Les homosexuels/lesbiennes et transsexuel.le.s victimes de l’homophobie dans leur pays – que l’homosexualité y soit pénalement interdite, réprimée, ou «seulement» non tolérée par les traditions locales – ont la possibilité, lorsqu’ils/elles parviennent à fuir, de demander l’asile au motif des persécutions subies (ou des craintes de persécutions) du fait de leurs pratiques sexuelles. Ils/elles recevront une protection en tant que membres d’un groupe social persécuté et il y a tout lieu de s’en réjouir. Pourtant les choses sont moins simples qu’il n’y paraît car avant d’être protégés, ils/elles devront expliquer ce qu‘ils/elles ont vécu mais surtout emporter la conviction de leurs interlocuteurs sur la véracité de leur orientation sexuelle… kafkaïen.

L’Office Français de Protection des Réfugiés et Apatrides (OFPRA) et la Cour nationale du droit d’asile (CNDA) qui, en France, sont chargés de l’octroi ou du refus de la protection (le premier, après un entretien de type administratif, la seconde, après une audience de justice) ont une approche de l’orientation sexuelle qui reste trop souvent timorée, abstraite, quand elle n’est pas stéréotypée.

«At first I was afraid I was petrified…»*

Comme il n’est évidemment pas possible de poser des questions intrusives relatives à la vie intime, sexuelle, des requérants (du type: «Qu’aimez-vous faire avec un garçon/une fille?» Ou: «Qu’aimez-vous qu’il/elle vous fasse?»), la dimension physique de la relation homosexuelle est toujours évacuée au profit de la perception de l’orientation sexuelle: la nuance est lourde de conséquences. On oublie le sexe, la salive, la sueur et le sperme au profit d’un «cheminement intérieur» et d’une «prise de conscience» susceptibles de rendre crédible sinon convaincante cette «orientation sexuelle». Or, si beaucoup de demandeurs d’asile peuvent dire ce qu’ils font, ils/elles ne sont pas tou(te)s, loin s’en faut, en capacité de dire ce qu’ils/elles sont, et pourquoi.

«AUCUNE RÉFLEXION PRÉCISE (…) CONCERNANT SON HOMOSEXUALITÉ»
Amadou, 28 ans, – son prénom, ainsi que celui des autres personnes citées dans cet article, a été changé – a fui la Guinée Conakry et les menaces de mort qui pèsent sur lui du fait de son homosexualité mais ses déclarations à l’OFPRA «sont apparues superficielles et peu pertinentes concernant, d’une part, la prise de conscience de son homosexualité, et d’autre part, son quotidien en tant que tel en Guinée»! 
Pire: «Ses propos ont, en outre, été succincts sur les circonstances de la découverte de son orientation sexuelle.» (texte de la décision de rejet l’OFPRA, septembre 2014)

Pakistanais âgé de 25 ans, Pervaz est quant à lui tombé amoureux d’un hijra (homme se travestissant et se comportant comme femme au Pakistan, en Inde et au Bangladesh). Sa relation découverte, il était promis à une mort visant à rétablir l’honneur familial. L’OFPRA a rejeté sa demande précisant que «l’intéressé affirme être attiré depuis son adolescence par les garçons, cependant, après lui avoir expliqué le terme d’homosexualité qu’il méconnaît, il peine toujours à caractériser son orientation sexuelle», soulignant également qu’«il ne livre aucune réflexion précise et ne fait part d’aucun sentiment particulier concernant son homosexualité» (mai 2014).

Les juges de la CNDA ne sont pas en reste: lors d’une audience, début juin 2015, la représentante du Haut Commissariat des Nations unies pour les réfugiés s’est enquis auprès de Bafodé, jeune Sénégalais, des conditions dans lesquelles «après la phase d’autocensure de [son] identité sexuelle due à la pression de la société, a eu lieu la prise de conscience de son orientation sexuelle».

Les demandeurs d’asile LGBT sont donc confrontés à la difficulté d’être en capacité de pouvoir/savoir apporter les preuves de leur orientation sexuelle, ne sachant pas forcément pratiquer un discours réflexif et/ou analytique sur eux-mêmes («Connais-toi toi-même» disait déjà Socrate), de dire non pas comment mais pourquoi ils/elles sont homosexuel.le.s ou à tout le moins par quel «cheminement intérieur», quels chemins de Damas, ils/elles sont passés pour se dire homosexuel.le.s, et être crus par leurs interlocuteurs.

La crédibilité des faits de persécutions, quand il y en a, est subordonnée à celle de l’orientation sexuelle qui, elle, reste pure abstraction.

* «D’abord j’avais peur, j’étais pétrifiée», ce sont les premier mots de la chanson I will survive (Je survivrai, en français), tube de Gloria Gaynor sorti en 1978.

Frédéric Chaumont, coordinateur de l’accompagnement de l’asile de l’Ardhis

Voir aussi l’infographie sur le parcours du combattant des demandeurs d’asile en France.

Cet article est publié dans le cadre d’un partenariat entre Yagg et Altermondes. Actuellement en kiosques, le numéro 42 de la revue Altermondes propose un long dossier sur les droits des personnes LGBTI dans le monde (lire En kiosques: Un dossier sur les droits LGBTI dans le monde dans «Altermondes»).