Juin 2013, la société civile turque vit sa révolution. Rassemblée place Taksim, en plein cœur d’Istanbul, une jeunesse éprise de libertés dénonce la dérive conservatrice du président Recep Erdogan. Sur les statues flottent des rainbow flags, symbole de l’émancipation des LGBTI. Deux ans plus tard, les manifestations reprennent dans la capitale. En première ligne de la contestation politique: les associations de défense des droits des lesbiennes, gays, bi.e.s et trans’. Yasemin Öz, avocate des droits LGBTI en Turquie, revient sur le sens de leur présence à Gezi et la convergence des luttes durant ces manifestations.

À votre avis, pourquoi les organisations LGBTI turques étaient-elles en pointe pendant le mouvement Gezi? Les groupes LGBTI de Turquie ont toujours été des organisations pacifiques défendant non seulement leurs droits mais aussi des revendications féministes, antimilitaristes ou écologistes, dans une perspective antinationaliste et anticapitaliste. Avant les protestations de Gezi, les militants de la cause gay et trans » faisaient déjà des manifestations de rue, que ce soit contre l’homophobie ou pour la protection de l’environnement et des lieux culturels. Notre approche est de dire que tout individu a le droit de vivre tel qu’il est. Taksim est la principale zone d’Istanbul où les LGBTI peuvent aller s’exprimer librement. Le parc de Gezi est depuis longtemps un lieu fréquenté par des gays et des femmes trans. Les parcs sont des symboles historiques pour la communauté LGBTI de Turquie. Le 26 mai 2013, lorsque l’État a essayé d’enlever les arbres du parc, les LGBTI étaient déjà là en petit groupe de militants. Ils ont protesté et protégé les arbres face à la police. La contestation a été réprimée de manière cruelle et violente avec du gaz lacrymogène. Cela a soulevé une réaction dans la société. Ces militants étaient membres de Taksim solidarité, une plate-forme de groupes d’opposition réunissant syndicats, féministes, LGBTI et écologistes. Ce collectif a lancé un appel pour protester contre l’enlèvement des arbres du parc Gezi dès le 31 mai 2013. Je suppose que ce sentiment d’avoir la force de nous défendre contre la violence d’État, et ceci pour la première fois dans l’histoire du pays, a donné le courage d’entamer ce mouvement de protestation. Les manifestants étaient incroyablement bienveillants les uns envers les autres et se protégeaient mutuellement. La colère dans la société contre l’attitude anti-démocratique et despotique du Premier ministre Erdoğan [Ndlr: Devenu en 2014 Président de la République] a probablement émergé ce soir-là. Si nous perdions le parc Gezi, nous allions perdre nos vies privées tôt ou tard. La communauté LGBTI a été très active dans le mouvement Gezi dès le début. C’était vital pour la défense de nos libertés.

Quelle est la situation des gays, lesbiennes, bisexuel.le.s et personnes transgenres en Turquie? Au cours des 20 dernières années, le mouvement LGBTI a permis de faire évoluer les mentalités plutôt hostiles de la société et des médias vis-à-vis des homos et des transgenres. L’homosexualité n’est pas pénalisée en Turquie, mais nous avons une société encore très patriarcale, homophobe et transphobe. Il y a dix ans, prononcer les mots «gay», «lesbienne» ou «trans’» était quasiment impossible. Aujourd’hui, la communauté homosexuelle commence à obtenir du soutien de la part des politiques. Nous avons des parlementaires qui défendent les droits des LGBTI. Mais il est vrai que les crimes homophobes, les discours de haine, les discriminations et les violences contre les personnes LGBTI sont toujours d’actualité en Turquie. Bien que nous ayons eu du succès et de la visibilité durant le mouvement Gezi, nous avons encore un long chemin à parcourir.

Le 7 juin dernier, les élections se sont soldées par une percée du parti de gauche et prokurde, HDP, qui a fait campagne pour l’égalité des droits des LGBTI. Êtes-vous optimiste quant à la prise en compte de cette cause dans les prochains débats politiques? Avant les dernières élections, 7 parlementaires du HDP et 15 du parti social-démocrate CHP avaient signé un manifeste pour les droits des LGBTI intitulé: «Nous demandons aux candidats aux législatives: allez-vous défendre les droits des LGBTI dans le Parlement?». C’était la première fois dans l’histoire turque que 22 parlementaires promettaient de défendre les droits sexuels des gays, lesbiennes et personnes transidentitaires. Je suis optimiste pour les prochains débats politiques. Il ne sera pas facile pour les groupes LGBTI d’acquérir leurs droits, mais rien n’est impossible depuis Gezi.

Propos recueillis par Mathieu Brancourt pour Altermondes

Cet entretien est publié dans le cadre d’un partenariat entre Yagg et Altermondes. Actuellement en kiosques, le numéro 42 de la revue Altermondes propose un long dossier sur les droits des personnes LGBTI dans le monde (lire En kiosques: Un dossier sur les droits LGBTI dans le monde dans «Altermondes»).