thibaut-enquete-gays-lesbiennes-medecin-generalistePouvez-vous vous présenter? Je m’appelle Thibaut Jedrzejewski, je suis en dernière année d’internat de médecine générale, c’est à dire que je suis médecin en cours de spécialisation de médecine générale. Je m’intéresse aux questions de santé des gays depuis plus de 10 ans. Depuis quelques années et via les études de médecine, je me suis intéressé de plus près aux questions de santé de populations spécifiques comme la santé des usagers de drogues, des migrants précaires (je travaille actuellement dans un centre de santé très impliqué dans le lien avec la population locale au sein d’une cité), des travailleuses du sexe et plus récemment des lesbiennes et des trans’. Chacune de ces populations a des problèmes très différents en matière de soins, elles n’ont par ailleurs pas le même rapport à la précarité ou à la marginalisation.

Quels sont les points communs entre ces différentes populations? Finalement ce qui les rassemble -et je pense que c’est là mon travail d’un point de vue plus global- c’est qu’elles sont toutes victimes d’un certain rejet, on ne leur donne que très ponctuellement la parole. Ce qui m’intéresse c’est de renforcer le pont entre la sociologie et la médecine: pour pouvoir soigner tout le monde il nous faut comprendre les besoins de chacun.e et prendre conscience du pouvoir que chacun.e a sur sa santé mais aussi sur la santé des autres.

Pouvez-vous nous dire dans quel but vous avez conçu l’Enquête gays et lesbiennes-Médecine générale? L’Enquête gays et lesbiennes-Médecine générale est conçue dans le cadre de ma thèse de médecine. Cette thèse, dirigée par le Dr Michel Ohayon, médecin au 190, a pour but d’évaluer les obstacles aux soins des gays et des lesbiennes, obstacles qui semblent souvent différents entre ces deux populations.

Nous cherchons à savoir ce qui peut poser problème entre les médecins et leurs patient.e.s homosexuel.le.s en France.

Nous avons déjà des données en provenance de l’étranger, mais aussi dans le rapport annuel de SOS homophobie ou via l’Enquête Presse Gay et Lesbienne qui a eu lieu en 2011. Il existe aussi de nombreux témoignages sur internet –et Yagg en a publié– de personnes gays ou lesbiennes qui sont mécontentes des soins qu’ils ou elles ont reçu.e.s. Ces témoignages ne ressemblent pas à des témoignages de personnes hétérosexuelles, elles impliquent majoritairement des obstacles liés à l’homosexualité masculine ou féminine. Et c’est cela qui attire notre attention: nous voulons savoir en quelles proportions certaines barrières peuvent engendrer un défaut de qualité des soins primaires spécifiquement pour ces personnes et dans un deuxième temps observer si elles sont contournées et comment.
Quels sont les principaux obstacles ou problèmes que vous avez déjà pu identifier? Il est difficile de répondre à cette question avant d’avoir les résultats de l’enquête. Nous avons des hypothèses basées sur les études qualitatives (qui interrogent des personnes avec des questions ouvertes), les témoignages de médecins et de patients et les études étrangères. Mais rien ne nous permet pour l’instant d’affirmer qu’en France il existe tel ou tel obstacle de manière plus ou moins significative. Nous savons qu’il y a des dysfonctionnements: j’ai appris récemment par exemple, par la thèse d’une interne de ma faculté, que le dépistage VIH est loin d’être fait systématiquement quand un médecin généraliste sait que son patient est gay. Mais nous ne savons pas pourquoi et la cause ne vient pas forcément que du médecin.

Dans les obstacles auxquels on pense assez spontanément, la question de la discrimination est très complexe: il y a plusieurs mécanismes que chacun (gay ou lesbienne) n’appellera pas forcément discrimination et qui n’auront pas le même impact selon les personnes.

Les médecins suivent des raisonnement diagnostics et thérapeutiques, ils ont des idées de soin derrière la tête lorsqu’ils posent des questions en consultation, mais la manière de poser ces questions peut être vécue comme discriminante ou stigmatisante. A d’autres moments, il se pourrait que l’homophobie prenne le pas sur la bienveillance et le soin. Il s’agit de faire la part des choses car on ne lutte pas contre ces deux problèmes de la même manière.
Comment avez-vous préparé ce questionnaire?Je travaille sur ce questionnaire depuis près d’un an. Avec l’aide du Dr Ohayon et en m’appuyant sur ma bibliographie, nous avons construit des hypothèses qui nous semblaient pertinentes. J’ai aussi réalisé une enquête préalable au cours de laquelle j’ai interrogé plusieurs gays et lesbiennes d’horizons différents pour avoir une idée plus précise des vécus. Personne n’est simplement gay ou lesbienne, tout un tas de caractéristiques peuvent jouer: l’âge, la possibilité de choix du médecin (par exemple dans les déserts médicaux), l’origine ethnique, la séropositivité… J’ai aussi rencontré de nombreuses personnes qui avaient déjà travaillé sur la santé des gays et des lesbiennes et publié sur le sujet pour avoir leur avis sur la manière dont j’abordais le sujet. Il était essentiel pour moi que le travail se fasse en utilisant un maximum de données déjà disponibles.

Nous avons réalisé deux questionnaires complètement anonymes et un peu différents, un pour les gays et un pour les lesbiennes.

Certaines questions se croisent mais les problèmes de santé liés au sexe sont différents, c’était à prendre en compte. L’étude comportera plusieurs biais qu’il faut garder en tête. Nous n’aurons pas accès via la diffusion du questionnaire sur internet à certains types de personnes. L’étude reste une étude descriptive: elle fera état de la situation actuelle et, comme la question n’a jamais été traitée comme telle, la comparaison de nos résultats avec des résultats déjà existants devra se faire avec la rigueur méthodologique appropriée.

Les personnes bis peuvent-elles répondre à ce questionnaire? Oui.

Le questionnaire s’adresse à toutes les personnes qui ont une attirance envers des personnes de même sexe.

J’ajouterais d’ailleurs que nous savons déjà que les expériences sexuelles hétérosexuelles sont fréquentes chez les lesbiennes et dans une moindre mesure chez les gays, même lorsque ceux-ci ne s’identifient pas comme bis.

Les personnes trans’ peuvent-elles répondre au questionnaire? Nous n’avons pas pu adapter le questionnaire à tous les parcours trans’ mais les personnes trans’ homosexuelles qui y trouvent leur place peuvent répondre au questionnaire. Il était essentiel pour nous d’être le plus inclusif possible. Nous avons longuement réfléchi sur cette question. J’ai échangé avec plusieurs personnes trans’ et nous avons fini par conclure qu’un travail sur les obstacles au soin spécifique aux personnes trans’ serait beaucoup plus intéressant pour quatre raisons. La première est que la sexualité, le sexe et le genre sont intriqués dans ces parcours et qu’il faut les analyser en conséquence, la deuxième est que les spécificités de santé trans’ et la diversité des parcours médicaux sont à prendre en compte, la troisième est que si nous voulons des données exploitables, il nous faut un nombre de répondants suffisamment important et cibler les personnes trans’ spécifiquement dans le processus de diffusion du questionnaire devient essentiel. Pour finir la quatrième raison est que nous savons, notamment via des expériences et publications étrangères que la «santé LGBT» n’existe pas en tant que telle et que les tentatives de mise en œuvre ne fonctionnent pas, les liens de chacun avec le monde médical sont extrêmement différents et il existe des discordes et des discriminations au sein du monde LGBT que nous gagnerions à mettre en lumière. Je préciserais aussi qu’il existe à chaque question (sauf deux qui déterminent la suite des questions) la possibilité de cocher « sans réponse » ce qui permet de sélectionner les questions auxquelles on ne veut pas répondre ou qui ne nous correspondent pas.

Comment allez-vous exploiter les informations recueillies? Les résultats seront agrégés, c’est à dire que nous ferons des pourcentages avec les différentes réponses, aucun questionnaire ne sera analysé séparément. Ces résultats pourront nous donner des idées des différents obstacles rencontrés dans les limites du nombre de participant.e.s et de leur diversité. Plus il y aura de participant.e.s et plus cela reflètera les diversités respectives des gays et des lesbiennes, plus les résultats seront fiables. Une fois l’enquête analysée, nous mettrons ces différentes données face à ce que nous connaissons déjà, et nous réfléchirons sur ce que cela veut dire pour la médecine générale du point de vue médical, du point de vue sociologique et du point de vue de la santé publique. Le but final est de participer à l’amélioration des soins primaires pour les gays et les lesbiennes, nous cherchons ce qui ne va pas pour tenter d’y apporter des solutions.

Combien de temps va durer cette enquête et quand pourra-t-on en connaître les résultats? L’Enquête va durer entre trois mois et un an. Cela dépend du nombre de réponses que nous obtenons. Nous comptons beaucoup sur le relais via les réseaux sociaux par les participants. Les résultats seront publiés après l’analyse, probablement d’ici un an et je soutiendrai ma thèse à la faculté Diderot à Paris fin 2015 ou en 2016. Il est essentiel que les participants aient un retour sur leur participation: Yagg sera le premier média à diffuser les résultats dans les mêmes délais.

Si vous souhaitez répondre à ce questionnaire, rendez-vous sur la page de l’Enquête gay et lesbienne-Médecine générale.