Faire avancer la visibilité des lesbiennes noires. C’est l’objectif auquel travaillent d’arrache-pied Thara et Sandra, respectivement 23 et 25 ans, en couple depuis 4 ans et demi. Toutes deux sont d’origine antillaise, la première de Guadeloupe et Martinique, la seconde de Guadeloupe. Elles ont néanmoins grandi en métropole et vivent aujourd’hui en région parisienne.

Elles ont lancé le site Dollystud, un portail d’infos et de culture, il y a trois ans et organisent à l’occasion des soirées (la prochaine aura lieu le 2 octobre). Le nom du site vient des deux termes anglais Dolly («poupée») et Stud («étalon»). Ces deux mots sont utilisés pour désigner les lesbiennes fem ou lipstick pour le premier et les lesbiennes «masculines» ou butchs, pour le second.  «Stud est un terme utilisé par les lesbiennes afro-américaines», explique Thara. «Dolly, nous l’avons inventé, raconte Sandra. Je trouvais que Thara avait à la fois un côté masculin et un côté plus féminin “dolly study”».

«ÊTRE UNE LESBIENNE NOIRE EN FRANCE ET AILLEURS»
En plus du site, elles animent depuis deux mois une chaîne Youtube, où elles se moquent notamment des clichés sur les lesbiennes. La chaîne a pris un tour plus sérieux, avec la diffusion d’une vidéo intitulée «Être une lesbienne noire en France et ailleurs». L’idée est d’aller à la rencontre des autres lesbiennes noires, à Paris, en province ou à l’étranger. Elles comptent se déplacer pour filmer les témoignages et ensuite les diffuser.

https://www.youtube.com/watch?v=0WYHhjFZwgQ

Principal objectif du projet: la visibilité, bien sûr. «Nous voulons montrer comment vivent les lesbiennes. On ne se cache pas toutes», indique Sandra. Et montrer celles qui ne se cachent peut permettre d’aider celles qui n’en sont pas encore là, notamment les plus jeunes. Thara: «Dans notre jeunesse, ça a été difficile de ne serait-ce que mettre un mot sur ce que nous ressentions.» «C’est aussi difficile d’être crédible dans ton coming-out, si tu penses que tu es seule au monde», renchérit Sandra.

«QUI M’AIME ME SUIVE»
Avant d’aller voir les autres, les deux se racontent. Thara raconte son vécu de lesbienne masculine. «Je suis obligée de me féminiser pour les entretiens d’embauche. Je mets Dollystud sur mon CV. À chaque fois, j’explique ce que c’est et après, je n’ai plus de retour. J’ai même essayé de postuler à un emploi en dessous de mes compétences et ça a bloqué.» Sandra raconte, elle, la rupture avec une partie de sa famille et le soutien qu’elle trouve dans celle de Thara. Elle ne regrette rien cependant. «Il ne faut pas mettre sa vie en suspend. On n’a qu’une vie et elle passe vite», résume Sandra. «Le bonheur, c’est d’être bien dans ses baskets. Qui m’aime me suive.»

Sandra tient également une chaîne Youtube sur la beauté et la coiffure, avec 15 000 abonné.e.s. «Lorsque j’ai fait mon coming-out sur cette chaîne, j’ai cru que j’allais passer de 15 000 à 5 000.» Pas du tout. «À l’exception de cinq commentaires négatifs, les retours ont été globalement positifs», se réjouit-elle. Sandra souhaite d’ailleurs quitter son emploi à la rentrée pour se consacrer à sa chaîne et à Dolly Stud, pendant un an.

Pour elles deux, c’est une évidence: la lutte contre le racisme et l’homophobie vont de pair. Elles déplorent que tout le monde ne voit pas forcément les choses de la même manière: «Les homos blancs ont tendance à nous dire: “la couleur, ce n’est rien”». Elles notent que la question du racisme dans la communauté LGBT est de plus en plus évoquée ces derniers temps, notamment avec le débat autour de l’affiche de la marche des fierté. Elles s’en félicitent, mais trouvent que «cela reste encore trop en surface». Veulent-elles s’investir dans une association LGBT? «Pas si c’est pour être un quota», note Sandra. «Il n’y a pas d’association pour nous», déplorent-elles en chœur.

VISIBILITÉ, ÇA PROGRESSE
Côté visibilité, on avance malgré tout. «Depuis 2 ans, ça progresse doucement. Vive Netflix!», lance Sandra. «Nous sommes sans doute la dernière génération à avoir grandi sans représentation lesbienne à la télé. Aujourd’hui, il y a des lesbiennes noires dans Orange is the New Black ou  Sense8… Et sur le web, il y a des web-séries comme Studville» «On était contentes de voir une lesbienne noire [Samira Wiley, Poussey, dans Orange is the new black] en couverture de Jeanne Magazine», renchérit-elle.

En attendant que la nouvelle génération ait fini de grandir, Thara et Sandra poursuivent leur combat pour la visibilité. Lesbiennes, noires et fières. Qu’on se le dise.

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