Dans le petit monde de la lutte contre le sida, nous assistons à des prises de position en faveur de la PrEP assez surprenantes (Prophylaxie pré exposition, par prise du médicament du laboratoire Gilead, Truvada, vulgairement surnommé par certains gays «la pilule gay sexuelle»).

Ainsi, nous autres séronégatifs réticents à prendre ce médicament pour nous protéger d’une contamination du VIH, nous serions d’affreux rétrogrades, des gays stupides qui ne comprennent rien à l’air du temps, et qui entravons bêtement la fin du préservatif.
Les donneurs de leçon, qui s’autoproclament en phase avec leur époque, feraient mieux de se pencher sur les grandes erreurs d’interprétation commises dans le passé, ils feraient preuve alors de plus de prudence et de modestie. Au tout début du sida, certains gays ont minimisé l’ampleur de la catastrophe qui s’annonçait, car elle dérangeait l’insouciance ambiante issue de la libération sexuelle des années 70 : la mise en place du safer sex n’a pas été une mince affaire (1). Plus récemment lorsque le bareback est arrivé, certains ont préféré accuser les séropositifs de vouloir contaminer les séronégatifs, plutôt que de comprendre ce qui se passait : les barebackers (séropositifs) prenaient la parole pour exprimer leurs difficultés existentielles et sexuelles (2).

Aujourd’hui on voudrait nous refaire le coup d’interpréter à notre place ce qui est en train de se passer et de nous imposer une méthode de prévention qui présente peu d’intérêt et beaucoup de dangers.

UNE ATTITUDE LUCIDE
En tant que séronégatif, je suis particulièrement concerné et j’ai aussi droit à la parole. Je ne suis pas un frustré sexuel, et je ne place pas ma prévention sur le terrain de la morale mais sur celui de l’efficacité et de la maximisation de mon plaisir sexuel. Pratiquer le safer sexe sous toutes ses formes, c’est effectivement adopter une attitude lucide, et lorsque je mets un préservatif je ne pense pas au déficit de la sécurité sociale, je pense à ma santé, à mon bien être. J’ai la chance de ne pas avoir besoin de prendre des médicaments, je surveille mon alimentation et je fais un peu de sport. Je suis préoccupé par le réchauffement climatique et je pense que nos sociétés de consommation sont à bout de souffle. Ecologie, santé, sexualité, économie, tous ces aspects de la vie forment un tout. Dans ce contexte, et à partir de cette analyse de l’évolution de notre société, je n’ai effectivement pas du tout envie de prendre du Truvada, pas envie d’ingurgiter des médicaments inutiles, de supporter leurs effets toxiques, de polluer la nappe phréatique, de créer des souches de virus résistantes, d’enrichir les laboratoires pharmaceutiques.

UNE VISION IDEOLOGIQUE
Voilà pourquoi sans doute le commerce du Truvada en traitement préventif ne décollera pas. L’immense majorité des séronégatifs n’est pas concernée par ce modèle de prévention qualifié par certains de «high tech», il correspond à une vision idéologique qui n’est plus dans l’air du temps. C’est un système de prévention compliqué à prescrire, coûteux, déresponsabilisant, très contraignant (il implique une planification de son activité sexuelle et impose de programmer ses prises de médicaments en conséquence), très partiellement efficace (ne concerne ni les séropos, ni la prévention des autres autres IST), et pour finir reposant sur un modèle de médecine productiviste (pour ne pas dire vétérinaire) dangereux pour notre santé et celle de la planète (3).

On pourrait trouver des expérimentations de ce type de médecine dans l’armée américaine : lorsque la syphilis faisait des ravages dans la troupe débarquée un peu trop hâtivement dans le port de Pattaya en Thailande, il était tentant d’injecter aux marins soldats une dose de pénicilline avant de leur ouvrir la porte des bordels. Mais on craignait déjà de fabriquer des souches résistantes (4).
Personnellement j’ai une autre vision de la situation. Je pense que depuis longtemps, depuis notamment la publication des livres de Guillaume Dustan et d’Erik Rémès, on ne comprend pas bien ce qui se passe dans la sexualité gay et en particulier la sexualité des gays séropos. Or la PrEP, présentée comme le nouveau remède miracle, fait l’impasse totale sur ce que les enquêtes mettent en évidence : actuellement ce sont les séropos qui prennent le plus de risques, qui attrapent le plus d’autres IST dont la redoutable hépatite C, ce sont encore eux qui consomment le plus de drogues. (5)

MALAISE PSYCHIQUE
Il serait temps, au lieu de banaliser la séropositivité, de se pencher plus sérieusement sur tous ces symptômes d’un malaise psychique qui se propage, et pas seulement chez les séropos bien entendu. Pourquoi la sur consommation sexuelle, débridée, à grand risques de contaminations diverses devrait être forcément le signe d’un épanouissement personnel ? Proposer aux séronégatifs une barrière chimique contre les séropositifs, dont le principe même entretient la phobie de la capote, ne nous sortira pas de la crainte des contaminations, loin de là. Il est plus urgent de travailler sur la visibilité de la séropositivité, d’informer correctement sur la charge virale indétectable et de nous sensibiliser davantage à la santé sexuelle.

Pour finir, j’aimerai que l’on cesse les comparaisons qui ne tiennent pas. L’époque où il fallait se battre pour que les laboratoires se hâtent et trouvent de nouveaux traitements est révolue. Un laboratoire comme Gilead est aujourd’hui dans une autre logique, bien connue de tous les spécialistes de l’industrie pharmaceutique. Il anticipe l’arrivée des génériques, cherche de nouveaux marchés solvables et développe une stratégie commerciale et non une politique de santé publique. Il a aussi intérêt à aller vite et à ne pas trop prolonger les essais : pour Ipergay, la recherche financée par l’ANRS mis en place pour évaluer l’efficacité de cette PreP, on nous avait annoncé en 2012 devoir travailler sur un échantillon de 2000 personnes et aujourd’hui on nous dit qu’avec 353 cela suffit grandement, les calculs mathématiques ont sans doute changé depuis. D’où les soupçons récurrents de conflits d’intérêts qui collent à la réputation sulfureuse de cette industrie. (6)
Aujourd’hui ce sont davantage les modalités de financement de la prévention qui bloquent toute évolution, bien plus que le soi-disant moralisme rétrograde des opposants de la PreP. Le financement aléatoire par projets, la salarisation des militants (et donc parfois leur muselage), et la défense de prés carrés ont fait perdre à la prévention toute efficacité. (7)
Il faut retrouver un langage juste pour remobiliser les gays, les inviter à parler de leur sexualité, à s’interroger sur leurs pratiques, pour à nouveau rendre compatibles sexualité, plaisirs, bien être et prévention.
Hervé Latapie
(1) Histoire du sida, Mirko Grmek, Payot 1989, réédité en 1995. Le Rose et le noir, Frédéric Martel, Seuil 1996, poche Points 2000.
(2) Le désarroi bareback du jeune séropote, dans Génération trithérapie, Hervé Latapie, éditions Le Gueuloir 2012. Les homosexuels et le risque du sida. Individu, communauté et prévention, Gabriel Girard, Presses Universitaires de Rennes, 2013.
(3) Voir par exemple http://agriculture.gouv.fr/Le-plan-Antibioresistance,1942
(4) History of U.S. Military Contributions to the Study of Sexually Transmitted Diseases, Military Medicine, Vol. 170, April Supplement 2005.
(5) Voir les enquêtes Presse Gay de l’INVS ou le Baromètre gay.
(6) Lire par exemple : La stratégie de la bactérie, une enquête au cœur de l’industrie pharmaceutique, Quentin Ravelli, Seuil 2015.
(7) Pour une réflexion sur tous les enjeux économiques et sociaux de la prévention, voir par exemple un texte de l’économiste Claude Le Pen, Prévention de masse versus prévention à la carte, le point de vue de l’économiste, http://books.openedition.org/cdf/1684?lang=fr.