vernon subutexVernon Subutex 1 et 2, Virginie Despentes, Grasset. Cinq ans après Apocalypse Bébé, Virginie Despentes nous balade des quartiers bourgeois de la capitale aux HLM de banlieue, au gré de l’errance d’un SDF aux yeux clairs, le fameux Vernon Subutex, cet ancien disquaire au sobriquet intemporel, aussi grotesque qu’héroïque, qui squatte à droite à gauche, encombré de ses souvenirs et garant d’un testament, celui de son ami le chanteur Alex Bleach, dont on ne sait pas encore trop s’il s’agit d’un trésor ou d’un fardeau. Il butine d’appart en appart, chez d’illustres inconnu.e.s ou de vieilles connaissances, le moyen pour l’auteure de se glisser dans la tête d’hommes et de femmes qui n’ont en commun que d’être lié.e.s à cet anti-héros balloté par le destin. Sans jamais tomber dans le cynisme ou la complaisance, elle dissèque l’espace mental, le passé, les motivations, les obsessions et les colères enfouies d’un trader cynique, d’une ex-star du porno, d’un père de famille miné par sa propre violence incontenable, d’un jeune facho, d’une journaliste rock, ou d’une femme trans’. Les portraits de Vernon Subutex se dévorent comme on enchaîne compulsivement les épisodes d’une bonne série, pour voir se révéler au fur et à mesure sous nos yeux une formidable toile, où chaque personnage possède des connections avec les autres. Mais Vernon Subutex est aussi un vrai roman, ample et finement construit, qui reflète la violence, sociale et économique, d’un monde qui s’autodétruit, une violence décrite avec la verve inimitable d’une auteure dont on apprécie toujours autant les œuvres-coups de poing. Dans le second tome, l’auteure va rassembler les personnages croisés précédemment autour de Vernon Subutex. Presque gourou malgré lui, c’est lui qui va provoquer chez chacun.e d’entre eux/elles une étrange remise en question de leur existence. Un nouvel épisode moins noir et torturé que le précédent… sans pour autant tomber dans la complaisance. Maëlle Le Corre

sous-la-neige-gerri-hillSous la neige, de Gerri Hill, traduit de l’anglais (États-Unis) par Marie Pellegrin, Dans L’Engrenage, 232 p., 18,50€.  Une héroïne qui rêve de solitude, une (sans doute) hétéro coincée par la neige, une cohabitation forcée, des sentiments naissants mais compliqués… tout est réuni pour faire de Sous la neige, écrit par l’impeccable Gerri Hill, une romance à savourer sous la couette ou au coin du feu. Simple, sans véritables surprises (et c’est aussi ça qui est bien), délicieux comme un chocolat chaud en plein hiver, Sous la neigea reçu le prix Golden Crown Literary Society (GCLS) de la meilleure romance lesbienne en 2013. Judith Silberfeld

 

crime-au-kitsch-les-enquetes-dans-le-marais-du-lieutenant-jacquesCrime au Kitsch, Hervé Latapie, Éditions Le Gueuloir, 220 p., 12€. Après avoir enquêté sur la prostitution masculine et sur les «nouveaux» séropositifs, Hervé Latapie se lance dans le roman noir. Son distrayant Crime au Kitsch est annoncé comme le premier épisode d’une série d’enquêtes dans le milieu gay parisien. Hervé Latapie décrit ce qu’il connait. Le Kitsch, cette boite où le lieutenant de police gay Jacques va enquêter suite à la découverte sur la piste d’un cadavre, ce n’est rien d’autre que Le Tango, la discothèque où travaille l’auteur. Sa description de l’évolution (l’embourgeoisement) du haut Marais est bien vue. Latapie se met d’ailleurs en scène (La Taulière) et décrit aussi des personnages hauts en couleur du milieu gay, dont certains n’auront sans doute aucun mal à se reconnaître. Christophe Martet

lignes-de-fuiteLignes de Fuite, Val McDermid, Flammarion, 440 p., 21€. Reine du polar à l’écossaise, Val McDermid est de retour avec Lignes de fuite. Stephanie, nègre littéraire de profession, voit le garçon dont elle a la garde se faire enlever sous ses yeux à l’aéroport. Les officiers de sécurité refusent de la croire, mais une agente du FBI va vite se rendre à l’évidence et écouter son histoire, celle du garçonnet et des parents de ce dernier, en particulier de sa mère, une starlette de la téléréalité. Tout au long du livre, McDermid joue avec les apparences et les codes du genre. Cet enlèvement en est-il un? Scarlett, la star de la télé-réalité, est-elle aussi bête qu’elle le laisse paraître? L’amitié entre Stephanie et Scarlett ne cache-t-elle pas quelque chose? Sommes-nous bien dans un polar? Avec son suspense rondement mené et ses personnages passionnants, Lignes de Fuite se lit d’une traite. Et livre au passage une belle réflexion sur notre «société du spectacle», pour reprendre l’expression de Guy Debord. Xavier Héraud

helmut bergerHelmut Berger, Autoportrait, 70e anniversaire, Séguier, 328 p., 21€. Helmut Berger tel qu’en lui-même: iconoclaste, démesuré, irrévérencieux, magnifique et tragique. Celui que Visconti magnifia dans plusieurs films cultes (Ludwig, Violence et Passion, Les Damnés) n’a pas sa langue dans sa poche dans cette autobiographie au vitriol, publiée en Allemagne en 1998 et traduite aujourd’hui en français, augmentée d’un chapitre sur le Saint Laurent de Bertrand Bonello, où Berger interprète (magnifiquement) le couturier au soir de sa vie. Le livre s’ouvre sur une série d’anecdotes sur Alain Delon, où l’on comprend que ce dernier a voulu séduire Visconti et l’éloigner de Berger. Mais Helmut ne s’est pas laissé faire! Amateurs de potins, vous allez vous régaler. Mais ce livre est aussi une peinture sans concession du milieu du cinéma. S’il a séduit et abandonné hommes et femmes, Helmut Berger, à 70 ans, n’a gardé qu’un seul amour: Luchino. «Pour moi, il est et restera la seule autorité véritable en ce qui concerne le cinéma et l’art en général», écrit-il. Mais on apprend aussi que des esquisses de Saint Laurent décore toujours une partie des murs de la maison de l’acteur. Helmut Berger confie qu’il est aujourd’hui «totalement zen. Aux frontières de l’ennui, même». Mais jamais vous ne ressentirez cela en lisant son autobiographie. Christophe Martet

une valse pour rienUne valse pour rien, Catherine Bessonart, L’aube noire, 318 p., 20€. Des meurtres et une agression viennent perturber le tumulte militant et festif de la Marche des fiertés. Le commissaire Chrétien Bompard mène l’enquête. Après Et si Notre Dame la nuit…, le flic dur à cuir au cœur tendre reprend donc du service. Catherine Bessonart livre un polar dont Paris est aussi l’héroïne. Comme dans tout bon policier qui se respecte, les dialogues sont fleuris à souhait. C’est surtout vif, bien entremêlé pour délicieusement perdre le lecteur dans l’enquête, jusqu’au coup de théâtre. Bénédicte Mathieu

 

 

confession ex femenConfession d’une ex-Femen, Eloïse Bouton, Editions du Moment, 208 p. 16,95€. Qu’on les admire ou qu’on les déteste, que l’on conteste leurs discours, que l’on questionne leurs méthodes, les Femen fascinent. Eloïse Bouton était là quand le petit groupe d’actions est arrivé à Paris. Militante féministe convaincue, elle s’est retrouvée hapée dans le tourbillon haletant et grisant de ce groupe mené par la charismatique Inna Shevchenko. Si Eloïse Bouton a désormais pris ses distances, elle ne renie pas son engagement dans Femen et c’est sans doute là que réside la force de son récit: une sincérité totale sur la façon dont elle a rejoint le groupe activiste, puis s’en est éloignée pour poursuivre son chemin. Ses confessions ne permettent pas forcément d’obtenir toutes les réponses aux questions que l’on peut se poser sur le fonctionnement opaque de l’organisation, mais elles mettent néanmoins en lumière certains travers, la paranoïa constante, le manque de solidarité, sans oublier certains comportements pas toujours reluisants d’une Inna Schevchenko caractérielle ou d’une Caroline Fourest hautaine et irrésistiblement attirée par les caméras de télé. Maëlle Le Corre

anna madrigalAnna Madrigal, Armistead Maupin, Editions de l’Olivier, 304 p., 21€. Anna Madrigal (The Days of Anna Madrigal, en anglais) est le neuvième et ultime tome des Chroniques de San Francisco. Ou plutôt, il s’agit, après Michael Tolliver est vivant et Mary Ann en Automne, du troisième livre consacré à un personnage particulier de la série initiale, publiée entre 1978 et 1989, qui comprend six tomes. Comme son nom l’indique, Anna Madrigal est consacré au personnage phare de la série, l’ex-tenancière du lotissement situé au 28, Barbary Lane de San Francisco, là où ont cohabité tous les personnages principaux de la série: Michael, Mary Ann, Brian ou Mona. Anna a désormais 93 ans et vit avec un jeune homme trans’ qui s’occupe d’elle. Près de 40 ans après l’avoir créée, Armistead Maupin livre enfin la clé du mystère Madrigal, en revenant sur son enfance dans la petite ville sans âme de Winnemucca, dans le Nevada, où sa mère tenait jadis un bordel. Ce sont ces passages-là les plus réussis. Les autres personnages des Chroniques sont également évoqués, mais ils sont devenus un peu ennuyeux. Brian semble avoir enfin trouvé la femme qui lui convient. Michael Tolliver coule des jours paisibles avec le compagnon qu’il a épousé. Mary Ann s’est éloignée de ce petit groupe, mais tous gardent une certaine affection pour elle, en souvenir du passé. Seule Shawna, fille biologique de l’ancienne meilleure amie de Mary Ann, Connie Bradshaw, que Brian a élevée après la mort de Connie, semble en mesure de reprendre le flambeau spirituel du 28, Barbary Lane et de la douce folie qui y a régné jadis. Tout ce petit monde va se retrouver au Burning Man, le festival le plus bobo de la planète, pour un dernier tour de piste. En faisant la paix avec les démons de son adolescence, Anna Madrigal boucle définitivement la boucle des Chroniques de San Francisco. Plus qu’une conclusion à une épopée qui a marqué plusieurs générations de lectrices et de lecteurs, Anna Madrigal constitue au fond une invitation à relire les premiers livres. Les Chroniques sont mortes? Vive les Chroniques! Xavier Héraud

fairylandFairyland, Alysia Abbott, Editions Globe, 384 p., 21,50€. Bien plus qu’un simple témoignage, Fairyland est un récit à hauteur d’enfant, puis d’adolescente, qu’Alysia Abbott a entrelacé d’extraits du journal de son père ou de lettres, pour raconter son enfance hors normes. L’histoire intime d’une petite fille élevée par un père gay, et l’Histoire avec un grand H du San Francisco des années 70 et 80, de sa communauté gay, puis par la suite, des ravages du sida. Une histoire d’amour lumineuse entre un père et sa fille dont on espère que l’adaptation en cours signée Sofia Coppola sera à la hauteur de ce roman exceptionnel… (lire l’interview de l’auteure Alysia Abbott) Maëlle Le Corre

baudelaire le diable et moiBaudelaire, le diable et moi, Claire Barré, Robert Laffont, 282 p., 18 €. Quand on est toquée de poésie, fan de Baudelaire et que l’on s’ennuie ferme dans sa vie, quoi de plus normal que d’accepter un voyage dans le temps à la rencontre du grand Charles. L’expédition, bien sûr, ne s’organise pas avec l’agence de voyage du coin de la rue mais avec le diable. Pour des dizaines d’années de damnation. Que faire de ces rencontres? Parler? L’héroïne préfère baiser. Elle dépucèle aussi Gilbert-Lecomte, rencontre Verlaine et Rimbaud avec qui elle s’offre une virulente partie à trois. Mais Charles reste son héros, elle l’invite au XXIe siècle. Toujours taraudé par son envie d’écrire, le poète frotte sa plume au temps présent qu’il découvre avec voracité. L’histoire dégringole jusqu’à une fin pour le coup trop sage, mais c’est cru, exubérant, désespéré et drôle. Entre énergie et cynisme, la patte de Claire Barré, aussi puissante que son premier roman, Ceci est mon sexe, agrippe la lecture avec poigne. Très réussi. Bénédicte Mathieu

Ladies-Taste_book_fullLadies’ Taste, Laura Trompette, Hugo & Cie, 360 p., 17€. Vous avez envie d’une romance sexy qui ne s’interdit rien? Le monde du luxe vous intrigue? Le franglais ne vous fait pas peur? Tentez Ladies’ Taste, premier roman de Laura Trompette. Mariée, mère de deux enfants, Eléonore est directrice artistique du groupe Modus. Depuis qu’elle a mis de côté sa peinture pour faire carrière dans le luxe, sa vie semble tracée. L’arrivée de Crystal, sublime brune ambitieuse et talentueuse, bouscule ses plans. Pour la première fois, une femme la fait frémir. Quant à Crystal, qui couche avec qui lui plait quand ça lui plait, elle ne s’attend pas à ce que son cœur se mêle de ses affaires. N’espérez pas ici de happy end, on est plutôt dans une parenthèse pas toujours enchantée de désir qui monte, de caresses volées et d’œufs vibrants. Entre Gossip Girl et Le Diable s’habille en Prada, l’auteure s’amuse, clairement. Et nous avec elle. Judith Silberfeld

moi conchitaMoi, Conchita, Conchita Wurst, L’Archipel, 256 p., 18,50€. Que peut bien avoir à raconter quelqu’un de cet âge dans une autobiographie? Et effectivement ce n’est pas tellement l’histoire de la vie de Conchita Wurst que l’on retiendra. L’enfance du jeune Tom est malheureusement d’une grande banalité: un enfant différent sans vraiment comprendre pourquoi que ses camarades martyrisent sans tellement savoir pourquoi non plus. L’enfant devenu ado a une volonté de fer, il est prêt à tout ou presque pour quitter son village et apprendre un métier. La musique est son univers mais c’est la mode qui lui sert de billet de sortie. Tom est un bosseur, il a bien compris que pour réaliser ses rêves, il ne faut compter que sur soi-même. Conchita nait presque par hasard et c’est avec elle que le talent de Tom s’épanouit. Un passage par la télé-réalité, des rencontres fondamentales mènent à l’histoire que l’on connaît: l’incroyable victoire d’une femme à barbe à l’Eurovision. Ce qui frappe surtout, au-delà du récit, c’est la sincérité qui émane de l’artiste qui, dès le début, a voulu profiter de sa notoriété, de sa visibilité pour faire passer un message, assumé et limpide: la différence n’est pas un défaut, c’est un atout. Et chacun.e à sa place dans la société, même si elle ou il ne répond pas aux critères classiques. Judith Silberfeld

manderley for everManderley for ever, Tatiana de Rosnay, Albin Michel, 464 p., 22€. De la jeunesse de Daphné du Maurier, la romancière Tatiana de Rosnay raconte le tempérament tout feu tout flamme d’une enfant un brin garçon manqué sur les bords. Preuve en est, ce garçon de dix ans auquel elle donne le nom d’Eric Avon, alter ego masculin qu’elle enfermera à double tour dans sa tête en grandissant, mais qui se réveillera au gré de rencontres avec des femmes qui joueront un rôle important tout au long de sa vie. Si Daphné du Maurier n’aurait pas supporté une seconde qu’on la qualifie de «vénitienne» (nom donné aux lesbiennes à l’époque), la vie de la romancière, pourtant mariée et mère de famille, est parsemée de romances plus ou moins platoniques, parfois à sens unique avec d’autres femmes. Tatiana de Rosnay signe la biographie quasi romanesque d’une femme brillante et indépendante, et d’une artiste passionnée, dédiée toute entière à l’écriture de romans qui furent des succès populaires majeurs, dont le célèbre (et très crypto-lesbien) Rebecca porté à l’écran par Alfred Hitchcock. Maëlle Le Corre