Discuter avec Ovidie de son dernier film Le Baiser, c’est aussi l’occasion de parler de ses autres activités de productrice et de journaliste, et bien entendu de ses convictions féministes pro-sexe qui animent chaque aspect de son travail. Rencontre avec une personnalité humble et perfectionniste qu’on réduit avec un peu trop de facilité au monde du porno.

LE PORNO FÉMINISTE POUR CASSER LES CLICHÉS
Quelques jours plus tôt, Ovidie était à Toronto pour les Feminist Porn Awards, un événement sur lequel elle ne tarit pas d’éloges: «C’est un festival plein d’énergie positive. Les gens disent parfois que le porno féminin n’a pas forcément à être féministe, mais c’est une vraie communauté là-bas qui se renouvelle chaque année et qui est clairement engagée et militante, pas juste du porno destiné aux femmes… ce qui ne veut rien dire de toute façon.» Lors de cette neuvième édition, elle a d’ailleurs reçu une récompense, le Best Direction Award pour son film Pulsion: «C’est la troisième fois que j’ai un prix là-bas. J’étais très flattée d’être une Française reconnue dans ce milieu et pour un film en français. Il y a quelques Européennes là-bas mais qui tournent en anglais, c’est plus facilement exportable. Moi, j’arrive avec un film narratif et en français sous-titré, donc pas forcément très accessible. Ça fait trois ans que les FPA me soutiennent.» On saute sur l’occasion pour lui demander innocemment ce qu’elle entend par porno féministe:

«Ce qui le définit le mieux, c’est la volonté de représenter une diversité de pratiques, une diversité d’univers. Une diversité de corps aussi, de genres.»

«Avec cette troisième voire quatrième vague de pornographes féministes qu’il y a à l’heure actuelle, il y a des choses très intéressantes du côté des femmes trans’. C’est à ma connaissance le seul endroit où elles sont vraiment représentées. Dans le porno mainstream, il y a des catégories “she-male” qui ne font que reproduire le porno masculin, alors que le porno féministe, c’est du porno trans’ fait par des trans’. Elles représentent ce qu’elles sont dans la vraie vie pour casser tous les clichés, même au niveau de leur propre sexualité où justement on ne va pas les voir comme dans un porno mainstream. On peut aussi penser à tout le boulot que fait Courtney Trouble, tout le mouvement fat-positive. Et puis il y a des points de vue, des choses plus ou moins révolutionnaires, mais qui ne sont pas juste une représentation de codes déjà vus.»

DU PLAISIR A FAIRE UN FILM
Canal+ diffusera le 2 mai le dernier film d’Ovidie, Le Baiser: Claire, en couple depuis dix ans avec un homme, est témoin de l’agression d’une touriste américaine, à qui elle vient en aide. Troublée par cette rencontre, elle cherche à la revoir et entame une relation passionnée avec cette femme (voir la bande annonce en fin d’article). Un film qui sort du lot à plusieurs niveaux, par son format hybride entre cinéma pornographique et cinéma narratif, mais aussi parce qu’il est le fruit d’un cheminement personnel: «J’avais envie de montrer une histoire d’amour. De montrer du sentiment sans tomber dans le gnangnan. Ensuite, j’étais dans une période où je tournais en rond par rapport à ce que je pouvais faire en terme de réalisation. Je venais de terminer mon documentaire, que j’avais mis deux ans à faire et dont j’étais très satisfaite. Quel sens ça avait de continuer à réaliser des films qui restent médiocres, alors que je venais de faire un truc qui me plaisait et me correspondait? Ce n’était pas possible.» D’un point de vue plus personnel, c’est aussi sa relation avec une autre femme qui va donner l’impulsion de l’histoire du Baiser:

«J’avais envie de mettre un peu de moi. D’habitude, je ne mets pas de moi dans mes films, les films que je fais ne m’excitent pas trop.»

«En terme de réalisation, je fais attention à mes montages, à mes cadrages. ça me stimule intellectuellement aussi, parfois ça me fait rigoler. Mais ça ne m’excite pas. Et ça fait longtemps que ce que je tourne ne m’excite pas.» Terminé et bientôt présenté au grand public, Le Baiser est-il en accord avec ses attentes? «Il me correspond esthétiquement, il me correspond sexuellement, car j’aime les scènes qui sont à l’écran et que j’ai pris du plaisir à les filmer. Pas du plaisir sexuel, mais j’ai pris du plaisir au moment où on les a filmées. Et ça faisait très longtemps que ça ne m’était pas arrivé.»

Le Baiser - Ovidie - French Lover TVTiffany Doll et Madison Young dans «Le Baiser»

UN PORNO LOIN DU PORNO
Les conditions de tournage du Baiser ont aussi joué un rôle dans cet apaisement: «On s’est isolé en Normandie pendant une quinzaine de jours, on était une toute petite équipe. On était seuls avec Tiffany et Madison et les deux garçons.

«On était en osmose, détendus et isolés, comme si on s’était isolés du porno: on était loin des diffuseurs, loin des producteurs, loin des codes.»

«C’était calme. Je me souviens que Madison faisait du yoga le matin dans le jardin et ça a donné des trucs assez cools, comme le fait qu’elle ait deux éjaculations féminines. Elle m’a dit que ça faisait des années que ça ne lui était pas arrivé sur un tournage, que c’était le signe qu’elle était bien.» Le Baiser constitue aussi une sorte d’accomplissement pour la réalisatrice qui semble avoir réussi à se délester de certaines craintes: «L’an dernier quand on a projeté Pulsion en avant-première, j’avais expliqué les conditions de tournage, et je m’étais presque excusée du film que j’allais montrer parce qu’on est très limité en terme de budget, de temps. Et je me souviens qu’un de mes amis à la sortie m’a dit: “tu devrais arrêter de faire des films à excuses. Pour une fois, fais un film qui te ressemble”. Et je lui ai dis que ce n’était pas possible, avec si peu de jours de tournage, si peu d’argent. Qu’il valait mieux ne pas l’envisager. Et puis en quelques mois, l’idée a fait son chemin et finalement je suis contente de l’avoir tenté.»

Le Baiser - Ovidie - French Lover TVTiffany Doll et Madison Young dans «Le Baiser»

RECHERCHE ACTRICES POUR SCENE BIE
À l’écran, deux actrices incarnent l’histoire d’amour d’Ovidie: Madison Young et Tiffany Doll. Un choix qui ne doit rien au hasard: «Madison, je l’avais découverte dans Too Much Pussy. Je l’avais trouvé rayonnante. Solaire.» Ovidie la rencontre aux Feminist Porn Awards et, lorsque l’idée du Baiser commence à faire son chemin, la recontacte. Il lui faut une actrice de la trempe de Madison Young: «Ça faisait longtemps que je n’avais pas tourné de scènes dites lesbiennes parce qu’à chaque fois c’est bidon. Les actrices ne sont pas forcément bies, ou alors bies pour se rendre intéressante au regard masculin. Ces filles arrivent parfois avec des faux ongles, elles n’ont pas le feu sacré, elles sont en représentation. Ça ne va pas. Si je voulais vraiment faire cette histoire, il fallait vraiment que je prenne quelqu’un qui assure. C’est pour ça que j’ai pensé à Madison. Je savais que ça tiendrait la route.» Par chance, elle accepte. Ovidie fait appel à Tiffany Doll avec qui elle a déjà travaillé: «Elle est plus dans l’intériorisation de son plaisir, au contraire de Madison. Mais elle part bien, assez facilement. Dans la scène de sexe finale, tout s’est passé dans un silence total, religieux. On était tous un peu impressionné.e.s par ce qui était en train de se passer et même si Tiffany intériorise, je voyais dans son regard qu’elle était très loin.»

Une autre condition apportait une certaine contrainte à son casting: «Il fallait trouver une nana qui accepte de tourner dans une scène avec deux mecs, une scène bie. Je savais que Tiffany avait déjà tourné avec des mecs bis, donc ça ne poserait pas de problèmes, mais je sais que plein de filles auraient refusé. C’est un milieu quand même hyper homophobe.» Car contrairement aux apparences, le porno n’est pas si ouvert d’esprit, et il y règne toujours des relents de misogynie:

«La première des raisons, c’est une vraie homophobie, un vrai dégoût. Je sais qu’à l’époque où Titof avait fait des films gays, des filles m’avaient dit qu’elles ne voudraient plus jamais tourner avec lui. Autre argument, plus que fallacieux, c’est l’absence de confiance vis-à-vis du sida. Je suis arrivée fin des années 90 dans ce métier, des acteurs qui à côté des tournages baisent sans capotes, j’en ai vu des tonnes. C’est totalement hypocrite.»

Si le lecteur ne s’affiche pas, cliquez sur BA LE BAISER réalisé par OVIDIE

ÉVOLUTION DU PORNO ET FÉMINISME 2.0
La fameuse scène bie est lourde de signification: «Ça va être la première fois que Canal+ va diffuser une scène bie entre deux mecs. D’habitude, les films sont diffusés dans la case Nuit Gay, mais à ma connaissance pas d’hommes bisexuels.» Une petite révolution «plus pansexuelle qu’homosexuelle», explique Ovidie:

«En général, on scinde porno gay et porno hétéro. C’est soit l’un, soit l’autre.» Rendre visible la bisexualité en tant que telle dans du porno, un acte quasi militant, non? «Je l’ai fait pour me faire plaisir d’abord. Mais de fait, ça devient militant.»

L’industrie du porno, mais aussi le public sont-ils prêts à laisser bousculer leurs codes? La question laisse Ovidie très songeuse: «Il y a quelques semaines je n’aurais pas dit ça, mais je pense que ça peut évoluer positivement. Je l’ai remarqué aux Feminist Porn Awards en constatant que Jiz Lee, actrice porno genderqueer, était de plus en plus demandée dans les productions mainstream. Elle va tourner pour une production Adam & Eve, et elle a déjà tournée pour Evil Angel, qui est la production masculine gonzo par excellence. Elle impose ses règles, même la digue dentaire, ce qui est complètement fou dans le milieu du porno hétéro! Ça me fait dire qu’il y a un intérêt du porno mainstream pour ça, je crois qu’il y a des gens qui commencent à s’ouvrir un peu.»

De façon plus générale, Ovidie note une forte progression des questions liées au travail du sexe dans le mouvement féministe: «On a clairement une vague de féministes 2.0 qui sont plus jeunes et très actives sur les réseaux sociaux et qui ont permis une grosse sensibilisation par rapport au slut-shaming, autour des questions trans’ aussi. J’ai vraiment l’impression que c’est grâce aux réseaux sociaux. Certaines féministes vont maintenant avoir tendance à prendre la défense des pornstars alors qu’elles ne l’auraient pas fait avant, ou vont être plus sensibilisées aux questions autour de la prostitution, sans être abolitionnistes. Pour moi c’est grâce aux féministes 2.0. Ça amène des gens à se poser des questions, dans notre façon d’écrire, dans notre façon de filmer, on est plus vigilants à certaines choses. Je suis en perpétuelle auto-correction de moi-même. Il y a encore deux ans, par exemple, j’aurais pu parler de “la sexualité de la femme”, sans penser à mal. Aujourd’hui je ne dirai plus ça, mais “les sexualités des femmes”. Je fais aussi plus attention aux pronoms que je peux utiliser. Et ça, c’est aussi grâce aux retours qu’on peut avoir sur les réseaux sociaux, ça nous fait avancer.»

FRENCH LOVER: LE SEXE A VISAGE HUMAIN
Ovidie a fondé il y a maintenant quelques années French Lover TV, une chaîne d’éducation sexuelle: «Le concept se situe dans le prolongement de ce que j’avais déjà fait en 2001 avec Sexualité mode d’emploi et c’était déjà très didactique, sur le préservatif féminin, sur la digue dentaire, c’est quoi, à quoi ça ressemble, qu’est-ce qu’on ressent… En 2008, on s’est dit qu’il fallait en faire une chaîne. Ce n’est jamais que ce que faisaient les féministes pro-sexe de la première vague, Annie Sprinkle, Nina Hartley, Fanny Fatale. Ça n’existe pas en France? On va le faire.» Ovidie démontre facilement l’intérêt que présente une chaîne comme French Lover TV: «C’est important de représenter autre chose et pas tout le temps les mêmes pratiques.»

«Puisque la pornographie sert de modèle malgré nous – comme tout environnement médiatique, ça nous inspire pour le meilleur et pour le pire –, autant utiliser ce moyen pour faire passer des messages positifs autour de la sexualité.»

«À titre personnel, ça m’intéresse de filmer les gens avec leurs histoires et leur ressenti, c’est le côté humain qui me plait. Je préfère filmer une fille qui essaie un truc et me dit que c’est déceptif ou que ça ne marche pas, et qui va essayer autrement, plutôt que filmer quelqu’un qui va simuler devant la caméra. C’était quand même une grosse partie de mon métier jusque-là: filmer des gens qui simulent. C’est ça, le porno, on a beau dire et certains le font plus ou moins bien, mais ça reste du “fake”. Faire French Lover TV, ça m’a aussi permis de rencontrer plein de gens avec des histoires différentes, de poser des questions. Montrer de l’humain, ça fait moins abstrait que de lire un énième article sur comment faire une bonne fellation.»

LE TICKET DE MÉTRO: DU PORNO… MAIS PAS QUE
Depuis deux ans, Ovidie tient le blog Le Ticket de Metro sur le site du quotidien Metronews: «On ne savait pas trop ce que ça allait donner quand on a commencé. J’ai pensé qu’avec une audience comme celle de Metro, ça signifiait une grosse propagation du message auprès de Monsieur et Madame Tout-Le-Monde. Et je me suis dit que c’était risqué parce que ce n’était pas forcément la bonne cible: des gens qui ont manifesté contre le mariage pour tous, des gens très coincés, des misogynes. Mais j’ai pensé aussi que sur une majorité de personnes choquées, il y en aurait peut-être quelques-un.e.s que ça allait faire réfléchir… Et au final, je suis toujours très contente de cette collaboration.» Sur le Ticket de Métro, Ovidie parle de féminisme, d’amour, de culture et il lui arrive même parfois de parler de pornographie: «J’essaie de parler de corps en général, de féminisme en général, de tout ce qui a trait aux corps et aux sexualités. Parfois, ça me fait mal au coeur quand j’entends “Ovidie écrit un blog sur le porno”. Ça peut venir de gens bien attentionnés, mais ça m’ennuie d’être ramenée à ça parce que c’est très stigmatisant.»

«Je ne suis pas dans un rejet de ce que j’ai pu faire, car ça m’a enrichie humainement, professionnellement et intellectuellement. N’empêche que c’est stigmatisant, “machine, c’est celle qui fait du porno”, ça anéantit l’autre, ça le disqualifie d’avance.»

«Il y a évidemment plein de gens qui ne s’arrêtent pas à ça. Mais je sais aussi que c’est le premier argument de mes ennemis, de ceux qui ne sont pas d’accord avec moi. Donc ça me fait tiquer, même de la part de gens qui le font sans mépris. Je n’écris pas que sur le porno.»

«PARFOIS, NOS AMIS SONT NOS ENNEMIS»
Choquée par les manifestations contre le mariage pour tous en 2013, Ovidie regarde d’un œil inquiet l’essor progressif de forces réactionnaires qu’elle voit gagner en importance dans différents coins du monde: «Comme plein de gens, j’ai été stupéfaite de ce qui s’est passé avec la “Manif pour tous”, ça a été une douche froide de se dire qu’on en était encore là. Ce qui c’est passé, je le mets dans un ensemble car quand on prend du recul, il y a eu aussi ce rétropédalage autour de l’avortement en Espagne, et là, je reviens des États-unis où des lois se préparent à Los Angeles mais aussi à l’échelle de la Californie pour bannir le porno. Sous couvert de safe sexe, les personnes qui travaillent dans le porno vont risquer des sanctions pénales et n’auront plus le droit d’exercer. Ce qui se passe aux États-Unis, en Espagne, en France, ce sont des exemples, mais c’est une vague conservatrice qui est sur le monde entier.» Ovidie a bien conscience aussi que les réactionnaires n’ont pas le monopole des atteintes aux droits et aux libertés: «Ce n’est pas juste une poignée de cathos qui interprètent mal la Bible, ça va bien au delà. Parfois, nos amis sont nos ennemis, on le voit avec des gens qui se prétendent féministes, qui se prétendent de gauche, avec des demandes d’interdiction, de censure… Je le mets dans un tout.»

Le Baiser sera diffusé sur Canal+, samedi 2 mai à 00h20.

Voir le reportage de Canal+ sur les coulisses du tournage du Baiser: