La photo a fait le tour du monde. Un petit garçon témoignait, le 3 juillet dernier, de l’inquiétude pour son avenir en se déclarant homosexuel, dans le cadre d’un projet photographique sur les habitants de New York, créé par Brandon Stenton «Humans of New York». A peine publiée sur Facebook, la photo où l’on voit l’enfant, les yeux larmoyants, a déjà été «likée» par plus de 600 000 internautes. Les commentaires sur ce cliché ne cessent de se multiplier. « Si des gens ne t’aiment pas à cause de ta sexualité, ils ne méritent pas d’être dans ta vie de toute façon, écrit une femme. Garde la tête haute. » « Je me suis rendu compte que j’étais gay à l’âge de 13 ans, et j’ai pensé que j’étais le seul garçon sur la planète qui aimait les autres garçons, témoigne un homme. La solitude et la peur que ce garçon ressent sont familières pour moi. J’ai été comme lui. »

Surprise. Le garçon reçoit le soutien d’une personnalité en la personne d’Hillary Clinton en campagne pour l’investiture démocrate à la présidentielle de 2016 à travers un message posté sur Facebook. « Prédiction d’une adulte : ton futur va être incroyable, écrit l’ancienne Secrétaire d’Etat et sénatrice de New York. Ce dont tu es capable et les choses géniales que tu feras te surprendront toi-même. Trouve les gens qui t’aiment et qui croient en toi, il y en aura beaucoup. » Le message se termine par un « H », attestant que Hillary Clinton en est bien elle-même l’auteur.

Récupération politique de la candidate en campagne pour l’investiture démocrate à la présidentielle de 2016 ou véritable message de soutien pour la cause LGBT ? « Et si cette belle histoire n’était, en fait, qu’un beau coup de marketing?, se demande Rosalie qui témoigne sur notre Facebook. Ce gamin paraît bien jeune pour se poser la double question de sa gaytitude et de sa place future dans la société. Hillary Clinton a répondu et cela a fait le buzz, et n’oublions pas qu’elle est en campagne électorale», ajoute notre lectrice. On laisse les plus sceptiques choisir leur camp…

A Yagg, on a choisi de vous donner la parole en recueillant vos témoignages en réponse à ces questions : peut-on dire quand on a huit ans que l’on est gay, lesbienne, bi ? Saviez vous qui vous étiez et que ressentiez vous durant votre enfance ?

L’AMOUR A L’ECOLE
Majoritairement, en replongeant dans votre passé, les souvenirs des premières amours refont surface. Les coups de foudre débutent à l’école maternelle. Petites filles, petits garçons, se retrouvent dans la cour de récréation, où l’innocence des bambins les transportent vers différentes attirances.

En 1996, Stéphanie a huit ans, elle écrit sa première lettre d’amour à une fille de son école, qui n’a jamais su qui était l’expéditrice. La fillette amoureuse pensait qu’elle serait la risée de l’école si elle dévoilait ouvertement ses sentiments. «A huit ans, je ne me suis jamais dite ou sentie homosexuelle, je ne sais même pas si je connaissais ce mot. Je savais simplement que j’aurai tellement aimé qu’elle soit mon amoureuse».  A l époque, Stéphanie se sentait différente au travers du regard réprobateur et des commentaires des enfants ou des parents mais pour elle «à cet  âge comme les hétéros ont a tout simplement des sentiments».

En CE1, Arnaud ne savait pas encore qu’il était homosexuel. Tel un Don Juan, il enchaînait même les amoureuses. «Peut-être que je me parquais aux filles car il n’avait jamais été évoqué (dans mon éducation) la possibilité qu’un garçon tombe amoureux d’un autre garçon?», estime le jeune homme. Chose sûre, «à 8 ans je n’étais pas conscient de mon orientation sexuelle actuelle». Mathieu va aussi dans ce sens. «Je crois que l’on ne sait pas si on est homosexuel.le, bi ou hétéro. On ne pense pas à cela en tous les cas à huit ans. Ce garçon (photo) ne doit pas se poser la question de son proche avenir, l’important, est qu’il soit heureux dans sa vie telle quelle est, qu’il soit fier de lui et que ses proches l’aime tout autant».

«Depuis quand suis-je au courant de ma bisexualité ou pansexualité? C’est une question que je me suis posée il n’y a pas si longtemps que ça», reconnaît Emilie. Pour elle, c’est apparu naturellement. Elle voulait embrasser les lèvres de sa camarade, pour voir ce que ça faisait. Jamais elle ne s’est demandée si elle devait choisir le sexe opposé. «J’aimais, tout simplement. Si, jeune, on ne peut pas se définir homosexuel.le, alors on ne peut pas se définir hétérosexuel.le non plus…». Manon a su qu’elle était lesbienne vers onze ans. Elle a eu le coup de foudre pour une fille qui lui a dit qu’elle était bisexuelle. «Cet enfant de huit ans se trompe peut-être en affirmant son homosexualité. Mais on se trompe peut-être tous sur nos attirances quel que soit notre âge. Pourquoi choisirait-il le compliqué s’il aurait pu faire simple?», demande notre yaggeuse Manon. Une vaste interrogation, choisir la difficulté, ou y être confronté.

Les héros.ïnes de cinéma sont d’excellents moyens pour confirmer nos attirances et avoir nos premiers béguins. C’est avec le film Hocus Pocus, que Jean-Baptiste a eu son premier coup de foudre pour un des acteurs. «Je crois que j’ai toujours su que j’étais homosexuel. Je ne savais même pas que c’était une attirance. Je préférais juste regarder les garçons. Puis j’ai commencé à feuilleter les pages sous-vêtements homme de la Redoute, et vers la fin du collège/début du lycée, ça commençait à être plus clair», témoigne le jeune homme.

DIFFICULTE DE SE TROUVER « ANORMAL » OU DEVENIR UNE VICTIME
Le temps passe, «Fin des années 50, je me sentais différent, mais les mentalités dans nos sociétés ont avancé», constate Yves. Cet homme a eu ses premières attirances avec le cinéma, comme le jeune homme précédemment.  Il voyait des couples s’embrasser, s’enlacer et s’imaginait être la femme dans les bras de l’homme. «Mes ardeurs ont été freinées. Je pensais que j’étais anormal ou fou et réprimais ces envies».

Cette anormalité, Etienne l’a aussi ressentie. «J’ai toujours su «être» homo, bien qu’avant la puberté il s’agissait plutôt d’une conscience d’«anormalité». J’ai fait mon coming-out auprès de ma famille et dans mon milieu scolaire en 3ème, j’étais clairement un ovni! Je me suis bien souvent entendu dire c’est une passade». Il a pu compter sur le soutien de sa famille. «Certains profs ont même pensé bien agir en voulant prévenir mes parents. Vous devriez faire attention, il est en train de devenir homo… J’en rigolais le soir-même avec mes eux», s’amuse le jeune homme.

Gaëlle avait une coupe de cheveux en brosse (très à la mode à l’époque) et ressemblait beaucoup à un petit garçon quand elle est rentrée au CP. Beaucoup de ses camarades de classe lui demandaient si elle était une fille ou un garçon. Son prénom mixte appuyant cette hypothèse. «Quand on a 6 ans, je ne pense pas que l’on sache ce que c’est d’être gay ou lesbienne, mais on a conscience en tous cas de ce qu’est la norme et ce qu’il ne l’est pas. Je savais déjà à cet âge ce que je ressentais pour les filles, ce trouble, qui n’était pas normal».

Enfant, Eric ne savait pas que l’homosexualité existait. «On vit aujourd’hui dans une société bien différente, et c’est tant mieux. Mon premier amour, je l’ai fui. Maintenant c’est une possibilité qui n’étonne plus les jeunes, un grand progrès». La prise de conscience d’être homosexuel.le ou bisexuel.le, est une étape souvent délicate. Yann avait 7-8 ans dans les années 80 quand il a compris qu’il était différent. «Jouer aux petites voitures ne m’intéressait pas, j’étais attiré par les poupées mais je n’osais pas l’avouer, alors je jouais aux billes ou avec les petites figurines schtroumpf, et je m’inventais des histoires, surtout avec celle de la schtroumpfette». Etant efféminé, il est rapidement devenu la victime à son école, il se faisait «castagner» et «traiter de tapette» par les petits durs de l’école. «Tapette?, c’est quoi tapette?, je ne comprenais pas. J’avais trop honte pour en parler à qui que ce soit. Mon grand frère était considéré comme un héros dans ma famille, parler de mon problème m’aurait fait vivre encore plus de honte. Aller à l’école était devenu un vrai supplice. Dans la classe ça allait, mais j’avais tout le temps une boule au ventre, la peur de croiser un «p’tit dur», confie Yann.

Que l’on vive aux Etats-Unis, en Europe ou bien ailleurs, la situation géographique joue un rôle pour une meilleure acceptation, trouver sa place dans la société. A l’âge de 9 ans, Shirley savait déjà qu’elle aimé les femmes. «Quand on vit dans une grande ville comme Bruxelles, s’accepter c’est plus simple, parce qu’on n’est pas spécialement confronté au jugement des autres», affirme-t-elle. Mais quand le décore change les mentalités changent aussi et il faut s’adapter. Shirley a déménagé dans une plus petite ville. «Imaginez que j’étais une petite souris dans le royaume des chats, le seul moyen que j’avais pour survivre c’était me faire passer pour un chat à mon tour, et c’est dur, c’est tellement épuisant de prétendre être un chat quand on est une souris. Je n’ai pas pu mentir longtemps», confie Shirley. Vers la fin de ses 11 ans elle a fait son coming-out, aux personnes qu’elle pensait être ses amies. Elle avait encore un an à passer dans l’école avant de pouvoir changer. Elle a passé une des plus horribles années scolaires de sa vie. Devenue le punching-ball, on lui a cassé les doigts dans la porte des toilettes, plus personnes ne voulait lui parler. Durant les cours de sport, les filles ne voulaient pas d’elle dans le vestiaire. «Elles avaient peur de moi et j’avais peur d’elles. Et aucun professeur n’a fait quoi que se soit», déplore Shirley. De retour dans la grande ville, elle a fait semblant d’être hétéro pendant un an, puis remarque que dans son établissement scolaire, être gay était ok. Aujourd’hui à 17 ans, elle est ouvertement lesbienne et le vit bien.

ACCEPTER QUI ON EST PAR LE JEU OU PAR LES INSULTES
Dans son enfance, Clément jouait avec ses cousins, cousines et sa sœur et aimait prendre une identité féminine. «À posteriori, pour mes cousins ou ma sœur, il ne s’agissait pas d’un rôle de «vraie» femme ou de «vraie» fille. Il s’agissait d’un personnage qui tirait au pistolet, qui chassait, qui faisait du feu, qui conduisait très vite, qui faisait la course, qui était leader», explique Clément. À cette époque, il utilise un jeu autour de l’identité pour faire accepter qui il est. Laisser émerger des messages à son entourage. «J’avais clairement la volonté d’avoir une identité «féminine». En même temps, je me souviens que je n’en voulais pas les attributs, comme ma sœur ou mes cousines. Je voulais être quelqu’un qui n’existait pas dans nos références. Aujourd’hui, j’en suis à penser que je tentais de donner une forme «lisible» à mon identité de futur homme gay, de garçon gay avec les éléments de construction identitaire dont je pouvais me saisir», analyse-t-il. Très longtemps, il a eu du mal à assumer cette phase de son enfance. Il ne la comprenait pas et le mettait très mal à l’aise. «C’est resté comme une espèce de honte, de poids, de malaise qui sont venus perturber mes relations avec ma famille. J’en suis sorti par un coming-out à 15 ans auprès de mes amis et 16 ans pour ma famille avec toutes les conséquences que cela a pu avoir».

Les amis, la famille, l’entourage proche, éléments essentiels dans la phase d’acceptation. Comme avec le soutien d’Hillary Clinton, beaucoup de témoignages reçus étaient adressés au jeune américain de la photo. Laetitia lui a laissé un message. «Coucou bonhomme. Tu ne le sais pas mais les plus belles années sont devant toi. A ton âge je savais aussi que j’étais homosexuelle … Tout comme toi j’avais peur de l’avenir, la réaction de ma famille, les ami(e)s qui disent des mots qui font mal dans ton cœur… Mais plus je grandissais et plus je prenais confiance en moi. Personne ne pouvait et ne pourra me changer, car je suis fière de la personne que je suis. N’est pas peur bonhomme, il n’y a pas que des personnes homophobes, il y en aura pleins d’autres sur lesquelles tu pourras compter, c’est promis, des gens qui sont intelligents il y en a beaucoup. Oui tu rencontreras des idiots qui te regarderont bizarrement qui se moqueront, mais ta force ça sera toi, ne laisse personne te dire que ce que tu es, est mal !! On sait que c’est vrai, seuls les idiots ne le savent pas. Ne pleure plus, sois fier».

Le témoignage d’Igor révèle qu’il a fallu passer par une phase d’insultes envers les homosexuels pour comprendre qu’il l’était lui-même. «On peut se sentir homosexuel à un jeune âge à condition d’avoir été informé de ce qu’être homosexuel est. Pour ma part, je garde des souvenirs assez vifs de mon attirance pour des personnages de dessins animés comme Ken le survivant de l’enfer, ou Musclor, alors que je n’étais qu’en CP ou en CE1, je ne savais pas que cela était de l’attirance, je ne savais pas ce qu’être homosexuel voulait dire, mais il se passait quelque chose de différent en moi quand l’heure de ces émissions arrivait, et j’en avais un peu honte sans même savoir pourquoi».

Ce n’est que plus tard que le petit Igor et ses camarades ont utilisé des insultes comme «sale pédé». «Mon père, m’a surpris en train d’insulter mon frère et m’a expliqué de façon très stéréotypée ce qu’était être homosexuel. Il m’a expliqué à quel point cela était dégradant, et que je ne devais pas traiter un autre de pédé, c’est malheureusement à ce moment qu’un lien a commencé à se faire. Plus tard dès que quelque chose de «non viril» me plaisait, un jouet, une couleur, je le vivais avec honte car je ne devais surtout pas être pédé, et les pédés étaient efféminés selon mon père. Ce qui était un début d’attirance, l’éveil d’une sexualité, m’a été expliqué par le biais de l’insulte, et c’est dans la honte que cette attirance s’est transformée en identité».

L’IDENTITE : UNE HISTOIRE D’ETIQUETTES ?
Devons-nous mettre un mot sur un sentiment, une attirance?, se sont demandé plusieurs yaggeurs.ses via notre recueil de témoignages. C’est à 12 ans, qu’Aziz s’est senti attiré par les hommes. «Je ne savais pas que c’était de l’homosexualité. Maintenant je déteste cette étiquette, pourquoi créer des différences?, s’interroge-t-il. De son côté, Bastien, pense «que l’on soit homo, bi ou trans, c’est toujours les mêmes choses que l’on lit. Quand quelqu’un est hétéro, ça coule de source. Mais pour toutes les autres différences, on crie au scandale, on dit que c’est une phase, un passage, un trouble, une maladie qu’il faut soigner. C’est surtout la société et son apprentissage à la diversité qu’il faut réviser».

«Je le savais sans pouvoir mettre de nom dessus et surtout, sans trouver ça anormale», explique Barbara, aujourd’hui lesbienne épanouïe. Ce que confirme Catherine : «A 8 ans, j’étais déjà attirée par ma copine d’école et me sentais déjà différente. Mais difficile de mettre des mots sur cette différence d’autant plus que déjà consciente de la perception négative de la famille, de l’entourage, de la société. Donc, silence, évolution solitaire dans l’illusion et le mensonge. Donc souffrance, puis acceptation. Mais que de temps perdu. Dommage».

D’après le témoignage de Diane, «le problème, c’est qu’on a du mal à se poser des questions avant de savoir que l’homosexualité existe ou qu’on peut ne pas être un garçon ou une fille. Si les enfants apprenaient ce genre de choses plus tôt, ils se poseraient de telles questions plus tôt et connaîtraient la réponse plus tôt. Visiblement, ce petit garçon (photo) était au courant de tout ça, ce qui signifie que ses parents ont fait du bon boulot. Mais il est normal que beaucoup de gens s’en étonnent, vu que la plupart n’ont pas eu l’opportunité de se questionner à cet âge-là».

«Aussi loin que je m’en souvienne, le premier attrait pour un homme remonte à mes 9 ans, évoque Erwan. Je pense que c’est un simple mot quand on a cet âge. On n’est pas encore réellement confronté à 9 ans, à la réalité de ce qu’implique la sexualité. Étant enfant, il y a une sorte de bouclier familial sur de nombreux sujets, jugés non importants ou non abordés car non sollicités. Il y a aussi un bouclier sociétal, et un bouclier propre à l’échelle sociale. On naît homosexuel. On ne le devient pas, on ne le choisit pas. Je ne remets pas en cause la véracité des propos du petit garçon américain et la réalité de ce fait, mais il faut vraiment faire attention, car à cet âge, je ne suis pas certain qu’on maîtrise tous les aspects de cette sexualité», souligne Erwan.