Thierry SchaffauserJe ne reviendrai pas sur les aspects homo-nationalistes déjà critiqués par des queers de couleur, et qui pourtant avaient déjà fait polémique lors de la pride de 2011, mais je voudrais insister sur l’utilisation du symbole d’une Marianne dans l’affiche présentée par l’Inter-LGBT. Je comprends que toute une partie de notre communauté se ressente républicaine et croit dans le concept très français d’universalisme, mais il faudrait que nos ami.e.s de l’Inter-LGBT comprennent que ce symbole exclut de fait toute une autre partie de la communauté qui elle n’y adhère pas, ou alors qui en est tout simplement exclue.

Il y a des homos ou trans’ qui ne sont pas français.es, qui n’ont pas le droit de vote, n’ont pas de papiers, sont privé.e.s de leurs droits civiques, sont détenu.e.s, criminalisé.e.s parce qu’usagèr.e.s de drogues ou travailleurs/euses du sexe, vivent dans des squats, sont harcelé.e.s par la police, et plein d’autres encore qui ne voient pas en quoi la république française les émanciperait.

Je vois cet engouement républicain comme un symptôme d’un agenda axé uniquement sur celui de «l’égalité des droits», notamment autour de la revendication du mariage pour tous, sans réflexion, ou trop peu, sur toutes les questions sociales et culturelles. Autrement dit, une fois que les discriminations en droit ont été combattues, que faisons-nous pour lutter contre des cultures discriminatoires qui persistent, et que faisons-nous pour donner plus de pouvoir sur leurs vies aux membres de nos communautés qui sont les plus précarisé.e.s par l’homophobie et la transphobie?

J’espérais que le contexte post-mariage permettrait de dépasser cet agenda, de percevoir ses limites pour toutes les personnes qui n’entrent pas dans les modèles (straight) du couple et de la famille, et de se re-concentrer sur d’autres valeurs que celle d’une république promettant l’égalité à tou.te.s sur le papier, mais dont on connait pourtant bien ses oublié.e.s.

On pourra toujours discuter de la pertinence de cette stratégie dans la lutte pour le mariage, mais je note que ce n’est pas l’universalisme républicain qui a prévalu dans les luttes précédentes, et pour cause, nous n’étions pas alors considéré.e.s comme faisant partie de l’ordre symbolique républicain. Dans la lutte contre le sida par exemple, il était évident à ses origines que la république n’était d’aucun secours face à l’émergence d’une maladie qu’elle ne comprenait pas. La gauche des années 1980 n’a pas su prendre les mesures d’urgence par peur d’en rajouter après la dépénalisation de l’homosexualité, un peu comme aujourd’hui elle bloque sur la PMA et les droits des trans’ par peur de trop en faire après le mariage.

Des mouvements comme Act Up ont compris alors que c’était par la mobilisation et l’auto-organisation de la communauté que nous arriverions à imposer un rapport de force favorable contre l’industrie pharmaceutique et les institutions complices de la progression du sida. Ce n’est pas la république française qui a fait pression sur les laboratoires pour qu’ils sortent d’urgence de nouvelles molécules au profit des minorités concernées par le sida et qu’elle ignorait complètement.

Soit l’Inter-LGBT assume un positionnement républicain (et sa teneur raciste) en disant clairement qu’elle emmerde ceux qui ne s’y reconnaissent pas, soit elle doit faire l’effort de comprendre que nos communautés sont riches de cultures militantes variées, qui peuvent également être issues des mouvements féministes, antiracistes dé-coloniaux, transféministes, queers, intersectionnels, ou d’autres encore qui portent des analyses très différentes sur l’injonction universaliste républicaine du paysage politique français, et en particulier sur ce que cela signifie en termes d’oppression pour les minorités de ce pays, qu’elles soient sexuelles et de genre, ou pas.

Thierry Schaffauser, co-fondateur du Syndicat du travail sexuel (Strass)