Depuis plusieurs jours déjà, c’est pour Luc Carvounas, sénateur-maire socialiste d’Alfortville, dans le Val-de-Marne, une succession de premières. D’abord parce qu’à 44 ans, le directeur de campagne de Claude Bartolone aux élections régionales de 2015 sera le premier parlementaire français à épouser une personne du même sexe, le 11 juillet prochain à Alfortville, sa ville de naissance. Et deuxièmement – il le précisera lorsqu’on le rencontre dans son bureau de sénateur de la rue de Vaugirard, à Paris, en face du Palais du Luxembourg ce lundi 29 juin au matin sous une chaleur écrasante –, parce que c’est la première interview de sa carrière d’élu avec un «média communautaire».

La semaine dernière, ce cadre du PS en Ile-de-France, natif du Val-de-Marne, est en effet venu compléter la liste des rares parlementaires français ouvertement gays ou lesbiennes, portant leur total au nombre de cinq, aux côtés de Sergio Coronado (EELV), Franck Riester (Les Républicains, LR), Roger Karoutchi (LR) et Corinne Bouchoux (EELV), des ultra-minoritaires. Une demi-surprise quand on sait que le personnel politique français, à l’inverse du personnel politique britannique – la Chambre des communes compte aujourd’hui une trentaine de députés out –, est plutôt réfractaire à l’idée d’assumer son homosexualité au grand jour.

Après l’annonce de son mariage dans Le Parisien, Luc Carvounas a accueilli la demande d’interview de Yagg très favorablement. L’occasion de revenir avec lui sur cette «anomalie statistique», selon l’expression de la sénatrice écologiste Corinne Bouchoux interrogée par Mediapart, qui fait partie des trois seules élues ouvertement lesbiennes françaises que nous recensons avec Caroline Mecary et Ann Chevalier; mais aussi sur son coming-out ou sur les débats autour du mariage pour tous «trop longs» à son goût.

Vous êtes le premier parlementaire français à vous marier avec une personne du même sexe. Cela vous étonne? C’est ce que j’ai appris ces derniers jours, car je n’étais pas au fait de ça. Il faut toujours un premier, cette fois-ci c’est moi. J’avais surtout envie de suivre un cheminement personnel et intime qui me semble normal et naturel. Cela fait trois ans que je suis pacsé avec mon compagnon. C’était le 27 août 2012, l’alternance venait de se faire. On s’est pacsé devant le notaire de la ville et des amis dans mon bureau plutôt qu’au tribunal administratif de Charenton. À l’époque on savait qu’il y aurait la loi sur le mariage pour tous, et on s’était dit qu’on verrait comment les choses allaient évoluer dans la loi ainsi que dans notre couple. Elles ont évolué de belle manière puisque notre mariage, aujourd’hui, c’est avant tout un acte d’amour.

Samedi, vous affirmiez dans un article de Mediapart que «vous pouviez difficilement cacher les choses aux Alfortvillais». Vous ne cachiez pas non plus votre homosexualité au Sénat. Pour vous, ça a toujours été une évidence? Les choses se font naturellement, mais on a chacun notre propre cheminement. On ne peut pas dire que les choses étaient si évidentes que ça quand j’étais jeune adulte, jeune militant ou jeune élu. La première fois où j’ai été élu, j’avais 28 ans. On me disait que j’étais le garçon super, à marier, le gendre parfait etc. J’entendais aussi des bruissements, la rumeur, des gens qui s’interrogeaient: «est-ce qu’il est gay?», etc. Mais je considérais que tout ça appartenait à ma vie privée, je ne voulais pas en faire l’étalage et je n’allais pas en faire un étendard. De plus, mon prédécesseur, un homme très humaniste et très ouvert qui regardait d’abord les compétences et le travail donné à égalité, a toujours accepté qui j’étais. J’ai passé les étapes les unes après les autres. Vous savez, on dit toujours qu’on fait soit son coming-out très jeune, soit quand on tombe amoureux. Je suis tombé amoureux pour la première fois dans ma vie à 30 ans, c’est là que j’ai fait mon coming-out pour mes proches, mon entourage, mes amis et ma famille. Ce qui m’a énormément apporté. Puis, j’ai avancé sereinement dans ma vie politique et quand on aspire à aller chercher la confiance des électeurs, des habitants, de ceux avec qui vous vivez, il ne faut plus cacher les choses.

Vous ne pouvez pas dire à la fois: «Faites-moi confiance, prêtez-moi votre voix, et pendant mon mandat je vais orchestrer la vie de notre ville» et, dans le même temps, taire l’homme privé que vous êtes.

Aujourd’hui, mes électeurs connaissent à la fois l’homme politique que je suis, ce que je défends comme valeurs, mais aussi le fait que je sois avec Stéphane depuis quatre ans, après avoir fait la campagne des municipales avec lui à mes côtés. Depuis trois ans que je suis maire, je participe à toutes les manifestations avec lui quand il peut être là. Nous sommes un couple, nous sommes vécus comme tels. Vous savez, je suis très fier et très heureux d’avoir formulé ces vœux de mariage parce que tout le week-end, toutes les personnes qu’on a croisées dans les rues nous ont transmis leurs félicitations. Notre société a bien avancé, l’égalité est pour tou.te.s, et l’opinion publique est très favorable à ce qu’on ait les mêmes droits, mais pour que la société avance, il faut des femmes et des hommes politiques out. Vous dites que je suis le premier parlementaire, et à mon avis je ne serai pas le dernier. Tant mieux!

Vous pensez que ce coming-out peut encourager vos collègues au Sénat et à l’Assemblée nationale à passer à l’acte? Ça leur appartient. Vous savez, aujourd’hui, je suis très serein, je suis très heureux, j’ai fait mon propre parcours, on a tous notre propre parcours quand on est issu de minorités. Il faut avoir de belles rencontres, de belles histoires. Après chacun à sa propre réponse dans ce qui relève de l’intime. Je ne suis personne pour dire aux autres «Je l’ai fait, faites-le!». Je ne sais pas quelle est leur vie, ça ne vous aura pas échappé qu’au Sénat, je compte parmi les plus jeunes sénateurs/trices. Il y a peut-être aussi un effet générationnel. De manière générale, les personnes âgées sont souvent les plus ouvertes, quoi qu’on en pense, sur les questions d’égalité. Mais ce n’est pas tant une question d’âge que de génération et de pratiques dans la façon d’exercer un mandat. Chacun fait comme il peut.

Dans le coming-out, il y aussi cette dimension de role model très présente aux États-Unis, ne pensez-vous pas qu’en France, il y a aussi un manque de représentation des LGBT? Sincèrement, si ça peut aider des Luc Carvounas comme quand j’avais 20 ans et même 30 ans: tant mieux! Mais je ne fais pas ça pour ça, vous l’avez compris. Aujourd’hui, que je sois un homme politique ouvertement homo, que ça se sache, que ça se dise, tant mieux aussi. Quand on est maire, on peut accomplir des actes militants de plein de façons. Adjoint au maire, j’avais été très fier d’inaugurer le 1er décembre 2006 un relai de lutte contre le sida. C’est un acte politique et militant. Quand je suis devenu maire, nous avons été la première ville à passer une convention avec l’association Le Refuge [NDLR, en juillet 2012, la municipalité d’Alfortville a signé une convention pour mettre des logements à disposition de l’association]. On essaie aussi quand on est en responsabilité d’accompagner le mouvemement. Pour le reste, les générations qui vont suivre auront de moins en moins de soucis, et ce que nous avons eu nous à vivre, les étapes qui ont été franchies comme la dépénalisation de l’homosexualité en 1982, le Pacs avec Lionel Jospin, le mariage pour tous avec François Hollande, font que l’on va avancer vers l’égalité et sur des questions d’adoption. Quand certains de mes collègues de droite me disent que leur modèle de famille, c’est un homme et une femme, je leur réponds que dans ma commune il y a 40% de familles monoparentales. Les politiques sont enclins à être en prise avec la société, et notre société, elle, est faite d’homos, d’hétéros, de lesbiennes, etc. Voilà.

Vous êtes officiellement le cinquième parlementaire à être out en France, alors qu’ils sont une trentaine à la Chambre des communes au Royaume-Uni. Selon vous, qu’est-ce qui bloque dans la politique française? Ce qui bloque, c’est toujours cette culture française, où parce qu’on fait de la politique, il y a l’idée de dire qu’être ouvertement gay va vous empêcher d’avancer. J’ai été à un moment donné de ma vie le plus jeune maire de mon département, et parmi les cinq plus jeunes sénateurs de France en 2011. J’ai été élu avec 59% des suffrages dans un moment, en 2014, où être élu maire socialiste ce n’était pas si donné que cela. Mais à un moment donné, il faut bien comprendre une chose: les gens s’en fichent de savoir avec qui vous couchez. Quand vous êtes une personnalité publique, c’est de la curiosité, on veut juste savoir qui vit avec qui. Mais ce n’est pas parce qu’on est un maire ou parlementaire qu’on n’a pas à vivre simplement ce que l’on est. Et ça, ce n’est pas encore tout à fait dans la culture politique française. Mais ça va le devenir de plus en plus.

Comment avez-vous vécu la période entourant les débats sur le mariage pour tous en tant qu’homo et parlementaire? En tant que parlementaire, avec beaucoup de gravité. Surtout quand votre commandant de police vous appelle au moment où le texte arrive en première lecture au Sénat en me disant: «M. le maire où habitez-vous? On a reçu des consignes de placer quelques patrouilles». Je me suis dit: «Mais dans quel monde vit-on!». De la même manière, j’ai reçu à cette période-là de manière un peu trop systématique et de trop nombreuses fois – [il s’arrête, puis reprend] vous savez sur Internet on se croit tout permis – des messages homophobes de types qui ont encore la haine de l’homo à ce point-là. J’ai envie de leur dire d’atterrir!

J’étais très heureux de voter cette loi, elle était importante. Mais j’étais triste pour des parlementaires de droite, dont je tairai le nom, qui sont gays et qui me lançaient des regards après certains propos de leurs collègues de droite contre le mariage pour tous. Ça m’a fait de la peine pour eux.

Moi, j’ai fait en sorte de faire avancer modestement notre société et j’étais heureux en tant que gay parce que je me disais que j’allais pouvoir me marier. Quand je suis allé à la bijouterie pour acheter nos alliances avec Stéphane, je me suis rappelé de ce temps où je pensais que cela n’allait pas m’être autorisé. L’opinion publique doit comprendre qu’il y a beaucoup d’hommes et de femmes qui s’aiment, qui ont envie de se marier, même si on n’est pas là pour mimer les hétéros, pour faire «un mariage hétéro». On se marie, c’est tout, et on va faire une belle soirée!

Aux États-Unis, la décision de la Cour suprême vendredi 26 juin de faire du mariage pour les couples homos un droit constitutionnel a été célébrée en grandes pompes. À l’inverse, le 23 avril 2013, il y avait un sentiment d’amertume après le vote de la loi. N’a-t-on pas manqué le coche pour célébrer cette loi d’égalité comme le rappelait hier l’édito de Libération? Non. J’ai surtout pensé qu’on a été trop long dans les débats. Ce qui aurait dû être un débat naturel, porté par l’opinion publique, on a commencé à y consacrer trop de temps. L’opinion publique ne comprenait plus où on allait parce que l’opposition, notamment, mélangeait PMA, GPA, adoption et mariage. L’essentiel, c’est que cette loi a été votée. Vous parlez des États-Unis, mais ils ont élu le premier président noir comme des George W. Bush. Il y a à prendre et à laisser. J’ai vu cette décision, c’est super que les Américain.e.s puissent désormais en tout point de leur territoire se marier. En France, il y eu des étapes importantes, on ne va pas s’arrêter-là. J’aimerais que les conservateurs qui trouvent que l’on dénature leur vision de la famille me donnent leur définition de la famille en 2015. On a tous notre définition: je suis issu d’une famille nombreuse, j’étais le dernier de quatre, orphelin à l’âge de 13 ans! Mon père nous a élevé.e.s et on n’a manqué de rien. Il n’y a rien de préétabli. Faire avancer la société, voilà ce qui doit animer nous qui sommes aux responsabilités politiques. Et la société ne peut avancer qu’au travers de l’égalité. C’est universel l’égalité et cela ne doit pas prêter à débat.

Avez-vous pensé à un moment inscrire votre engagement au travers de votre sexualité? Vous savez, c’est la première fois que je donne une interview à un média communautaire et j’ai toujours voulu construire ma vie politique autrement qu’au travers de cet étendard-là. J’ai des choses à exprimer, je le fais au Parlement, j’ai écrit un bouquin sur les institutions et j’en prépare un autre sur l’industrie du tourisme. J’essaie d’être utile dans la ville où je suis né, à Alfortville. Je vais vous faire un peu de peine [il sourit], mais je n’ai jamais organisé ma vie politique au travers de ma sexualité. En revanche, que mon approche de la société se lise aussi du fait que j’ai été longtemps minoritaire, dans la minorité, tout ça m’anime aussi comme maire pour faire en sorte, dans les moments importants, d’aller parler à celles et ceux qui se sentent exclu.e.s, qui se sentent en minorité dans notre pays. On a un job en tant que maire sur le vivre ensemble, et ce job je l’exprime aussi au travers de mon prisme personnel. Même si ça ne conditionne pas mon action politique.

Le combat pour les droits des personnes LGBT est-il pour vous, aujourd’hui, un combat personnel, que ce soit l’ouverture de la PMA aux couples de femmes ou les droits des trans’? J’ai bien vu que le débat sur le mariage pour tous crispait tout le monde. On a perdu du temps et on s’est pris les pieds dans le tapis. La droite, pour le coup, s’est bien mieux organisée que nous avec la «Manif pour tous» et ses réseaux puissants. Peu de personnes se sont interrogées pour savoir qui finançait ces réseaux, tous ces cars qui montaient, ces banderoles, cette com’, etc. Mais il ne faut pas s’arrêter-là. Autant je suis contre la GPA, autant la PMA qui existe déjà pour certaines femmes doit être regardée de près. Je suis pour qu’un couple qui s’aime et qui se marie puisse donner son amour à des enfants et qu’il les accompagne dans la vie citoyenne de notre République. Mais il faut dépassionner les débats, et les débats on les dépassionne par des exemples.

Enfin, vous êtes le directeur de campagne de Claude Bartolone pour les élections régionales de décembre 2015. Des engagements de campagne vont-ils être formulé en direction des LGBT francilien.ne.s? On va en tout cas poursuivre ce qui a été accompli depuis 17 ans. On ne sera pas de ceux qui mettront la clef sous le paillasson, même si d’autres, si tant est qu’ils arrivaient au pouvoir, ont la volonté de le faire. On peut aussi imaginer qu’il y ait des propositions nouvelles avec une attention particulière pour les personnes LGBT. Comme nous allons développer le projet de 2016 pour l’Ile-de-France au mois de septembre, je n’effleurerai pas ce que nous voulons avec Claude Bartolone, mais je peux vous dire que nous allons poursuivre ce qui a été développé.