Si un gay sur six vit aujourd’hui avec le VIH en France (1), et que chaque année le nombre de nouvelles infections reste élevé, c’est parce que nos stratégies de protection ne sont pas à la hauteur de la dynamique de l’épidémie. Pourtant nous connaissons tous un moyen fiable d’éviter l’infection : «mettre une capote !». Ce que nous avons tous fait un jour ou l’autre, et pour la plupart d’entre nous très souvent, voire systématiquement. Mais cet outil essentiel n’est pas suffisant. Sinon comment expliquer que l’on en soit là ?

Les données scientifiques récemment publiées concernant la prophylaxie pré-exposition (2) ou PrEP valident le constat suivant : si certains médicaments antiviraux ont été assimilés par nos corps avant que le VIH tente d’y pénétrer, celui-ci n’a pas la capacité de nous infecter. Nous savons également que pour une infection aujourd’hui évitée, c’est par répercussions plusieurs autres demain qui n’auront pas lieu.

Ainsi, que la PrEP permette à certains de nous de pouvoir éviter le VIH, c’est révolutionnaire ! Et que l’on soit un acteur de la lutte contre le sida, un gay, ou plus globalement une personne issue d’un groupe exposé au virus, nous devrions en premier lieu nous en réjouir.

UNE VISION MANICHÉENNE
Pourtant, les tentations sont fortes pour imposer une vision manichéenne consistant à devoir être pour ou contre la PrEP. Mais cette stratégie ne pose pas de bonnes questions pour lutter contre le sida : elle tente grossièrement de recréer un affrontement passé où certains voulaient que la capote reste le seul outil pour la prévention. Mais nous sommes en 2015, et la PrEP peut être très efficace si elle est bien utilisée.

Lutter contre le sida doit inclure toutes les stratégies qui ont démontré leur efficacité : la PrEP, la capote, la réduction du nombre de partenaires, les dépistages aussi souvent que nécessaire, les traitements précoces, etc.

Que la PrEP pose beaucoup de questions et amène des débats c’est nécessaire, en plus d’être souhaitable. Mais toutes ces questions ne doivent pas nous détourner de l’essentiel :

Si la PrEP est accessible «aux bonnes personnes», et qu’elle est «correctement prise»  et au «bon moment», nous pouvons éviter des infections, et réduire la dynamique de l’épidémie au VIH chez les gays.

Bien sûr de nombreuses autres questions sont parfaitement légitimes et se doivent d’être étudiées de près : l’impact communautaire, les Infections Sexuellement Transmissibles (IST), le coût pour la société, la médicalisation de nos sexualités, la place des labos, les souches résistantes, etc. Mais ces questions doivent être posées sans démagogie, sans tenter de susciter l’adhésion-par-la-peur-du-changement-et-de-la-nouveauté, et en allant un peu plus loin que «je ne veux pas en prendre» comme base argumentaire contre cet outil.

Par exemple, on entend dire que «la PrEP va modifier les comportements des gays vers un moindre usage du préservatif». Certains allant jusqu’à affirmer que «la PrEP n’aurait pas d’intérêt réel». Or poser le débat ainsi est malhonnête.

AUGMENTATION DES RAPPORTS NON PROTÉGÉS
Depuis 15 ans, le sexe-sans-préservatif augmente et cela n’a rien à voir avec la PrEP. Agiter la crainte de voir les comportements se modifier en conséquence de la PrEP n’a pas de sens, car c’est précisément l’effet recherché. Je m’explique.

La PrEP n’est pas un outil adapté à tous les gays, ni à n’importe quel plan sexe, ni d’ailleurs à tous les moments de sa vie. Et bien sûr, il ne s’agit nullement d’imposer la PrEP à tous les gays. En revanche, si certains d’entre nous qui ont actuellement une haute probabilité d’acquisition du VIH l’utilisent «correctement», alors la PrEP va leur apporter un bénéfice de protection. Inversement, si elle est utilisée par des personnes dont le risque de contracter le VIH est résiduel, alors il y a toutes les chances que la PrEP remplace une autre stratégie déjà efficace, cela sans un bénéfice additionnel de protection contre le virus. La question est de savoir pour qui cette protection par la PrEP est intéressante et souhaitable.

Certains prophétisent «une explosion des IST à cause de la PrEP», car «celle-ci n’y apporte pas de solution». Mais là encore, le débat est mal posé.

Précisons d’abord que l’accès à la PrEP doit nécessairement être associé au dépistage du VIH et des autres IST. Précisons encore que l’augmentation constatée des IST depuis 15 ans est liée aux expositions sexuelles au sens large : c’est à dire incluant les fellations qui ne sont quasi-jamais protégées par une capote. Si l’on comprend que la PrEP est un outil dirigé vers les gays qui ont un haut risque d’infection au VIH, précisément ceux qui s’exposent beaucoup aux IST. Et comme une partie de ces personnes s’est éloignée des dispositifs de dépistage, en particulier par la stigmatisation de certains acteurs de santé qui n’acceptent pas la sexualité sans préservatif, alors au contraire, l’accès à la PrEP peut créer des opportunités nouvelles de dépistage des IST.

Mais plutôt que de mettre en accusation la PrEP sur ce point, soyons honnêtes :

La question des IST ne peut ni être réglée par le préservatif, ni par la PrEP dans sa forme actuelle.

Interrogeons la pertinence de nos dispositifs de détection qui traitent les IST visibles, et omettent celles sans-symptômes-apparents qui entretiennent leurs dispersions. Et militons pour des offres en santé sexuelle centrées sur les besoins de toutes les personnes, quelques soient leurs pratiques et leurs moyens financiers. Et n’oublions pas que si la PrEP est accessible aux personnes les plus exposées au VIH, alors ce nouvel outil peut participer à diminuer les infections, ce qui est bénéfique à TOUS in fine.

Bien d’autres questions se posent avec la PrEP qui arrive, mais ne nous trompons pas de débat, la question n’est pas d’être pour ou contre la PrEP, encore moins d’être favorable à  telle ou telle manière de baiser. La question c’est : Quels outils sont efficaces et comment les rendre accessibles à nos diversités d’individus, de parcours de vie et de parcours de baise.
Stephen Karon

 

(1) « La prévalence de l’infection à VIH chez les HSH en France est de l’ordre de 17% » Dominique Costagliola, Directrice de l’Institut Pierre Louis d’Epidémiologie et de Santé Publique. Mai 2015.

(2) La PrEP consiste pour une personne séronégative à prendre des médicaments antirétroviraux en continu ou avant et après des rapports sexuels pour empêcher l’infection par le VIH. Deux études récentes ont montré que les niveaux de protection pouvaient être très élevés si les schémas de prises des médicaments sont scrupuleusement respectés.