Maud-Yeuse Thomas

Maud-Yeuse Thomas © Naïel

Une photo et une multitude de débats pour ou contre les trans’, pour ou contre les pour ou contre les stéréotypes de genre, etc. Depuis plusieurs jours, les médias français s’intéressent à une nouvelle figure médiatique trans’, suivant l’exemple des médias américains.

LA LOGIQUE DOMINANTE DE LA REPRÉSENTATION
Non sans faire penser au buzz médiatique mondial suite à la parution de la photo de Thomas Beatie, présenté comme «le premier homme enceint», à la Une de The Advocate, la photo prise par la «photographe des stars», Annie Lebowiz, donne le ton d’une médiatisation dont nous pouvons noter l’ambivalence.

Les divers usages de la couverture de Vanity Fair illustrent désormais la médiatisation elle-même. On a le sentiment d’une mise en abime où les médias commentent ce qu’ils produisent les uns et les autres, se citant les uns sur les autres, etc. Il faut suivre la carrière médiatique de Caitlyn Jenner suivant les médias. En effet, «ancien sportif couronné», «beau-père» de «l’hyperfamille» médiatique Kardashian, commentent ces articles, le coming-out de Caitlyn est aussi médiatique que ne l’est la vie de sa famille. Comme cette dernière, elle semble en diriger la communication depuis son entretien avec Diane Sawyer sur la chaîne ABC le 24 avril dernier.

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Karine Espineira © Naïel

D’ailleurs, si l’on compare les photos tirées de cet entretien, la couverture de Vanity fonctionne comme l’apothéose d’une transition trans à grande vitesse. Félicitations et encouragements familiaux appuient la démonstration depuis. Cette famille soutenante qui nous manque tant justement, ferait croire «que les choses avancent». Devrions-nous, tous et toutes, faire nos transitions à la télévision afin de donner à nos familles non-soutenantes, un quart d’heure de ce temps d’antenne dont ils et elles ont été privées? La logique des people embraye, suivie des luttes minoritaires effacées et en colère. La people-isation ou la starification de quelques figures trans’, sans nier le travail des plus méritantes, ne doit pas faire oublier la réalité de la vie de 99% des personnes trans’.

PEOPLE-ISATION ET NORMES
Nommer Jenner comme femme est une «insulte pour les femmes», c’est «faire du tort aux femmes» ou représente une «honte pour les femmes», peut-on lire sur des blogs. Les propos sont clairement transphobes et sexistes y compris quand ils sont prononcés par une femme dont elle dit qu’elles seraient les grandes perdantes de l’amélioration de la visibilité/acceptation des femmes trans en particulier.

Sur Slate, la journaliste Aude Lorriaux titre son article: «Une avancée pour les trans’, un recul pour les femmes?» en s’inspirant de tweets et de l’article d’Eric Sasson. Le tweet a joué ici le rôle d’un accélérateur. Il faut replacer cette médiatisation dans le contexte de la people-isation des célébrités au sens large et des personnes trans’ en particulier. En lien direct avec la mode et l’iconisation des célébrités, le critère du genre n’a pas été apporté/inventé/propagé par les personnes trans’ connues. Comme les personnes cisgenres (non trans’), elles se plient et s’adaptent au moule. Les discours fonctionnent comme mise dos à dos avec les féministes et les trans’ sont affublés du mauvais rôle puisque ils/elles confortent les stéréotypes de genre qui participent à l’oppression des femmes. C’est oublier que la majorité des personnes trans’ sont-elles mêmes victimes des normes de genre. Avec Têtu, sous la plume de Paul Parant, on félicite cette féminité de papier glacé. Nul haro féministe ici.

On parle des normes et des stéréotypes de genre d’une société donnée. La couverture de Vanity (C. Jenner) ou de Time (L. Cox) ne sont en rien différentes de celles d’autres célébrités. Qui pourrait imaginer une couverture de Vanity Fair avec Jenner en look grunge, non maquillée et non «féminisée»? Quels auraient été les commentaires? Faire porter la responsabilité des stéréotypes de genre aux personnes trans’ revient à les criminaliser et à faire oublier que les systèmes régis par des oppressions de genre, le sexisme, le racisme et bien d’autres inégalités n’ont pas été élaborés par les personnes trans’.

De son côté, Yagg relève un encouragement de Laverne Cox et un propos très intéressant relevé par Judith Silberfeld sur le Tumblr de Cox qui écrit qu’elles ont toutes deux un pouvoir que la majorité des trans n’ont pas.

D’UN SCOOP L’AUTRE
La France s’interroge à travers une partie de ses médias. Après Christine Jorgensen, Coccinelle et tant d’autres, en cette décennie, la panne? La panne de quoi? De scoops? De célébrités trans’ à mettre en avant? Accessoirement, regrettons-nous l’absence de porte-parole dans un climat d’attentisme électoraliste d’une loi protectrice des vies trans’ ou de nouveaux récits de transitons spectaculaires? Pendant ce temps, aux USA, les scoops trans’ s’additionnent. Thomas Beatie, Candy Caine, Laverne Cox, Carmen Carrera, Caitlyn Jenner maintenant. Un défilé qui fait oublier «l’avant-avant-avant» dernier scoop: le suicide de Leelah Alcorn, jeune transgenre de 17 ans qui rêvait d’une société plus juste. L’un de ces rêves où il ne suffit pas de se lever tôt le matin. Suicide suivi de beaucoup d’autres et d’autant de testaments sur les réseaux sociaux. Chacun homogénéise le «fait trans’» à l’aune de ce que ces scoops nous présentent, comme étant la réalité de tou.te.s les trans’.

DU PASSING ET AUTRES COMING-OUT
Le coming-out n’arrange pas tout, et partout où la condition des personnes trans’ n’est pas enviable. Les coming-out de personnes célèbres peuvent aider, comme on a pu le voir avec des célébrités et d’intellectuels dans l’acceptation longue et progressive des homosexuel.le.s, mais ils ne résolvent pas la transphobie ordinaire d’un coup de baguette magique. Les personnes trans’ demeurent une énigme pour la majorité de la population, pour certain.e.s ils/elles sont encore des monstres, des cas psychiatriques pour une partie du corps médical, des «mâles construits comme femelles» ou encore «la pire sournoiserie du patriarcat» pour des féministes radicales, voire du voisin qui pense que «tu» n’est «rien» ce qui lui donne le droit de te frapper, de t’insulter ou de tuer. Le coming-out de Jenner n’aidera pas plus au bureau de poste où la personne sera sommée de présenter une carte d’identité ne correspondant pas à son genre vécu et revendiqué. Mais une médiatisation excluant les trans’ de l’humanité peut, elle, avoir des répercussions graves dans l’entourage, parfois le plus proche… Le buzz autour d’un coming-out est donc ambivalent.

LE TEMPS DE L’ANALYSE
Depuis quelques jours, un autre défilé à la maison (la nôtre). Les journalistes se suivent au téléphone: À quand une (nouvelle) Coccinelle? En attente de réponses simples, l’on nous presse de répondre mais pas sous le sceau des Sciences humaines et sociales. Peu sont intéressé.e.s par le sort des transidentités et d’autres sont aiguillé.e.s/interrogé.e.es par d’éventuels scoops manqués en France: «Pourquoi n’avons-nous pas notre Caitlyn Jenner?». Peut-être faudrait-il admettre que notre société est profondément transphobe et qu’elle a cloisonné bien trop longtemps la figure trans’ dans un statut médico-légal et témoignant.e, oubliant qu’une figure trans’ peut être aussi une figure politique, une figure intellectuelle, une figure culturelle?

Maud-Yeuse Thomas, Université Paris 8, coresponsable de l’ODT
Karine Espineira, Université de Nice, coresponsable de l’ODT