En 2011, le Premier ministre britannique David Cameron déclarait que son soutien à l’ouverture du mariage aux personnes de même sexe n’allait pas à l’encontre de ses valeurs conservatrices. Au contraire, il en découlait. L’idée d’un conservatisme pro-gay est très présente dans le monde anglo-saxon, notamment outre-Atlantique, chez les chrétiens. Faut-il y voir une nouvelle façon de propager les valeurs conservatrices au-delà des communautés habituellement concernées ou le signe d’un véritable changement de mentalités?

Un nom s’impose pour illustrer les particularités du conservatisme pro-gay, celui d’Andrew Sullivan, journaliste et éditorialiste conservateur d’origine britannique, catholique et gay. Il avait 26 ans quand il a écrit, en 1989, le premier grand texte soutenant le droit au mariage pour les personnes LGBT, publié dans le New Republic, magazine américain à tendance conservatrice. L’article suivait la décision d’une cour new-yorkaise permettant à un homme gay de demeurer domicilié dans l’appartement municipal laissé par son partenaire décédé. Cette décision a alarmé aussi bien les conservateurs qui y voyaient de l’activisme juridique pro-gay, que les libéraux qui craignaient que certains droits déjà existants soient menacés par ce précédent. Pour dépasser ces impasses, Sullivan a proposé d’«essayer quelque chose à la fois plus radical et plus conservateur que de laisser les tribunaux décider sur ce qui constitue ou pas une famille. Cette solution alternative est la légalisation du mariage civil gay». Selon lui, une telle union rendrait les gays plus responsables, avec plus d’engagement des partenaires, plus de stabilité émotionnelle, sanitaire et économique, et enfin – offrirait une structure plus à même d’accueillir des enfants, tout en confirmant le «prestige» du mariage traditionnel.

«Saviez-vous que certains conservateurs américains sont des alliés du mariage pour tou.te.s ? Un soutien à double tranchant…»

Ce soutien conservateur va bien au-delà du monde journalistique. Le Républicain américain Theodore Olson, membre de l’administration de Ronald Reagan et de George W. Bush, s’est plusieurs fois exprimé dans le même sens, en allant jusqu’à instruire un procès (Perry v. Schwarzenegger) pour contester la célèbre Proposition 8 de la loi californienne, qui visait à annuler le vote de 2008 ouvrant le mariage aux couples de personnes de même sexe. Ce procès a été gagné par Olson et son collaborateur David Boies, et la Cour californienne a jugé en 2010 que la Proposition 8 n’était pas conforme à la Constitution américaine. En 2013, la Cour suprême des États-Unis a pris une position analogue au niveau fédéral, autorisant à nouveau la célébration des mariages de personnes de même sexe dans l’état californien. Pour justifier sa position, Olson a publié un article dans Newsweek où il soulignait que le mariage de personnes de même sexe promeut les valeurs conservatrices, étant un des éléments constitutifs «de nos quartiers de notre nation», qui «invite à penser au-delà de ses propres besoins», en transformant «deux individus en une union fondée sur les aspirations partagées» qui contribue au bien être de la société.

Ces voix originales ne font évidemment pas l’unanimité chez les conservateurs. Il y a quelques semaines encore, Tony Perkins, le président de l’ultra-conservateur Family Research Council, a par exemple appelé ceux qui le suivent à jeûner pour demander la fin de la législation pro-mariage: «Dieu interviendra pour guider la Cour suprême pour protéger, et non pas pour détruire, le mariage naturel comme standard juridique de notre nation». Les médias continuent à spéculer sur l’éventuelle candidature de Michele Bachmann aux primaires républicaines avant les élections présidentielles de 2016. Ses positions sont on ne peut plus hostiles à l’égard de la communauté LGBT et son mari est à la tête d’une grande clinique proposant aux personnes homosexuelles des prétendus «thérapies» visant la conversion à l’hétérosexualité. On sait aussi que les positions gouvernementales anti-LGBT dans des pays tels que l’Ouganda ou le Kenya ont été élaborées en collaboration avec des chrétiens américains, tel que Scott Lively, Rick Warren ou encore Don Schmierer.

Le paysage conservateur est donc scindé. Les divisions sont particulièrement visibles au sein de la Cour suprême qui décidera en juin 2015 si l’interdiction du mariage des couples de même sexe dans certains États est, ou non, conforme à la Constitution [ndlr: depuis que cet article a été écrit, la Cour suprême a ouvert le mariage dans tous les États]. Ici, on observe notamment l’opposition entre deux juges républicains, l’ultra-conservateur Antonin Scalia et le bien plus libéral Anthony Kennedy. La voix de ce dernier va probablement faire pencher la décision de la Cour en faveur du mariage de personnes de même sexe dans tous les États américains. Néanmoins, certains Républicains préviennent déjà que si la Cour Suprême juge l’interdiction du mariage contraire à la Constitution, ils contesteront cette décision par tous les moyens disponibles. Car, parmi les Républicains, elles et ils ne sont que 35% à soutenir le droit au mariage de personnes de même sexe, alors que parmi les Démocrates, 74% d’enquêtés interrogés par CNN ont jugé que ce droit est sous-entendu par la loi fondamentale.

Anna Zielinska (SOS homophobie)

Cet article est publié dans le cadre d’un partenariat entre Yagg et Altermondes. Actuellement en kiosques, le numéro 42 de la revue Altermondes propose un long dossier sur les droits des personnes LGBTI dans le monde (lire En kiosques: Un dossier sur les droits LGBTI dans le monde dans «Altermondes»).