[mise à jour, 31 mars, 20h38] Ajout des associations dans l’introduction.

La Tunisie, où, en vertu de l’article 230 du Code pénal, l’homosexualité est passible de trois ans d’emprisonnement, accueillait la semaine dernière le Forum Social Mondial (FSM). Rémi Marchand, conseiller régional Jeune des Pays de la Loire et président de SOS Racisme Sarthe, y a passé la semaine avec des militant.e.s LGBT et participé à des activités organisées par les associations Aswat du Maroc et Mawjoudin et Shouf de Tunisie, ainsi que Without restrictions. Plusieurs médias se sont fait l’écho de ce qui restera comme «la première manifestation LGBT de Tunisie» (Le Courrier de l’Atlas, Kapitalis ou le magazine LGBT marocain Aswat notamment), mais sans faire état des réactions. Voici le témoignage de Rémi Marchand.

«SE BATTRE CONTRE L’HOMOPHOBIE AU FORUM SOCIAL MONDIAL DE TUNIS: PAS ÉVIDENT»
Une semaine à Tunis, une semaine à 2h30 d’avion de Paris, une semaine à 1600 km de chez moi, une semaine bien trop courte, mais aussi très forte en émotions et rencontres, et pourtant une semaine si loin de ce que nous vivons ici, en France en 2015.

Alors voilà, je pensais qu’il me serait simple et facile de rédiger cette tribune, mais il en est tout autrement tant je suis ému de ce que j’ai pu vivre en seulement quelques jours, cette tribune où je témoigne de ce que j’ai vécu au Forum Social Mondial, qui s’est tenu à l’université El Manar à Tunis, un regroupement des forces progressistes du monde entier, où se croisaient Israélien.ne.s, Palestinien.ne.s, Français.es, Grec.que.s, Turques/Turcs, Tunisien.ne.s, Marocain.e.s, Belges, Américain.e.s, Québécois.es et encore tant d’autres personnes venues du monde entier pour travailler ensemble à un monde où la dignité humaine ne serait en rien une utopie, mais une réalité partout pour toutes et tous aux quatre coins de notre globe.

Je ne m’étais fait aucun a priori sur ce pays que je ne connaissais que très peu, si ce n’est à travers les médias, suite aux événements récents et tragiques qui ont bouleversé la Tunisie et le reste du monde, ainsi bien évidement qu’au Printemps arabe et à la révolution du peuple tunisien.

Donc voilà, je me lance dans l’inconnu, je pars en Tunisie lundi 23 mars 2015 (oui, hélas il est important de rappeler l’année, vous comprendrez pourquoi dans mes prochaines phrases…) en compagnie de la délégation française des Pays de la Loire, regroupant des militant.e.s de plusieurs associations et ONG. Pour ma part, je pars à l’aventure pour représenter le Conseil Régional des Jeunes PDL.

Arrivé à Tunis, j’ai rapidement sympathisé avec plusieurs jeunes activistes LGBT, j’ai fait le choix de passer ma semaine à leurs côtés, délaissant un peu les camarades français.es avec qui je suis venu, c’était pour moi l’occasion de vraiment profiter pleinement de mon séjour, en partageant des moments avec des Tunisien.ne.s, ayant plus ou moins pour la plupart mon âge, se battant pour le même idéal social que le mien, mais dans un contexte ainsi qu’une forme bien différents de ceux que je connais dans ma vie quotidienne.

Il est temps maintenant d’entrer dans le vif du sujet; que je vous explique ce qui me pousse à rédiger cette tribune: l’homophobie et la haine.

Vous rendez-vous compte qu’à côté de chez nous, après la révolution, l’acte homosexuel est toujours puni par la loi, que deux garçons ou deux filles ne peuvent s’embrasser par peur de représailles ou de contrôle de police, que deux personnes du même sexe ne peuvent pas envisager de se tenir la main sans risque d’agressions, d’insultes, de menaces et d’actes de violences.

L’un de mes amis tunisiens avec qui je discutais m’a témoigné de son ressenti et de ses attentes sur la question de l’égalité: lorsque qu’une question s’est posée lors de l’un de notre échange «Comment enfin avancer vers le droit à vivre tou.te.s ensemble dans la dignité et dans le respect de chacun.e?», la clé de cela ne commencerait pas par changer la loi, mais par faire évoluer les mentalités, faire enfin avancer les choses, montrer au peuple de Tunisie que l’homosexualité existe, que cela n’est ni une maladie, ni un choix, mais une identité qui représente plus de 13% des Tunisien.ne.s *.

La presse française, tunisienne et marocaine a parlé un minimum de la première marche gay et lesbienne de Tunisie, se déroulant dans la marche d’ouverture du FSM.

©Rémi Marchand

©Rémi Marchand

© Sofien Trabelsi

© Sofien Trabelsi

Suite à cela mes camarades ont reçu via les réseaux sociaux et en commentaires dans les articles de presse plusieurs centaines d’insultes et de menaces de la part d’autres personnes, parmi lesquelles des personnes habitant à quelques mètres de chez eux. Mes camarades me rappellent encore en ce moment même à quel point ils ont peur des représailles mais que leur volonté de ne rien lâcher et continuer le combat est plus que jamais très forte.

Sans parler de ce qui s’est passé le lendemain, lors d’une petite et simple action au sein même du Forum Social Mondial sur le Campus El Manar: deux tables, deux cartons, quatre feutres de couleurs, un Rainbow Flag, une dizaine de militant.e.s pour l’égalité et les droits LGBT puis une pancarte rappelant l’article 1er de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789, «Les hommes naissent et demeurent libre et égaux en droits»; tout cela suffira pour laisser couler bien des larmes et des émotions, dans les minutes suivant l’action.

© Rémi Marchand

© Rémi Marchand

Nous invitons les passant.e.s – tou.te.s participant.es au FSM – à venir écrire avec nous quelques mots sur les cartons, affirmant notre volonté à vivre tous ensemble, à discuter et rappeler l’article 230 du Code pénal datant de 1913 toujours en vigueur, punissant l’acte homosexuel entre adultes consentant.e.s en Tunisie de 3 ans de prison. Nous réclamons également que chaque individu partout dans le monde bénéficie des mêmes droits et des mêmes libertés.

© Sofien Trabelsi

© Sofien Trabelsi

Très rapidement plusieurs dizaines de personnes nous ont entouré.e.s, nous ont insulté.e.s, je suis si content de ne pas parler une autre langue que le Français tant le peu d’insultes que j’ai entendues et comprises m’ont bouleversé et choqué…

Moi j’entendais cela: «ميبون ، عطاي ، فاسد ، كاريوكا ، مسخ ،شياطين ، يرخف ، مش راجل، نقبت خر…» pendant que mes ami.e.s entendait bien autre chose: «Sac à merde, Aspirateur à bites, PD, Les périmés, Satan, Pédales, Tapettes, Les Malades, Les infectés, Les sales, Poids lourds de la société»…

Pendant ce temps, tandis que la sécurité du Forum Social Mondial nous entourait sans pour autant réagir alors que nos agresseurs s’apprêtaient à transformer leur haine et leurs insultes en coups et violences, je parlais avec un Tunisien en Français, qui me déclarait que l’homosexualité est «contre-nature» , utilisant pour preuve et image qu’un homme est constitué d’un «bâton», une femme d’un «trou», de la même manière qu’une porte est un «trou» dans lequel le «bâton» (l’homme…) entre, et que donc bien évidement, l’homosexualité est une tare contre-nature. Ce même homme poursuit sa théorie en m’expliquant que cela est contraire à la volonté d’Allah, tout en se prétendant «scientifique», cet homme sait très bien que c’est une «maladie» et non pas une identité sexuelle, que l’homosexualité «détruit l’humanité».

Pendant ce temps, personne ne s’arrête pour nous soutenir… Personne ne vient à nos côtés faire face à tant de haine et violence, pendant que les agresseurs arrivent eux de plus en plus nombreux et insultants. La sécurité nous fait évacuer le Forum sans pour autant virer ces individus qui, rappelons-le, étaient eux aussi participants au FSM.

Nous sommes donc contraint.e.s à partir, chacun.e d’entre nous plus que choqué.e.s et ému.e.s de ce que nous venons de vivre, lorsque 30 mètres plus loin, un nouvel individu nous interpelle et nous insulte face à une caméra, nous expliquant que nous n’avions pas notre place ici, que nous sommes des provocateurs, ainsi que du fait que les homosexuel.le.s doivent vivre cachés, puis que dans ce pays tout irait pour le mieux.

La lutte contre la précarité ne se fera pas sans un combat offensif et sans relâche contre l’ensemble des discriminations: racisme, sexisme, homophobie = même combat. Les fanatiques religieux et la haine n’ont pas leur place au FSM comme nulle part ailleurs.

Je ne peux finir cette tribune sans adresser quelques lignes à mes camarades tunisien.ne.s:

Bravo à vous tou.te.s, merci à vous de m’avoir fait découvrir votre pays, de m’avoir fait visiter Tunis, et de m’avoir fait partager avec vous tout ce temps, j’ai maintenant très envie de revenir en Tunisie, découvrir plus en détail votre beau pays, mais aussi de me battre avec vous pour les droits de toutes et tous partout dans le monde.

Ne lâchez rien, c’est maintenant qu’il faut mener le combat, qui n’est rien d’autre que la poursuite de la révolution tunisienne, la lutte contre la précarité et pour la démocratie ne peut se faire sans se battre pour le vivre ensemble.

Prenez des risques, continuez votre combat, allez jusqu’au bout de vos convictions, c’est vous qui changerez les choses, c’est à vous de réveillez les mentalités. À très vite.

Faites attention à vous… Je pense que personne d’autre que vous ne connait les risques que vous encourez vraiment dans ce combat universel contre les discriminations.

Ne restez pas seul.e.s, rassemblons-nous, «Un autre monde on n’a pas le choix»!

Rémi Marchand, Conseiller régional Jeune des Pays de la Loire, membre du Conseil national de SOS Racisme, et président de SOS Racisme Sarthe

* Selon des chiffres de l’Association tunisienne de lutte contre les MST et le sida.

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Photos Rémi Marchand et Sofien Trabelsi