Il y avait d’abord eu cette action contre le PS à la marche des fiertés 2014, symptôme du malaise ambiant au sein de la communauté militante. Un peu moins d’un an plus tard, en avril, à peine rendus publique l’affiche et le mot d’ordre de la marche des fiertés 2015 étaient sévèrement critiqués, avant que le slogan principal, «Nos luttes vous émancipent», jugé «paternaliste et néocolonial» par ses détracteurs/trices, ne soit, lui, remplacé.

Puis, en mai 2015, c’était au tour de l’association FièrEs, lassée d’être «une caution féministe», de quitter l’Inter-LGBT un an seulement après avoir intégré l’inter-associative. Dernier rebondissement en date, ce vendredi 26 juin au soir, à 19 heures, une marche de nuit partira de la fontaine des Innocents dans le Ier arrondissement de Paris, pour «renouer avec la dimension revendicative de la Pride». La veille de la Marche des fiertés 2015.

«UN BESOIN D’EXPRESSION»
Les motivations derrière cette Pride de nuit, organisée par une Assemblée générale hétéroclite et spontanée à l’initiative du Collectif 8 mars pour tout.e.s le 27 mai dernier et réunissant une soixantaine «d’individus motivés», sont de plusieurs ordres. Et plus particulièrement, «un besoin d’expression» jusque-là contenu. «À titre personnel, je ne me reconnais pas dans la Marche des fiertés et je n’ai pas envie d’y aller», explique la militante Gwen Fauchois. «Après la polémique à l’Inter-LGBT sur l’affiche et le mot d’ordre de marche, il y a eu un ras-la-bol, confie Nelly Slim, 22 ans, étudiante à Sciences Po et militante dans des collectifs féministes. On ne se sentait pas représenté et j’avais besoin d’exprimer d’autres envies, des revendications invisibilisées». «Lors des Assemblées générales, on a ressenti qu’il y avait un besoin de parler car l’Inter-LGBT censée représenter la communauté ne parle plus à tout le monde», observe également Cécile Lhuillier du Collectif 8 mars pour tout.e.s.

Pourtant, les différent.e.s organisateurs/trices tiennent à le rappeler: ils et elles n’ont rien contre l’Inter-LGBT. «Ce n’est pas une confrontation. L’Inter-LGBT, ce ne sont pas nos ennemis, martèle Gwen Fauchois. On a pourtant l’impression que l’interassociative porte le discours propre au PS et je trouve ça contreproductif: il faut que l’on trouve un moyen de s’exprimer et de s’organiser autrement pour celles et ceux qui le souhaitent. La Pride de nuit, ce n’est pas une réponse à la Marche des fiertés, mais un ballon d’essai pour souffler, aller vers autre chose: nos concepts militants sont à réévaluer, il y a de la prospective à faire. Retrouvons-nous et essayons d’entrouvrir des espaces de discussion». Des membres de l’interassociative étaient même présent.e.s lors des AG, nous souffle un autre militant. Signe que les liens ne sont pas si distendus.

«PARLER À NOS COMMUNAUTÉS»
Derrière l’organisation d’une deuxième marche «solidaire» dont le caractère improvisé est assumé, il y aussi l’idée de remobiliser une communauté, pour les différent.e.s organisateurs/trices. «L’ambition de la Pride de nuit, c’est de proposer une alternative pour parler à nos communautés et pas qu’au gouvernement», décrit Nelly Slim. «En plus d’être LGBTQI, on est aussi noir, arabe, juif ou précaire, poursuit la jeune militante. Le mot d’ordre est le plus large possible pour qu’il soit réapproprié et rassembleur».

Le cadre entièrement festif et commercial de la Marche des fiertés est aussi critiqué. «Je comprends que les gens aient aussi envie de fête. Mais ça ne suffit pas, c’est dangereux car cela enterre aussi les demandes de débat», juge Gwen Fauchois. La marche de nuit prévoit d’ailleurs de passer par le Marais «pour interpeller le communauté».

«LE MARIAGE NE SUFFIT PAS»
D’un point de vue strictement revendicatif, pour les organisateurs/trices de la Pride de nuit, cette seconde marche est l’occasion de réaffirmer que «le mariage ne suffit pas». Et, au-delà des revendications portées par l’interassociative, c’est un message politique plus général, moins cadré sur les droits qu’ils/elles veulent faire entendre. «Ok, il faut se battre pour la PMA, mais il y aussi un contexte plus général dans nos communautés où s’exprime du sexisme, du racisme et de l’islamophobie», regrette Nelly Slim. «La Marche des fiertés, au-delà des droits, ne prend pas la mesure de l’urgence qu’il y a à lutter contre l’homophobie ou à porter le changement d’état civil “libre et gratuit” pour les trans’ [ndlr, cette revendication ne fait pas tout à fait l’unanimité pour la Marche des fiertés], elle ne met pas le gouvernement face à ses responsabilités, elle ne porte aucune réflexion sur nos modes de vie comme le racisme ou la prostitution qui traversent la communauté», analyse également Gwen Fauchois.

Cécile Lhuillier va plus loin: «À la Marche des fiertés, sur certains sujets comme la question du travail du sexe, il n’y a pas de positions officielles, alors que c’est étroitement lié au VIH/sida au sein de la communauté pédé et trans’. Sur la gestation pour autrui (GPA), ce serait important qu’il y ait un débat, au moins pour en discuter. C’est ce que demande la Lesbian and Gay Pride (LGP) de Lyon». Et de résumer: «Les droits des trans’, c’est la priorité, et ne pas soutenir les autres minorités c’est se tirer une balle dans le pied».

Ce soir, fontaine des Innocents, difficile de dire si la Pride de nuit mobilisera les foules. Plusieurs associations et collectifs, comme Les Dégommeuses, Act up-Paris, FièrEs, OUTrans qui seront à la Marche des fiertés parisienne le lendemain soutiennent par ailleurs la manifestation alter’. À la veille de la Marche des fiertés 2015, deux ans après l’ouverture du mariage et de l’adoption aux couples homos dans la joie et la douleur, le mouvement LGBT français apparaît ainsi plus que divisé sur son organisation, ses modes d’action et ses revendications. Les États généraux du militantisme LGBT, qui doivent se tenir à Avignon en novembre 2015, pourront-ils y faire face, voire y remédier?