs/trices. La journaliste Soraya Nadia McDonald de The Washington Post s’interroge non pas sur la place, mais l’objectif d’un personnage principal blanc-gay-cisgenre dans une histoire dont les personnes trans’ de couleur sont très clairement le cœur: «Est-il possible qu’Emmerich ait choisi Danny comme personnage cheval de Troie, de la même façon que Jenji Kohan a utilisé Piper Chapman dans Orange Is The New Black? Bien entendu.»

Le choix de l’acteur principal fait aussi tiquer: parfait mâle alpha bien sous tout rapport, Jeremy Irvine représente l’homosexualité à son degré le plus acceptable: beau, musclé, et surtout pas efféminé. «Soyons honnêtes, c’est un acteur hétéro, qui joue un gay “agissant comme un hétéro” – quelqu’un qui dans la vraie vie ne ferait même pas bip sur nos gaydars», s’agace Charlie Alderwick dans The Telegraph.

«C’est un personnage qui a été spécialement créé non pas pour être queer, mais pour plaire au public de masse qui n’a jamais subi ce type d’oppression.»

«TOU.T.E.S PAREILS»?
Les choix de la production de Stonewall, en vue de faire découvrir l’origine des gays prides telles qu’on les connait aujourd’hui, feront-ils effectivement venir un public plus large? Réponse à la sortie du film le 25 septembre aux États-Unis. «Nous sommes tou.t.e.s pareils dans la lutte pour l’acceptation», conclut Roland Emmerich, toujours dans sa réponse aux critiques. Mais à l’heure où les droits des trans’ sont toujours à la traîne aux États-Unis (et dans l’ensemble du monde, ou presque), saluer le rôle historique de Marsha P. Johnson ou de Silvia Rivera aurait peut-être envoyé un signe fort, plutôt que de modifier la réalité historique d’un événement et de mettre en scène, une fois de plus, un homme blanc cisgenre, dont la représentation, au contraire de celle des personnes trans’ de couleur, n’est pas quasi-inexistante dans le cinéma hollywoodien.

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