Sorti aujourd’hui, le film Une Femme iranienne est au cœur d’une polémique depuis quelques semaines. En cause le choix du titre, mais aussi une traduction problématique de certains éléments de l’histoire liés au personnage d’Eddie, un garçon trans’ FtM. Explications.

UN TITRE QUI DIVISE
L’élément déclencheur de la controverse est sans nul doute le titre du film modifié par Outplay. Selon une tribune publiée dans le numéro de mars 2015 du magazine Transkind, il est loin d’être anodin «de passer du titre Facing Mirrors qui est une bonne traduction du titre original (ndlr, Aynehaye Rooberoo), à Une Femme iranienne qui invisibilise totalement le personnage trans’ masculin»: «Alors bien sûr, cette “femme” du titre est Rana (enfin j’espère), mais focaliser sur elle avec ce titre revient à effacer Eddie de l’histoire, à signifier par le vide qu’il est quantité négligeable. Et ce n’est pas ce que raconte ce film, ce n’est pas la vie de Rana qui est le sujet central, mais bien cette rencontre et cette amitié, ce voyage à deux qui se reflète dans le titre original.»

Thibault Fougères, directeur de la société Outplay qui distribue le film n’est pas de cet avis: «C’était un non-sens de sortir un film iranien avec un titre anglais, affirme-t-il à Yagg, et la traduction en français de Facing Mirrors n’était pas satisfaisante. Nous avons donc opté pour Une Femme iranienne, qui permettait de montrer le côté iranien du film, avec le mot “femme” qui renvoie autant à l’histoire de Rana que d’Adineh.»

Thibault Fougères l’assume, il a cherché un titre «plus parlant» pour attirer le plus largement possible. Autrement dit, ne pas en rester à une distribution communautaire et faire venir le grand public: «Je ne voulais pas connoter le film trop transsexuel», justifie-t-il. Les critiques sur ce choix, il les a entendues, mais les réfute, de même que les accusations de transphobie: «Le film date de 2011. Ça veut dire que depuis 2011, personne n’a voulu distribuer ce film en France. C’est un pari que fait Outplay, qu’on ne me reproche pas d’invisibiliser les trans’! Ce n’est pas choisir la facilité que de défendre un film comme celui-là. Je peux comprendre les critiques sur le titre, mais ça ne tient pas debout.» La réalisatrice Negar Azarbayjani et la productrice Fereshteh Taerpoor (lire notre interview) ne s’offusquent pas de ce changement de titre, même s’il a suscité quelques interrogations:

«C’est aussi arrivé en Allemagne que le nom original soit changé. Nous avons découvert cela en arrivant et en voyant l’affiche car nous ne savions pas ce que ça voulait dire. Nous avons demandé au distributeur pourquoi le titre était “Une femme”, alors qu’il y a deux personnages. Il nous a dit qu’il avait ses raisons pour ça, que c’était mieux pour le public.»

À ce jour, Une Femme iranienne représente la plus grosse sortie d’Outplay: «Nous avons une quarantaine de copies au premier jour de la sortie, ce qui n’est jamais arrivé, même avec Week-end d’Andrew Haigh en 2012, qui avait remporté un beau succès, mais qui avait eu seulement sept copies à sa sortie.»

EDDIE, UN PERSONNAGE TRANS’ OU INTERSEXE?
Mais d’autres problèmes viennent entacher la sortie du film. À plusieurs reprises dans les dialogues, le sous-titrage français présente le personnage d’Eddie comme trans’, puis comme intersexe, comme s’il s’agissait d’un synonyme, entraînant ainsi une confusion autour du personnage, qui est par ailleurs genré alternativement au féminin et au masculin. Pour Thibault Fougères, il ne s’agit certainement pas d’une négligence du sous-titrage. Il affirme avoir requis l’aide de plusieurs personnes du festival de Douarnenez pour les sous-titres, un événement qui met en avant les minorités stigmatisées, et entre autres les personnes trans’ et intersexes. À Nantes, lors de l’avant-première au Katorza, certain.e.s spectateurs/trices ont pourtant fait remarqué ces erreurs de traduction et la féminisation de certains dialogues. Mais toujours selon Thibault Fougères, d’autres ont estimé que la dénomination d’intersexe pouvait correspondre à Eddie autant que celle de trans’. Un débat houleux s’est poursuivi après la projection sur les réseaux sociaux.

Pour lever toute ambiguïté, Yagg s’est référé à la source, Negar Azarbayjani et Fereshteh Taerpoor qui ont co-écrit le scénario et imaginé ce personnage. «On a appris lors de la projection à Nantes qu’il y avait effectivement des problèmes de traduction», ont confirmé à Yagg la productrice et la réalisatrice, qui semblent assez étonnées de cette confusion autour de l’identité de ce protagoniste. «Mais Eddie est un homme trans’», assurent-elles.

EN FINIR AVEC L’HYPOCRISIE
Dans la tribune publiée dans Transkind (disponible aussi sur le blog Blundr), la conclusion est amère, car le cas d’Une Femme iranienne est loin d’être isolé. En définitive, s’il est plus que regrettable que le cinéma LGBT gomme ses personnages d’hommes trans’, il est facile d’y voir la reproduction des comportements d’une communauté LGBT qui n’accorde quasiment aucune visibilité aux hommes trans’: «Il y a très peu de films avec un trans’ masculin comme personnage principal, on peut les compter sur les doigts d’une main, mais on trouve toujours Boys Don’t Cry classé sur certains sites “LGBT” dans la catégorie lesbienne et ça ne choque que nous j’ai l’impression. Bien je pense qu’il est temps qu’on ne laisse plus rien passer, qu’on arrête d’être gentil, et qu’on s’arrête sur ces “détails” qui mis à la suite les uns des autres nous pourrissent la vie, il est temps d’exiger des gays, des lesbiennes et des bi.e.s cis qu’ils/elles prennent leurs responsabilités si ils/elles veulent continuer à arborer le sigle LGBT sans problème.»

La bande-annonce du film:

Si le lecteur ne s’affiche pas, cliquez sur Une Femme Iranienne – Bande Annonce Officielle (VOST)

Notre critique du film.
Notre interview de la réalisatrice et de la productrice.