Il fait grand soleil ce mercredi 3 juin en début de soirée à la piscine des Amiraux, dans le XVIIIe arrondissement de Paris. Dans le bassin, une vingtaine de personnes entourées d’un coach sportif et d’un maître nageur profitent dans la bonne humeur des installations et des activités mixtes qui leur sont proposées. Certain.e.s font des longueurs, d’autres jouent au volley ou s’adonnent à des techniques de relaxation aquatiques comme le watsu. Leur particularité: être exclu.e.s du sport parce qu’ils et elles sont trans’, gays et à la retraite, socialement fragilisé.e.s ou en situation de handicap.

Dans un recoin, deux amis papotent en barbotant, sans se soucier plus loin d’un groupe qui fait des mouvements en musique. «Cette séance à la piscine, c’est la meilleure nouvelle du siècle», confie Ju, un garçon transgenre de 35 ans, directeur de création pour une agence de pub. Il poursuit: «Il y a des gens très différents, des trans’, des pas trans’, personne ne te juge: c’est un endroit safe».

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«UNE PISCINE POUR TOUT.E.S»
Depuis novembre 2014, sous l’impulsion de l’association trans’ Acceptess-T, et en partenariat avec Viacti, une association qui «prône l’activité physique adaptée», un créneau hebdomadaire de deux heures est exclusivement réservé aux personnes trans’ ou sans genre qui souhaitent nager en lieu sûr. «Une piscine pour tout.e.s»,où le genre, le corps, ses transformations, et les regards extérieurs ne sont plus une préoccupation, commente Giovanna Rincon, la quarantaine, directrice d’Acceptess-T, militante sur tous les fronts.

«Ce n’est pas un ghetto, bien au contraire, mais un lieu protégé et ouvert à tout.e.s», explique-t-elle. La militante précise: «D’autres personnes, comme des gays retraités [ndlr, qui ont fondé une asso éponyme: les gays retraités] qui viennent à toutes les séances, se sont greffées à cette action parce qu’elles ne se reconnaissaient pas dans les autres associations sportives».

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Car la réalité fait froid dans le dos: par crainte d’exposer leur corps, par peur des remarques indiscrètes voire des agressions, les personnes trans’ parce qu’elles se sentent parfois trop «visibles» renoncent pour la plupart à exercer une activité physique et sont majoritairement exclues du sport. En particulier à la piscine les corps se montrent à la vue de tou.te.s. Dans sa thèse de médecine «Quels sont les obstacles à la pratique d’une activité physique chez les personnes transgenres MtF? (2014)» à partir de rencontres avec des femmes trans’ séropositives, Julie Gilles de la Londe fait d’ailleurs ce constat: «L’angoisse anticipatoire associée à la piscine [est] souvent présente, entraînant des conduites d’évitement ou même parfois le renoncement».

«Les vestiaires [sont] décrits à l’unanimité comme un lieu dans lequel elles n’étaient pas à l’aise, qui ne leur [est] pas adapté, qu’elles cherch[ent] à éviter par tous les moyens. Ils apparaissaient comme le lieu “condensant” la problématique identitaire. En effet, il fallait d’abord choisir d’aller chez les hommes ou les femmes, puis se heurter au regard de l’autre, qui leur renvoyait une image d’elles-mêmes dérangeante, “a-normale” selon une représentation binaire.»

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LE SPORT, UN OUTIL DE CONSTRUCTION DE LA CITOYENNETÉ
Fidèle au poste, Jean-Louis, 66 ans, fait partie des gays retraités qui fréquentent assidument la séance d’aquagym. Il le reconnaît, cette séance avec Acceptess-T, lui «a redonné envie de faire du sport». «C’est stimulant», précise-t-il, ce qui lui permet de sortir de la solitude du quotidien. «Le sport, c’est vraiment un outil de construction de la citoyenneté, explique de son côté Giovanna. Un outil qui permet de rassembler et de travailler à l’intégration de toutes les personnes».

Ravani, 37 ans, femme trans’ originaire de Sao Paulo, à Paris depuis 2006, vient, elle, chercher un moment de convivialité avec «un groupe qu’elle connaît», là ou d’autres comme Teva, 40 ans, adhérente d’Acceptess-T, cherchent «un moment de relaxation pour être soi-même sans des regards curieux ou des attentions peu élégantes» à son égard. «Ici, on n’a pas peur d’être visible, on montre des choses qu’on ne montre pas dans l’espace public. Il n’y a pas d’étiquettes, c’est vraiment une bulle ouverte à toutes les diversités», se réjouit la militante trans’, hôtesse de l’air de profession.

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La séance est aussi un formidable outil d’empowerment et d’autonomie, explique Stéphane, le maître nageur hétéro, bénévole de l’association partenaire Viacti. «Ce qui m’a fait plaisir c’est d’apprendre que trois personnes trans’ allaient désormais à la piscine», souligne le professeur d’éducation physique et sportive (EPS) en journée. Il sourit: «C’est une belle rencontre».

Et le travail commence à porter ses fruits. Le nombre de participant.e.s augmente de séance en séance, assure-t-on, et Acceptess-T a obtenu le Prix du Refuge / Institut Randstadt 2015, en mai dernier, pour son action de promotion du sport auprès des publics transgenres. Une reconnaissance pour cette initiative de terrain qui vise avant toute chose à lutter contre les discriminations par le sport, tout en donnant les clés du bien-être et de l’acceptation. Pour trois euros, la piscine qui ose le genre ne fait pas genre.

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Photos Florian Bardou