Rostom MesliIl y a beaucoup à dire sur l’affiche qui a été dévoilée ce samedi. Et il y a incontestablement de bonnes critiques à lui faire. En particulier, il est clair que le «nous» et le «vous» du slogan présentent des ambiguïtés importantes. En outre, leur superposition avec le visuel de l’affiche crée des sens (possibles, sinon nécessaires) troublants qu’il faudra sans doute dissiper. Faisons cependant crédit aux concepteurs/trices de l’affiche (bénévoles) de leur bonne foi: il est probable que ces problèmes avaient échappé à leur attention – d’autant que, si mes informations sont exactes, la conception du slogan et celle de l’affiche relèvent de processus relativement séparés dans l’Inter-LGBT (et peut-être cette mésaventure sera-t-elle l’occasion de réfléchir à cette séparation).

Disons-le donc d’emblée: mon propos ici n’est ni de défendre cette affiche, ni de dire qu’il faut la garder ou en changer, ni enfin de dire par quoi il faudrait (le cas échéant) la remplacer. Vivant à plusieurs milliers de kilomètres, je ne peux plus m’investir dans les discussions et les réunions hebdomadaires ou mensuelles qui conduisent à la Marche des Fiertés. Et d’ailleurs, quand bien même je le pourrais encore, au nom de quoi aurais-je le droit de décréter à moi seul que la suppression ou le maintien de l’affiche sont le préalable à toute discussion?

Je fais confiance à la délibération collective des militant.e.s et aux militant.e.s engagé.e.s dans ce travail prenant et coûteux (en temps, en énergie, en émotion) pour aboutir à la position qui sera la plus appropriée.

Mais je veux quand même ici — comme observateur attentif et quotidien de la communauté LGBT française, comme membre de cette communauté, et comme gay d’origine maghrébine et de parents musulmans — attirer l’attention sur ce que je considère être des problèmes importants dans la façon dont sont menés ces débats. Car si, encore une fois, un certain nombre de critiques sont légitimes, le mode sur lequel nombre d’entre elles ont été exprimées depuis 48 heures est, lui, insupportable. D’abord, s’il est bien sûr légitime d’analyser les sens d’une affiche, il serait bon aussi de se rappeler qu’une affiche pour la Marche n’est pas un traité de théorie sociologique; que forcément l’affiche simplifie, sélectionne, et hiérarchise, et que son office n’est pas d’offrir une compréhension adéquate et synthétique du monde social, mais d’amener des marcheurs/euses à marcher. On est presque gêné d’avoir à rappeler ces évidences, mais devant certaines des critiques, cela ne semble peut-être pas superflu.

Ensuite, accuser, comme le fait Gwen Fauchois, les militantes et les militants qui ont conçu cette affiche d’avoir rejoint «la blanchisserie républicaine», c’est vouloir ouvrir le dialogue par l’injure. Qualifier l’affiche de «tout simplement raciste et colonialiste» (tout simplement!) ou, comme le fait Marie-Hélène Bourcier sur un réseau social, de «raciste, néocoloniale et homonationaliste» (rien que ça!) c’est avoir du colonialisme, du racisme et de l’homonationalisme (terme aussi souvent employé que rarement défini) des conceptions tellement larges qu’elles en deviennent parfaitement insignifiantes. C’est en outre prétendre que le sens d’un visuel et d’un slogan est simple et univoque — et que ce sens a vocation à être déchiffré et fixé, pour tou.te.s et une fois pour toutes, dans une sorte de conclave LGBT autoproclamé qui aurait le dernier mot sur l’interprétation des textes sacrés, des textes profanes, et même des affiches de manifestation!

Commençons donc par cette polysémie — dont Gwen Fauchois passe l’essentiel de son papier à nous dire qu’elle refuse même d’en entendre parler. Il est absurde de prétendre qu’il serait illégitime, forcément fasciste, forcément droitier, d’utiliser la symbolique républicaine du coq ou de Marianne. Cela peut être le cas. Mais ces symboles, comme tout symbole, sont aussi des signifiants flottants qui peuvent être infléchis dans des directions multiples et articulés de façons diverses. Les symboles républicains ont bien sûr servi l’entreprise coloniale. Mais ils ont aussi fourni un langage aux luttes émancipatrices de populations dominées — en France, mais aussi très au-delà (et notamment en Afrique ou en Amérique du Sud, dans ces groupes ethniques ou raciaux dont certains de nos accusateurs les plus ardents aiment à se revendiquer les héritiers ou les continuateurs).

Plus près de nous, le drapeau tricolore, c’est le Front National bien sûr, mais c’est aussi, pour celles et ceux d’entre nous qui sommes assez vieux pour nous en souvenir, la France Black Blanc Beur qui défila sur les Champs-Élysées en 1998. Il faut donc se garder de tout essentialisme en la matière.

Et plus près de l’Inter-LGBT, Marianne ou le Coq gaulois peuvent bien sûr servir à l’affirmation d’idéaux nationalistes rances. Mais ils peuvent aussi être des outils très efficaces pour mettre au jour les contradictions entre les promesses émancipatrices de l’idéal républicain et ses pratiques réelles. Représenter une Marianne androgyne et noire, ce n’est pas seulement, comme le croit trop simplement le Nègre Inverti, appeler à une intégration vide de sens; c’est aussi, par l’image, rendre visible le sexisme, le racisme et l’hétérosexisme implicite et parfois explicite de l’égalitarisme républicain tel qu’il est souvent utilisé. Cela ne veut pas dire qu’il faille nécessairement utiliser ces symboles. Cela veut dire en revanche que la dénonciation péremptoire et définitive de leur sexisme ou de leur racisme supposés intrinsèques repose sur des simplifications abusives. Cela veut dire enfin que ces symboles constituent des armes possibles dans la construction hégémonique de projets politiques progressistes ou radicaux, et qu’il serait irresponsable de décider par avance que ces armes ne nous seront jamais d’aucune utilité.

En outre, il est très heureux et très positif que depuis quelques années, les questions de racisme soient devenues plus centrales dans les réflexions LGBT et queer. La prise en compte de la parole et de l’expérience, en partie spécifiques et distinctes, des minorités raciales (laquelle, on ne le signale d’ailleurs pas assez souvent, s’est souvent faite au détriment de la prise en compte des distinctions de classe), longtemps insuffisamment prises en compte dans les discours communautaires, est une excellente évolution qu’il faut encourager, amplifier et développer.

Mais il faut aussi dire et répéter qu’il n’est pas supportable que le dialogue soit trop souvent mené sur le mode inquisitorial de la suspicion généralisée; que certains agissent comme s’ils étaient investis de la mission (civilisatrice?) de révéler la noirceur foncière des âmes, de dénoncer le racisme réel derrière les bonnes intentions affichées, et de (re)dresser les esprits pervertis; que les mêmes aient besoin pour justifier leurs interventions de se construire un adversaire fantasmatique, toujours blanc, toujours raciste, toujours homonationaliste, toujours bourgeois (sans se rendre compte qu’ils sont souvent tout aussi — et souvent plus — blancs et bourgeois que ceux qu’ils affublent de ces épithètes aimables).

Cette polémique est d’ailleurs très parlante si on prend le temps de la mettre en parallèle avec celle qui avait secoué la communauté lorsqu’en 2011, l’Inter-LGBT (déjà elle…) avait proposé, pour appeler à la Marche, une affiche représentant un coq blanc, crête fière et boa rouge autour du cou. À l’époque, le collectif des Lesbiennes of Color s’était scandalisé de ce que l’Inter-LGBT représente «une France “aux origines paysannes, fière, opiniâtre, courageuse et féconde” jadis maxime de Vichy et reprise par les franchouillards du gouvernement actuel adeptes du discours identitaire». Ces militantes dénonçaient le fait que «cette affiche tente à réduire au seul coq français, ceux et celles d’origine, de cultures et d’horizons divers». En clair, le point Godwin de l’accusation de pétainisme (franchement ordurier et inutile) atteint d’emblée servait à avancer la critique (légitime, elle) suivant laquelle cette affiche ne faisait pas assez de place à la diversité ethnique et raciale des populations LGBT. Ironie de l’histoire, les voix des Lesbiennes of Color s’étaient alors — de fait — trouvées mêlées à celles du Refuge qui, lui, demandait le retrait de l’affiche pour des raisons très différentes: une «vision caricaturale de l’homosexualité» représentée cette fois par le boa, symbole de folles. Devant l’ampleur de la polémique, l’Inter-LGBT avait reculé et avait, on s’en souvient, retiré l’affiche.

Quatre ans plus tard, avec cette nouvelle affiche, l’Inter-LGBT semble avoir retenu la leçon et tenté de satisfaire au moins une partie des exigences des Lesbiennes of Color. Cette année, recourant à nouveau à la symbolique républicaine, l’Inter-LGBT propose en effet un visuel représentant une Marianne androgyne et au visage évoquant visiblement des origines africaines ou nord-africaines. Or, cette fois, «l’image générique du “noir”» est utilisée par l’Inter-LGBT, selon le Nègre Inverti, pour «se délester de sa complicité dans… l’islamophobie»!

On voit bien, à travers ces deux épisodes, les impasses auxquelles conduit ce cercle vertueux de la suspicion généralisée qui est le mode sur lequel sont trop souvent menées ces discussions (encore une fois, légitimes):

les mêmes qui reprochaient un jour à l’Inter-LGBT d’effacer la diversité raciale des communautés LGBT lui reprochent le lendemain, quand elle en fait un point central de son affiche, de ne s’en servir qu’à des fins ignobles; quand elle ne parle pas (ou pas explicitement) des minorités ethniques et raciales qui constituent une part de notre communauté, l’Inter-LGBT est pétainiste; quand elle en parle, elle est colonialiste!

Au lieu de faire crédit à l’Inter-LGBT de sa volonté manifeste d’utiliser le visage d’une personne non-blanche pour représenter dans sa diversité l’ensemble de la communauté LGBT (ce qui semblait être une revendication il y a quatre ans…), on lui reproche cette fois de ne pas faire assez, avec cette affiche, contre l’islamophobie (comme si le rôle d’une affiche pour la Marche des fiertés, c’était de parler de l’islamophobie…).

En clair: au lieu de se servir de l’affiche comme opportunité pour avoir une discussion ouverte sur les meilleures façons d’améliorer la représentation des divers groupes qui constituent la communauté LGBT dans sa diversité, ses richesses et aussi ses tensions au lieu de se servir de ce moment pour formuler des propositions alternatives qui seront ensuite soumises au débat, discutées, enrichies, contredites, améliorées pour être vraiment représentatives — autant qu’il est possible — de toute la richesse fourmillante et bordélique de notre communauté; au lieu de tout cela, on ouvre la discussion par des flots d’anathèmes et d’injures dont le seul effet est de radicaliser des positions antagonistes, de les figer dans des différences qui deviennent alors irréconciliables, et de paralyser tout dialogue.

De ce point de vue, je finirai en reprenant la belle formule de Gwen Fauchois: «Il en est, disait-on à une époque pour parler d’un homo. Là, je n’en suis pas».

Rostom Mesli, chercheur