Casey Williams et Jerrod Nall sont ensemble depuis plus de dix ans et habitent à Indianapolis. Ils forment aussi le premier couple de même sexe à avoir pu se marier dans l’Indiana en juin dernier et à avoir pu dans le même temps adopter un enfant. Alors qu’ils passaient quelques jours en France début avril, Yagg a pu les rencontrer avec leur fille Amelia, 2 ans, à peine quelques jours après la promulgation du Religion Freedom Restoration Act (RFRA) et la polémique tonitruante qu’elle a déclenché aux États-Unis.

UNE LOI «HYPOCRITE»
Jerrod et Casey ont été agréablement surpris par la forte mobilisation suscitée par la signature de cette loi, qui sous couvert de protéger les libertés religieuses donnait aussi un feu vert aux discriminations: «Je pense que c’est la fameuse photo prise le jour de la promulgation qui a tout déclenché, où aux côtés du gouverneur sont présents des hommes qui sont ouvertement anti-gays, qui sont très publics sur ce qu’ils font et qui sont très fiers de voir Mike Pence signer une telle loi!» affirme Casey, qui a publié une tribune dans le Dallas Voice en réaction à l’entrée en vigueur de la loi. Tout comme lui, Jerrod a été estomaqué de voir le républicain assumer de cette manière: «Il disait fièrement “non il n’est pas question de discrimination”… Alors qu’il y avait des preuves que c’était bien le cas. C’est un mensonge et d’une hypocrisie totale.»

Tous deux dépeignent un portrait peu flatteur de leur gouverneur: «Mike Pence était au Congrès, il est resté longtemps à la Chambre des représentants, rappelle Casey. L’ancien gouverneur était un républicain lui aussi (Mitch Daniels, ndlr), mais il était davantage focalisé sur les entreprises. Moi-même, j’avais voté pour lui. Vous savez ce que Mike Pence a fait juste après la promulgation de cette loi? Il est parti en vacances en Europe!» Selon eux, il n’est pas impossible que Mike Pence se lance dans la course à la présidence de 2016. Peu connu hors de son État, le gouverneur a été propulsé sur le devant de la scène avec la polémique déclenchée par son RFRA. Reste à savoir si cela va lui attirer ou non le soutien du parti républicain s’il se décide à devenir candidat…

À QUAND UNE VRAIE POLITIQUE CONTRE LES DISCRIMINATIONS?
À peine la loi promulguée, les représentant.e.s républicain.e.s de l’Indiana ont dû déposer plusieurs amendements pour garantir un texte qui ne porterait pas atteinte aux libertés fondamentales. En tant que gays, Casey et Jerrod sont-ils satisfaits de ces changements?: «C’est un bon début, admet Jerrod, mais ça ne va pas beaucoup aider.»

«Une grande partie des partisans de la loi disaient que cette mesure n’était pas mauvaise car 19 autres États l’ont déjà mise en place. L’Illinois a une loi similaire, quand il était à l’époque sénateur, Barack Obama a d’ailleurs voté pour. Mais la différence, c’est que l’Illinois a une politique contre les discriminations dont sont victimes les gays et les lesbiennes, pas l’Indiana. Et le RFRA est tellement vaste, qu’il peut être utilisé pour n’importe quoi.»

Largement dominés par les républicains, le Sénat (40 sièges sur 50) et la Chambre des représentants (71 sièges sur 100) de l’Indiana ne laissent pas franchement espérer des progrès après cette modification du RFRA: «Les républicain.e.s ont la majorité, en gros ils/elles peuvent faire ce qu’ils/elles veulent et personne ne dira rien, explique Jerrod. Je serais étonné s’ils/elles essaient d’introduire une nouvelle loi sur la protection des personnes LGBT au niveau de l’État avant la prochaine élection. Je ne pense pas que ça se produira. J’espère que ça arrivera, mais je n’y crois pas. Casey pense que ça arrivera.» Plus optimiste, Casey place ses espoirs dans les grosses entreprises qui instaurent des politiques solides en faveur de leurs employé.e.s LGBT: «Dans mon entreprise, je suis complètement protégé. Tout le monde sait que je suis gay, marié, que j’ai une famille. Si quiconque trouve à y redire, il peut être renvoyé. Donc personne n’ose dire quoi que ce soit. Quand on travaille pour une grosse entreprise, il y a de toute manière beaucoup de diversité. Plus les grosses entreprises s’investiront là-dedans, mieux ce sera.»

PROTÉGER LES RELIGIONS: LE NOUVEAU COMBAT DES ANTI-ÉGALITÉ
Le RFRA aura en tout cas été une bien mauvaise publicité pour l’Indiana où selon les deux hommes il fait globalement bon vivre pour les personnes LGBT, comme le soutient Jerrod: «Je suis originaire du Texas, ça fait huit ans que je vis dans l’Indiana, je me considère comme habitant ici. Les gens de l’Indiana sont particulièrement accueillants. Et quand une loi pareille arrive, cela fait penser que tout l’État pense comme ça.» Casey, lui, a vécu une bonne partie de sa vie dans l’Indiana, et confirme cette impression: «On n’a jamais eu de problèmes, les gens voient que nous avons une fille, ils s’en fichent que nous soyons gays. Mes parents vivent dans une toute petite ville dans l’Indiana, et même là-bas, je n’ai jamais eu de problèmes. Et je crois que la population en général dans l’Indiana pense que la loi est ridicule.» Casey et Jerrod ne sont d’ailleurs pas dupes, l’essor des lois sur les libertés religieuses ne sont pas une réponse à une soi-disant menace sur les croyant.e.s: «Ces lois arrivent en réaction pour contrer celles sur l’ouverture du mariage aux couples de même sexe. Les opposant.e.s à l’égalité concentrent leur énergie là-dessus», s’agace Jerrod, tandis que Casey ajoute:

«Ils argumentent sur le fait qu’elles protègent les minorités. C’est quand même fou. Ces personnes sont déjà en position de dominants, elles prennent déjà les décisions! Pourquoi ont-elles besoin d’une protection? Et pourquoi mon mariage menacerait-il le leur? Ironiquement, les États-Unis ont des lois très fortes et les conservateurs en profitent.»

LE PREMIER COUPLE GAY MARIÉ DE L’INDIANA
Casey et Jerrod ont été le premier couple à voir leur union légalement reconnue par l’Indiana: «En juin 2014, le juge fédéral a suspendu l’interdiction de l’État, donc pendant deux jours, les gens se sont précipités au tribunal et se sont mariés avant qu’un juge fédéral ne stoppe tout. Nous nous sommes donc mariés pendant ce laps de temps. Mais nous ne savions pas entre juin et octobre si nous étions mariés ou non, c’était dingue! Un mois plus tôt, nous avions déjà notre adoption prévue par la même cour. Donc tout s’est fait dans la foulée.»

«L’Indiana n’est pas un État difficile pour adopter un enfant en tant que couple de même sexe. C’est une coïncidence que tout se soit passé en même temps. En fait, c’est la même dame qui nous a mariés et qui a finalisé l’adoption de notre fille.»

Jerrod et Casey sont devenus les parents d’Amelia grâce à une «open adoption»: «C’est la mère biologique qui nous a choisis, raconte Casey. C’est nous qui avons désormais la garde légale, elle a abandonné ses droits, mais elle a des liens avec Amelia. Nous la voyons environ tous les mois, nous connaissons ses grands-parents, nous connaissons aussi le père biologique. C’est un accord que nous avons négocié avec les parents.» Néanmoins, c’est le couple qui fixe les conditions: «C’est quelque chose de volontaire, une fois que l’adoption est finalisée, indique Jerrod. Si nous décidions aujourd’hui de ne plus revoir les parents biologiques d’Amelia, ils ne peuvent rien faire, c’est nous qui décidons. Il n’y a pas de document qui dit que nous avons une obligation de visite. Mais nous avons de très bonnes relations avec eux.»

UNE VISIBILITÉ SYNONYME DE PROGRÈS
Avec l’Indiana, beaucoup d’autres États ont ouvert la possibilité aux gays, aux lesbiennes, aux bisexuel.le.s de se marier au cours des derniers mois. Une accélération qui ravit le couple: «Je ne pensais pas que ça arriverait si vite, c’est encourageant. Même si à chaque fois les décisions sont rejetées par les cours… mais c’est à ça qu’elles servent, plaisante Casey. J’attends juin avec impatience.» C’est en effet dans trois mois que la plus haute juridiction des États-Unis devra se prononcer sur le mariage des couples de même sexe. «Qui sait les lois qu’ils essaieront de faire passer après ça? L’Oklahoma vient de passer une loi qui oblige tous les couples à être mariés religieusement. C’est stupide. Et cette loi va être rejetée par la cour, ce qui prendra encore trois ans…» Mais Casey constate néanmoins une nette évolution, en voyant la communauté LGBT se mobiliser dans la rue ou sur les réseaux sociaux contre une loi jugée injuste et discriminante:

«C’est ce que disait Harvey Milk, dans ces moments-là le mieux à faire c’est de sortir du placard. Car nos ami.e.s, nos familles doivent savoir qu’ils et elles connaissent quelqu’un de concerné. Je pense que c’est là qu’il y a eu un vrai changement ces dix dernières années. Les gens font leur coming-out, se marient, sont visibles.»