Jonathan Taieb a 28 ans. Pour son deuxième long-métrage, il s’est attaqué à un sujet difficile: l’homophobie en Russie. Et pas n’importe quelle homophobie: la plus violente, celle de ces sadiques qui piègent et torturent les homos ou les trans’ devant une caméra et diffusent ensuite la vidéo de leurs méfaits.  Avant de commencer l’interview, il nous confie avoir des des goûts éclectiques en cinéma, avec une appétence particulière pour les films ambigus, comme ceux de Kubrick ou Polanski, mais aussi Kitano, Almodovar. Du cinéma «à la fois pointu et populaire», selon lui.

À l’avant-première Yagg de Stand, vous avez déclaré que ce film était le fruit d’une idée, parmi les 50 idées échangées au bureau de Grizouille Films, votre société de production, chaque jour. Comment est-elle née, cette idée-là? Nous sommes dans des petits bureaux de 15 mètres carrés. Parfois, nous sommes 4 ou 5, que des passionnés de cinéma. Dès que l’un dit une connerie, on se dit «tiens, ça serait un bon film», dès qu’on voit un bon reportage à la télé, on se dit «tiens ça ferait un bon sujet de film». Là, c’est Anthony Robin, monteur et co-auteur de Stand, qui nous faisait un débrief de ses vacances en Ukraine, avec les bons et les mauvais côtés. Puis il nous dit qu’une loi anti-propagande gay était passée et il nous montre les vidéos où des gays sont humiliés et torturés. Savoir que ces vidéos existent, c’est une chose, les voir, c’est un énorme choc. On a commencé à imaginer un film autour de cet univers-là. Le soir, les images sont restées en nous. Nous étions tous interpellés par ces images, mais pour des raisons différentes. Nous avons mis ça dans un coin de nos têtes et nous avons commencé à développer des idées. Pour moi, c’est devenu une obsession. Je me rappelle même d’Anthony, qui me regardait bizarrement au bout de deux jours. Je trouvais que c’était intéressant à défendre humainement. Faire un film pour quelque chose d’un peu plus que le film, ça en vaut la peine. C’est peut-être le dernier film de ma vie, donc je me dis, si je dois n’en faire qu’un seul, autant que ça soit un film fort, qui parle.

Vous avez tourné en Ukraine et en langue russe. Pourquoi ces choix? Ce qui est intéressant avec les films indépendants, c’est qu’on n’est pas tenu par les problèmes commerciaux ou les problèmes administratifs. On n’a pas de problème d’assurance, de faisabilité, de financement. L’argent que nous avons mis dans ce film vient essentiellement d’apports ou de prêts personnels. On n’en attend pas de retour. Plein de choses rentrent en compte: notamment le côté jusqu’au boutiste et réaliste: on va faire un film sur la Russie, on va forcément le tourner là-bas et dans la langue et puis il y a un côté aventurier à aller là-bas. Et puis c’est pour montrer en quelque sorte, que voilà, c’est ça le cinéma moderne. On prend notre sac à dos, notre petite caméra, on part avec des potes et on revient avec un film. On se met forcément dans des conditions où ça va être un combat. C’est intéressant artistiquement, industriellement, humainement.

Cela pourrait presque être du journalisme. Oui et non. Le film s’inspire beaucoup de notre propre expérience. Une des visions de ce film, c’est une espèce de mec lambda qui se lance dans une enquête journalistique plus grosse que lui, un peu bancale. Je me suis vraiment dit, qu’est-ce qui se passerait demain si on se lançait dans une enquête comme on en voit dans les films. Forcément ça serait bancal et raté, parce que le journalisme c’est un métier. Les journalistes prennent plus de risques. J’ai beaucoup de respect pour les journalistes qui travaillent en zone sensible. Et avec ce film, on n’était pas entre les balles non plus…

Pouvez-vous nous parler du casting? Le casting est composé de Russes et d’Ukrainiens. Renat Shuteev (Anton) vivait en France, mais il s’est fait expulser, donc il est rentré en Russie. Les principaux comédiens sont francophones. C’était compliqué pour moi de trouver des acteurs russes francophones qui acceptaient de jouer ces rôles-là. Ça s’est vraiment fait par étapes. On a d’abord vu si humainement ça collait, puis on a parlé du film. Je suis impressionné par ce qu’ils ont fait. Eux-mêmes et leur famille vivent là-bas. C’est vraiment courageux de leur part d’avoir accepté de faire ce film.

Que cherche le personnage principal? C’est un film sur une question complexe, donc j’ai voulu faire un film complexe. Plusieurs pistes sont possibles, à la fois narrativement et dans le fond du film. Déjà, il cherche son chemin intérieur, sa part de cette agression où il se retrouve bloqué par son petit ami (alors qu’il veut intervenir lors d’une agression). Il cherche à apaiser un combat intérieur, une sorte de vérité, plus dans la vertu de vérité que la vérité elle-même. C’est une enquête jusqu’au fond de sa culture, de son pays.

La voix off a été ajoutée après le tournage. Quelle était votre intention à la base? L’intention était de faire un film témoignage, un instantané de ce qui se passe, avec un personnage jeté au milieu de ça. On est revenu avec des scènes réussies et d’autres ratées, et d’autres encore que nous n’avons pas pu tourner – en raison des conditions de tournages. Il nous manquait des éléments narratifs. Nous nous sommes demandé ce qu’on pouvait ajouter pour remuer à la fois les homophobes et les militants LGBT. C’est compliqué de parler aux deux en même temps… On a cherché. Le personnage d’Andrey était sous-exploité. C’est un personnage très ambigu. J’aimais bien l’idée de confronter le spectateur avec son propre jugement. J’aimais bien l’idée qu’il se fasse balader par cette voix off. L’idée n’était pas de faire un film pour dire «l’homophobie c’est pas bien». Il suffit de lire le script pour le comprendre. Et on le sait. Je trouvais qu’en ajoutant cette voix off, avec des choses relativement évidentes, mais dites de manière moins évidente, ça avait le mérite de faire à la fois réfléchir homophobes et militants. Et je suis assez content des débats que ça soulève.

Justement, lors de l’avant-première, vous avez parlé de débats houleux à la fin des projections en festival… Je suis assez surpris parce que la France qui est un pays de débat reçoit le film plutôt de la bonne manière. Dans les autres pays, il y avait presque systématiquement cette question de l’espoir ou du désespoir. Il y avait comme des combats entre les spectateurs eux-mêmes. L’un disait, «Je ne vois pas pourquoi on fait ce film, il n’y a que du désespoir». D’autres se levaient et disaient «tu n’as rien compris, il n’y a que l’espoir». Au Canada, une personne s’est levée pour dire qu’elle avait été agressée aussi, comme dans le film, et qu’elle comprenait exactement le pourquoi du comment. Je me retrouve un peu comme spectateur des débats autour de mon film. Je trouve ça intéressant de faire un film sur la morale et le jugement et de voir que ça soulève des questions sur la morale et le jurgement. Evidemment, j’espère que mon film va permettre de faire avancer la question dans le bon sens, en particulier s’il est vu par des homophobes. Je pense notamment à ces «homophobes passifs» qui avec un petit supplément culturel vont se dire « «finalement, on s’en fout, ils font ce qu’ils veulent». Même auprès dans les familles de l’équipe du film. Je sais que le frère de l’une des actrices  est comme ça, il a vu le film et il est ressorti plus détendu sur le sujet. Je suis très fier d’entendre ça. L’actrice m’avait dit avant le tournage de ne surtout pas parler du sujet du film à son père et son frère et aujourd’hui ces derniers font venir des amis à eux pour voir le film, ils le partagent sur Facebook, et pas seulement parce que leur fille et sœur est dedans. J’attends de voir ce qui va se passer en Russie.

Quelle vie possible pour le film en Russie? On lance le film en VOD en même que la sortie France. Les associations vont diffuser auprès de leurs membres. On verra combien de temps ça tient avant qu’on soit hackés. C’était important pour nous que le film ait une visibilité là-bas.