En Afrique du Sud, le viol correctif est une réalité pour un grand nombre de lesbiennes. Un quart des femmes qui s’identifient comme lesbiennes ou homosexuelles auraient eu des rapports sexuels non consentis avec des hommes, selon une étude publiée en 2013. La journaliste et documentariste Iris Lebrun, diplômée en documentaire de la Royal Holloway University of London, a eu envie de donner la parole à l’une de ces femmes. C’est ainsi qu’est né ce court documentaire, consacré à Busisiwe, travailleuse sociale, coach de football d’une équipe féminine, lesbienne et mère de cinq enfants, tou.te.s né.e.s de viols correctifs qu’elle a subis. Découvrez le film ci-dessous, puis l’entretien qu’a accordé à Yagg la réalisatrice.

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Pourquoi ce film? J’ai réalisé ce film dans le but de sensibiliser l’opinion publique à l’épidémie de viols que connaissent les femmes lesbiennes en Afrique du Sud. Je me souviens de la première fois que j’ai découvert ce fléau. C’était lors de la coupe du monde de football en Afrique du Sud en 2010, les Gay Games lui ont succédé et je me souviens avoir vu lu un article dans The Guardian sur les «Chosen Few», l’équipe de football lesbienne sud-africaine luttant contre les discriminations endurées dans les townships.

C’est là que j’ai découvert le viol «correctif», j’avais trouvé ces deux mots mis côte à côte tellement choquants qu’ils ne me sont jamais sortis de la tête depuis.

Comment avez-vous rencontré Busisiwe, la femme qui est au cœur de votre film? Tout d’abord, j’ai pris contact avec plusieurs associations LGBT Sud Africaine mais à cause de la sensibilité du sujet et une certaine lassitude vis à vis des médias occidentaux, j’ai réalisé assez rapidement qu’il fallait que je trouve un moyen d’entrer en communication directe avec des femmes qui avaient connu le même traumatisme que Busisiwe. Parler de son homosexualité et des violences que cela entraine dans un pays comme l’Afrique du Sud n’est pas une tâche facile.

J’ai réussi à prendre contact avec Busisiwe grâce à l’aide d’une de ses amies. C’est Collen Mfazwe, étudiante en photographie, militante LGBT et assistante de la photographe Zanele Muholi qui m’a permis d’entrer en contact avec Busi et sa famille. Les premières prises de contacts ont été téléphoniques; Busisiwe et Collen habitent à quelques kilomètres de Johannesburg et moi à Londres.

Quatre mois plus tard, après avoir expliqué ma démarche à Busisiwe, obtenu son accord et avec l’aide d’une organisation caritative, One World Media, qui soutient le développement international, j’atterrissais à Johannesburg.


Comment avez-vous tourné avec Busisiwe et sa famille? Lors de notre première rencontre, j’ai gardé la caméra dans mon sac et j’ai réexpliqué en détail ma démarche à Busi afin de la mettre à l’aise. Nous nous sommes baladées à trois (Busi, Collen et moi-même) dans son quartier, je m’en souviens comme si c’était hier, c’était en fin d’après-midi l’air était doux et une atmosphère de confiance régnait.

Au détour d’un carrefour, Busi a préféré changer de trottoir car elle ne voulait pas passer à côté d’un bâtiment, c’est à ce moment qu’elle m’a expliqué ce qui s’y était passé.



Je suis ensuite restée trois semaines dans un township proche du domicile de Busisiwe et lui rendais plusieurs visites par semaines quand son emploi du temps le lui permettait pour l’habituer à la présence de la caméra et réussir à capter des instants de son quotidien. Les débuts n’ont pas été faciles, principalement à cause de la langue. Même si Busisiwe parle anglais (langue nationale en Afrique du Sud), la langue Zulu est principalement utilisée dans son township et dans sa famille.
 Après plusieurs semaines et moments de partage, j’ai réussi à faire oublier la caméra petit à petit.

Comment en est-elle venue à parler des viols correctifs et de son orientation sexuelle? Nous avions convenu qu’il était important de faire part de son histoire car la pratique du viol «correctif» est un sujet dont on parle très rarement et qui est encore méconnu dans de nombreux pays. Pour Busisiwe, parler de son orientation sexuelle et des viols qu’elle a subis était un acte de militantisme.

Elle lutte au quotidien dans son quartier pour l’égalité entre les hommes et les femmes notamment grâce à l’équipe de foot féminine qu’elle entraine et nous faire part de son histoire est pour Busi un moyen supplémentaire de dénoncer ces discriminations.

Le film va-t-il être diffusé dans des festivals, en France notamment? Pour l’instant le film a été diffusé dans des festivals en dehors de la France, tel que le Queer Film Festival d’Oregon aux États-Unis. Je n’ai pas encore eu de retour des festivals français et j’espère qu’il trouvera sa place dans la sélection des courts-métrages documentaire. Ce qui compte surtout, c’est que cette pratique criminelle soit dénoncée et que les autorités réagissent.

Après ce film, quels sont vos projets? À l’heure actuelle, je travaille sur un nouveau projet documentaire qui, j’espère, prendra la forme d’un long métrage à propos des conceptions erronées que nous pouvons encore avoir sur le VIH en 2015. Il prendra la forme d’un portrait intimiste en nous plongeant au cœur de la réalité d’être jeune, gay et séropositif à l’heure de Grindr et des applications de rencontres. Après l’annonce de la séropositivité de mon meilleur ami, j’ai voulu le suivre dans son quotidien et explorer l’impact que cette nouvelle allait avoir dans sa vie.

Le site d’Iris Lebrun.

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