Jusqu’au début du mois d’avril, Fabrice Houdart, ‪chargé de projets principal pour le Maghreb à la Banque mondiale‬, était président de l’association Globe, qui réunit les employé.e.s LGBT de l’organisation. À ce titre, il a beaucoup travaillé sur les rapports entre la protection des minorités sexuelles et le développement, notamment grâce au soutien financier du fonds fiduciaire des Pays nordiques, grâce auquel a pu être réalisé – sous la supervision de Fabrice Houdart – le court-métrage ci-dessous, sur l’interconnexion entre orientation sexuelle, identité de genre et pauvreté. C’est aussi à son initiative et grâce à ce financement qu’a été organisée en mars 2014 une conférence intitulée «Le coût économique de l’homophobie – De l’impact de l’exclusion des LGBT sur le développement» (lire En quoi l’homophobie est-elle un frein au développement économique?).

Si le lecteur ne s’affiche pas, cliquez sur ‪Sexual Minorities and Development: A Short Film‬

Aujourd’hui, Fabrice Houdart est surtout un lanceur d’alerte. À l’automne 2014, il a attiré l’attention sur une prime de 94 000 dollars dont avait bénéficié Bertrand Badré, le directeur financier de la Banque mondiale. À la suite de cette révélation, de nombreux/ses employé.e.s de la Banque mondiale ont bruyamment manifesté leur mécontentement et leur impatience à voir l’organisation se réformer. Bertrand Badré a renoncé à son bonus, mais pour Fabrice Houdart, les problèmes n’ont fait que commencer.

FUITE DE DOCUMENTS CONFIDENTIELS
Ouvertement critique de la façon dont est dirigée la Banque mondiale par le président Jim Yong Kim et son équipe, Fabrice Houdart s’interroge en mars dernier sur son blog interne sur le coût d’une enquête menée par le cabinet d’avocats Locke Lord sur de possibles malversations autour d’un prêt d’un milliard de dollars à la Chine. Quelques jours plus tard, il est informé qu’il est lui-même la cible d’une enquête de ce même cabinet d’avocats, accusé d’être à l’origine de la fuite de documents confidentiels, ce qu’il a toujours nié. Ces documents portaient sur les ‪politiques de sauvegarde environnementale et sociale‬ de la Banque mondiale. S’il est soupçonné d’avoir transmis ces documents à des personnes extérieures à la Banque mondiale, c’est parce qu’il a participé, en tant que président de Globe, à un groupe de travail sur l’orientation sexuelle et l’identité de genre (SOGI), à l’initiative du Bank Information Center et d’autres ONG comme Human Rights Campaign, Human Rights Watch, Oxfam etc. L’un des rôles de ce groupe de travail est de s’assurer que les politiques de sauvegarde de la Banque protègent pleinement tous les individus sans distinction de sexe, d’orientation sexuelle ou d’identité de genre et de faire en sorte d’éviter, réduire et compenser les effets potentiellement négatifs sur la communauté LGBT‬.

Joint par Yagg, Fabrice Houdart précise qu’il n’est pas autorisé à s’exprimer et renvoie vers ses avocates, Beatrice Edwards et Karen Gray, du Government Accountability Project (GAP), un cabinet d’avocats spécialisé dans la défense des lanceurs/euses d’alerte. «Mon point de vue est que cette enquête illégale sur mes efforts connus pour pousser la Banque mondiale à reconnaître les droits des personnes LGBT au développement ne fait malheureusement que nuire un peu plus à la crédibilité de M. Kim ainsi qu’à l’opinion publique de la Banque mondiale, admet-il néanmoins. C’est désolant!»

Pour Beatrice Edwards, la coïncidence est d’autant plus étrange que, comme elle l’a expliqué à Buzzfeed, la banque a «fait appel à quelqu’un qui a à l’évidence tout intérêt à discréditer la personne sur laquelle pèse l’enquête».

MESURE DE RÉTORSION?
Bien qu’il s’en défende, difficile de ne pas voir dans cette enquête une mesure de rétorsion de la part de Jim Yong Kim, dont Fabrice Houdart est l’un des plus virulents opposants. «Des membres du personnel et des activistes accusent la banque d’entretenir une culture de la rétorsion, une culture qui menacerait d’écorner la légitimité de la banque et l’inclusion des salarié.e.s, écrit ainsi Jeff Tyson sur le site Devex, une plateforme sociale consacrée aux questions de développement. Houdart, connu pour avoir organisé des manifestations d’employé.e.s au siège social de la banque et pour critiquer les réformes et la hiérarchie de la banque via des posts sur ses blogs, est vu par beaucoup comme un lanceur d’alerte injustement ciblé pour avoir fait fuiter un document interne, un acte qu’il nie et dont les spécialistes de la question disent qu’il est courant au sein de la Banque et d’autres grandes institutions de Washington.»

«Nous envisageons la possibilité que l’enquête qui vise Fabrice Houdart soit une mesure de rétorsion, a confirmé Beatrice Edwards à Yagg. Nous savons que la Banque mondiale dévoile des informations sans respecter ses propres critères très souvent. Par conséquent, l’enquête sur M. Houdart parait punitive.»

Dans un entretien à Buzzfeed, Jim Yong Kim a expliqué qu’il ne pouvait pas faire de commentaires sur l’enquête parce qu’elle concerne «des affaires internes liées à des questions de ressources humaines précises». Il a néanmoins ajouté: «Y a-t-il des informations dont nous précisons spécifiquement à notre personnel qu’elles ne doivent pas être partagées avec d’autres, qui sont des informations confidentielles? Absolument. Et comme dans n’importe quelle organisation que je connaisse s’il y a des règles explicites selon lesquelles on ne peut pas partager ces informations, [quand] des employés violent les règles, contournent ces directives et partagent ces informations, nous devons enquêter.»

«La Banque mondiale ne commente pas les enquêtes en cours, a répété le service de presse, sollicité par Yagg. La Banque mondiale peut confirmer qu’une enquête a été lancée en juillet 2014 sur la révélation non-autorisée de plusieurs documents confidentiels.»

Créée en 1944, la Banque mondiale a pour mission de proposer des prêts et une assistance technique aux pays émergents. Cette aide peut être assortie de conditions afin de protéger les populations. C’est ainsi qu’en février 2014, elle a suspendu un prêt de 90 millions de dollars à l’Ouganda en raison de sa politique réprimant l’homosexualité. Ce dispositif de sauvegarde n’est cependant pas toujours aussi efficace que veut le croire la Banque mondiale, comme le montre une enquête du Consortium international de journalistes d’investigation (ICIJ) publiée la semaine dernière.

Un fond de soutien a été lancé pour permettre à Fabrice Houdart d’avoir les moyens financiers de se défendre.