Ce premier week-end de juillet, il souffle un vent de liberté sur la capitale espagnole. Dans les rues madrilènes, de très nombreux couples gays et lesbiens se promènent main dans la main, s’embrassent et passent au devant des commerces qui affichent leur soutien à la communauté lesbienne, gay, bie, trans’ et intersexe (LGBTI) en arborant le rainbow flag. Cette année, pour la première fois, à l’occasion de la pride de Madrid – qui rassemblera le 4 juillet plus d’un million de personnes le long de l’avenue du Prado (voir notre reportage photo) -, le drapeau arc-en-ciel flotte sur la mairie «indignée» de la capitale espagnole, le palais de Cibeles, mais aussi sur la Casa de Correos, le siège du gouvernement de la communauté autonome de Madrid, Puerta del Sol, aux mains du Parti populaire (PP – droite) de Mariano Rajoy. Chueca, le quartier gay du centre Madrid est en pleine effervescence pour accueillir les 300 000 touristes venu.e.s spécifiquement pour l’événement.

Car cette année, la semaine des fiertés LGBT («El Orgullo», en espagnol) a une saveur particulière, alors que l’Espagne célèbre les noces d’étain du mariage égalitaire. Il y a tout juste dix ans, le 30 juin 2005, après les Pays-Bas en 2001 et la Belgique en 2003, l’Espagne est en effet devenue le troisième pays d’Europe à ouvrir le mariage et l’adoption aux couples de personnes de même sexe. Une surprise à l’époque pour certain.e.s, émaillée par une forte contestation des tenants de la «famille traditionnelle» et ce, malgré le soutien tacite de la société espagnole à la réforme du gouvernement socialiste de José Luis Rodriguez Zapatero. Depuis, plus de 31 6000 couples se sont mariés selon l’Institut national de statistiques (INE) espagnol et l’Espagne est désormais considérée comme un des pays parmi les plus friendly et inclusifs pour les personnes LGBTI. Mais jusqu’à quel point ?

LE MARIAGE, «CIMENT DE L’ÉGALITÉ»
Lorsqu’on le rencontre au lendemain de la pride madrilène, au siège de son organisation rue Meléndez Valdés dans le centre de Madrid, Miguel Ángel Sanchez Rodríguez, président d’honneur de la Fundación Triángulo, une association LGBTI fondée en 1996 fait d’ailleurs le même constat: grâce au mariage et à l’adoption égalitaires, avalisés par le Tribunal constitutionnel espagnol en 2012, «le niveau d’acceptation sociale des homos a beaucoup augmenté, observe le militant de la première heure, fondateur du Collectif des gays, lesbiennes, trans’ et bi.e.s de Madrid (Cogam) en 1986. Les enquêtes disent d’ailleurs que l’Espagne est le pays au monde qui acceptent le plus les homos».

Beatriz Gimeno

Une analyse partagée par Beatriz Gimeno, 53 ans, députée Podemos ouvertement lesbienne élue en mai 2015 à l’Assemblée de la communauté de Madrid. «Les européen.ne.s nous voient comme un pays en retard, mais en réalité, c’est une image tronquée. (…) En Espagne, l’homophobie violente est très rare, et nous sommes désormais égaux dans les grandes villes comme dans les petits villages de campagne», explique la mère intellectuelle du mariage égalitaire espagnol avec Pedro Zerolo, élu du Parti socialiste ouvrier espagnol (PSOE) à Madrid décédé d’un cancer début juin. L’élue Podemos poursuit: «Je ne dis pas que l’Espagne est un paradis pour les personnes LGBTI, ni qu’il n’y a pas d’homophobie, mais la campagne pour le mariage égalitaire a beaucoup aidé à transformer les mentalités: elle a été très visible, très politique et pendant plusieurs années nous avons été très présent.e.s dans les médias pour avancer nos arguments, ce qui a produit un effet normalisateur qui fait qu’aujourd’hui même la droite ne remet plus en cause le mariage et l’adoption et récuse l’homophobie».

Jesus Generelo, 50 ans, président depuis février 2015 de la Fédération étatique lesbienne, gay, trans’ et bie (FELGTB) – l’équivalent espagnol de l’Inter-LGBT –, que l’on rencontre quelques heures avant au siège de la FELGTB rue Infantas en plein cœur de Chueca, est sur la même longueur d’onde. «Le mariage des couples gays et lesbiens a été légalisé dans un contexte de forte acceptation sociale et aujourd’hui ce n’est plus un sujet de discussion, commente le journaliste de la radio et télévision espagnole. L’homophobie et la transphobie sont toujours là, mais la perception sociale de l’homosexualité a profondément changé depuis dix ans : auparavant les homophobes pouvaient compter sur le silence tacite de la société, ce qui n’est absolument plus possible aujourd’hui. Et puis le changement a été radical dans l’empowerment des personnes LGBT». Botí Garcia Rodrigo, militante historique de l’ouverture du mariage aux homos et ex-présidente de la FELGTB résume le chemin parcouru grâce au mariage entre personnes de même sexe par une métaphore: «Le mariage nous a permis d’être considéré.e.s comme égaux devant la loi. Il faut aujourd’hui construire tout l’édifice de l’égalité réelle: le mariage n’est que le ciment de l’égalité».

MENACES ET RECULS DE LA DROITE
Premier échelon vers l’égalité des droits des homosexuel.le.s, aujourd’hui célébré par la gauche comme la droite espagnole comme une des réformes majeures qui a placé l’Espagne à l’avant-garde de l’Europe en ce début de XXIème siècle, le mariage égalitaire ne faisait pourtant pas l’unanimité en 2005 lorsqu’il a été approuvé, notamment au sein de la classe politique et du Parti populaire, majoritairement contre. Après le dépôt d’un recours devant le Tribunal constitutionnel à l’automne 2005 pour inconstitutionnalité, le PP a menacé à plusieurs reprises l’existence même de la loi, notamment en poussant le Congrès espagnol à voter – et rejeter – en 2007 une initiative pour interdire le mariage des couples de personnes de même sexe.

Miguel Angel Sanchez Fundacion triangulo

Et avec le retour de la droite au pouvoir à l’automne 2011, les gays et les lesbiennes espagnol.e.s n’ont pas été vraiment rassuré.e.s et assuré.e.s que leurs droits seraient respectés jusqu’à la fin de la mandature du gouvernement Rajoy. «Entre 2005 et 2012, on a eu très peur», confie Miguel Ángel Sanchez Rodríguez de la Fundación Triángulo. «La peur d’un recul de nos droits a perduré jusqu’à la décision du tribunal constitutionnel en 2012», regrette Jesus Generelo. «En revanche, nuance le président de la FELGTB, après 2005, la contestation de la loi a été très ponctuelle. Par exemple, à Murcia, un juge rejetait systématiquement les demandes d’adoption des couples de lesbiennes, mais ça a vraiment été très ponctuel». Pris en tenaille par l’ultradroite au sein de son propre parti et une société espagnole de plus en plus acquise à l’égalité dans le mariage pour les homos, le gouvernement Rajoy est tout de même revenu sur quelques avancées comme le remboursement de la Procréation médicale assistée (PMA) pour les couples de femmes ou les femmes célibataires, prévu par la loi sur les techniques de reproduction humaine assistée de 2006, entrainant une levée de boucliers des responsables politiques de gauche des communautés autonomes ; les possibilités d’adoption pour les homosexuel.le.s espagnol.e.s en Russie ; ou le budget alloué à la lutte contre le VIH/sida amputé de près de 70% entre 2008 et 2013.

Des reculs qui passent mal auprès des gays et des lesbiennes espagnol.e.s et de leurs représentant.e.s associatifs qui ont cette année refusé la présence des membres du PP dans le carré de tête de la marche des fiertés de Madrid. Rosa et Trinidad, 48 ans et 55 ans, un couple lesbien marié originaire de Langreo, dans les Asturies, au nord de l’Espagne, que l’on croise avec des rainbow flag lors de la pride abondent dans ce sens. «Il y a dix ans, la lutte pour obtenir le mariage a été très forte, mais on doit aujourd’hui de nouveau descendre dans la rue pour ne pas perdre ce qu’on a gagné, déplore Rosa. Le recul vient de certains partis de droite, des Eglises et des religions, et c’est pour ça qu’il faut aller plus loin», poursuit la quarantaine qui refuse de céder ses droits. Pour Rafael, 49 ans, fonctionnaire madrilène tout de cuir vêtu, même topo. «La société espagnole a beaucoup avancé mais le problème, c’est qu’on a un eu gouvernement de droite qui a freiné le mouvement, il faut continuer dans le sens de l’égalité !». Majoritairement à droite, les communautés autonomes n’ont pas, non plus, fait beaucoup pour approfondir la lutte contre les LGBTphobies – mis à part la Catalogne, l’Andalousie ou l’Extremadure. «Dans la communauté de Valence, il manque une loi contre les discriminations LGBTphobes, se lamente Rafael, la trentaine, secrétaire de Gay Valencia, une association LGBT locale. Des député.e.s ont essayé de faire voter une loi, mais le gouvernement a voté contre en novembre dernier. On attend donc qu’une loi similaire soit votée au niveau national».

PERSISTANCE DES LGBTIPHOBIES
Mais, au-delà des inégalités territoriales en matière de droits – pour les personnes trans’ notamment – et de lutte contre les discriminations, depuis dix ans, les LGBTIphobies n’ont pas non plus disparu de la péninsule ibérique. Plus inquiétant, au premier abord, elles se sont renforcées, l’orientation sexuelle et l’identité de genre constituant la majorité des motifs des délits haineux en 2013-2014. Plusieurs agressions violentes en centre ville de Madrid ont été médiatisées, le harcèlement scolaire reste l’épine dans le pied de l’intégration des LGBT espagnol.es et jusqu’au gouvernement de droite de Mariano Rajoy, l’ampleur du phénomène a, semble-t-il, poussé les pouvoirs publics à agir sous la pression des associations. «La recrudescence de l’homophobie peut surprendre si on tient compte que l’Espagne est à l’avant-garde mondiale des droits et de l’acceptation de l’homosexualité, analyse pour sa part José María Núñez, président national de la Fundación Triángulo. En réalité, à mesure que nous gagnons de l’espace, les homophobes s’agitent dans leur coin d’où l’importance d’une loi antidiscriminatoire qui pénalisent les crimes haineux». Miguel Ángel Sanchez Rodríguez, de la Fundación Triángulo, résume : «Comme il y a plus de visibilité, il y a plus d’agressions et les noyaux d’extrême droite répondent avec violence».

Carla Antonelli

«C’est le prix de la liberté», regrette Carla Antonelli, seule et unique élue trans’ d’Espagne. La députée du PSOE à l’Assemblée de la communauté de Madrid depuis 2011 ajoute : «Les personnes LGBTI sont les personnes les plus victimes de crimes haineux. Si on est plus visible, par conséquent, on est aussi la cible des plus intolérant.e.s. Mais les bénéfices de la visibilité sont beaucoup plus importants parce qu’un jour il ne restera plus que trois pathétiques pour manifester contre nos droits comme la lors de la manifestation d’extrême-droite autorisée samedi 4 juillet par la déléguée du gouvernement de Madrid, Concha Dancausa, qui n’était pas d’accord avec l’idée d’hisser le drapeau arc-en-ciel…». Jesus Generelo, de la FELGTB, le concède : «En Espagne, il y a une homophobie très enracinée. On a la sensation, sans avoir de données fiables, qu’une grande partie du monde LGBT souffre encore de discriminations au travail, dans l’accès à la santé, ou dans le sport. Il y a encore beaucoup de travail pour atteindre l’égalité réelle».

DE NOMBREUX COMBATS ENCORE À MENER
«L’égalité réelle», c’est justement aujourd’hui, dix ans après l’adoption du mariage égalitaire, l’une des principales revendications des organisations LGBTI espagnoles, locales et nationales, mobilisées sur plusieurs fronts, tant, au fond, les combats à mener sont encore nombreux. Pour les personnes trans’ d’abord, avec une loi intégrale pour faciliter la procédure de changement de la mention du genre à l’état civil ; à l’école, ensuite avec un plan national contre le harcèlement scolaire LGBTIphobes ; ou contre les discriminations LGBTIphobes enfin, avec un loi nationale pour pénaliser les propos et attitudes discriminatoires en raison de l’orientation sexuelle et de l’identité de genre dans toutes les sphères de la vie. «L’évolution de la société espagnole a été intense, reconnaît José María Núñez, président national de la Fundación Triángulo, mais ce n’est que le début du chemin pour atteindre l’égalité sociale. C’est pour ça qu’on revendique des lois pour normaliser, tranquilliser, consolider nos situations respectives dans nos familles, au travail, tout simplement nos vies».

La réforme de la loi nationale de 2007 sur l’identité de genre, votée sous le gouvernement Zapatero, est d’ailleurs au programme de presque tous les partis pour les prochaines élections législatives à l’automne 2015 – jusqu’au centristes citoyen.ne.s de Ciudadanos. Et au sein de la communauté de Madrid, même le Parti populaire, qui gouverne sans majorité, a consenti la semaine dernière à réformer la loi de la communauté autonome sur l’identité de genre. «L’obligation de chaque pays et de chaque société est de chercher à améliorer les lois antérieures, estime Carla Antonelli. Si c’est possible et nécessaire, on doit aller au-delà de la loi sur l’identité de genre de Malte. Et même si en Espagne, nous avons pavé la voie du changement puisque depuis 2007, il n’est plus nécessaire de se faire opérer pour obtenir le changement d’état civil. Le Parti socialiste ouvrier espagnol s’y engage : nous devons dépathologiser complètement la procédure de changement d’état civil, inclure dans la réforme les trans’ mineurs et les migrant.e.s légaux».

Boti Garcia FELGTB

La retour supposé de la gauche espagnole, lors des prochaines élections générales, quel que soit son dégradé de rose ou de rouge – le PSOE et Podemos sont dans les sondages au coude à coude et pourraient former une coalition de gauche – peut-il marquer le début de nouveau mouvement vers plus d’égalité ? Pour Botí Garcia Rodrigo, ce n’est en tout cas pas une question de couleur politique. «Quelle que soit la couleur du gouvernement, on doit continuer à travailler parce que l’homophobie et la transphobie ont de nombreuses tentacules», conclut la militante de la FELGTB. Le vent du changement, lui, a déjà commencé à souffler sur les terres arides de la grande Castille.