Alors que la 70e Journée nationale du Souvenir des héros et victimes de la déportation sera célébrée le 26 avril prochain, Hussein Bourgi, le président du Mémorial de la déportation homosexuelle (MDH), a décidé de prendre un peu d’avance, en lançant «un appel aux consciences, à la vigilance et à la mobilisation» entre les deux tours des élections départementales. Pour Yagg, il explique cet appel aux personnes LGBT à traduire les protestations contre les propos homophobes tenus par plusieurs candidat.e.s du Front national en actes civiques.

Quel rapport y a-t-il entre la commémoration de la déportation et les élections départementales? On a célébré, le mardi 27 janvier, le 70e anniversaire de la libération des camps de concentration et d’extermination nazis. Cela a donc été l’occasion d’évoquer ce sujet sur les réseaux sociaux, dans les associations etc. On a pu malheureusement assister pendant toute la campagne électorale à un déluge de propos homophobes, racistes, sexistes proférés par les candidats d’extrême droite et, bien sûr, relayés par les médias. Beaucoup d’internautes s’indignent, protestent, s’émeuvent. Je leur dis: plutôt que de s’indigner et de s’émouvoir, les protestations devraient se traduire par un acte civique et citoyen. C’est la raison pour laquelle le communiqué a été envoyé pendant l’entre-deux tours des élections départementales.

Vous lancez en quelque sorte un appel aux urnes pour le deuxième tour des élections départementales? C’est bien cela. Le mois de janvier a été riche en émotions. D’un côté on a pu entendre qu’il ne fallait pas oublier les «triangles roses», qu’on devait faire le devoir de mémoire. Le fait que des personnes LGBT y fassent référence est un bon point, un travail de longue haleine a été fait et il porte ses fruits. Mais lorsqu’on commence à évoquer la question des dérapages des candidat.e.s du Front national, il n’y a pas d’action, les propos sont justes relayés. Du coup le Mémorial de la déportation homosexuelle dit qu’il va très modestement tenter d’apporter sa pierre à l’édifice en incitant les adhérent.e.s et toutes les personnes LGBT à aller voter pour les candidat.e.s qui sont les opposant.e.s à ceux d’extrême droite. Protester c’est bien, aller voter c’est encore mieux.

Pourquoi cela a-t-il été si compliqué pour les déporté.e.s homosexuel.le.s d’être pris.es en compte dans les cérémonies commémoratives? Les déportés pour motif d’homosexualité ont obtenu une reconnaissance que très tardivement. Cela se justifie par trois raisons. La faiblesse du nombre de déportés pour motif d’homosexualité depuis la France d’une part, l’interdiction et la pénalisation de l’homosexualité d’autre part, puisque toute personne qui aurait témoigné d’avoir été déporté.e pour motif d’homosexualité se serait mise hors la loi. Le troisième élément réside dans le fait qu’au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, le récit français correspondait aux attentes de la société qui mettait d’avantage en avant les héros de la résistance par rapport à ceux qui étaient de «simples victimes». Il s’agit là d’une mise en avant des «héros» dans le récit collectif, qui avait vocation à rassembler le peuple français qui sortait d’une épreuve particulièrement douloureuse et éprouvante.

Quel a été l’élément déclencheur, qui a permis la reconnaissance des déporté.e.s homosexuel.le.s? Il a fallu attendre le début des années 1980, plus précisément l’année 1982 pour que l’homosexualité soit dépénalisée. Un homme vient incarner physiquement et réellement les rumeurs et faits historiques qui commençaient à être évoqués par quelques historien.ne.s, militant.e.s et intellectuel.le.s français, c’est Pierre Seel, le premier et seul déporté français pour homosexualité à avoir témoigné publiquement. Il a donné une interview au journal Libération puis a livré toute une série de témoignages dans les années 1990. On a donc mis un nom et un visage sur une réalité, la déportation pour motif d’homosexualité. Cela a permis d’objectiver un discours historique. Pierre Seel a été un levier pour obtenir la réhabilitation des déportés pour motif d’homosexualité dans la mémoire collective en France.

Y-a-t-il eu des réactions politiques? Oui, elles sont venues après le témoignage de Pierre Seel. On compte deux faits majeurs, tout d’abord le discours de Lionel Jospin lorsqu’il était Premier ministre. Pour la première fois dans toute l’histoire de la Ve République, une personnalité politique de premier plan mentionne la déportation pour motif d’homosexualité. Cela va rapidement être imité par Jacques Chirac, alors président de la République française. La conséquence est énorme. À partir du moment où un propos porté par les militant.e.s associatifs/ves et par des historien.ne.s, est repris par des responsables politiques au plus haut sommet de l’État, il prend une nouvelle dimension. On peut dire qu’il est cautionné politiquement.

Les associations LGBT participent-elles aujourd’hui aux cérémonies de commémorations? On peut dire que la situation s’est nettement améliorée. Les associations souhaitant participer aux cérémonies se sont heurtées à des propos parfois complètement négationnistes, révisionnistes. Certains disaient «la déportation pour motif d’homosexualité ça n’a jamais existé, vous voulez juste légitimer vos revendications sur le pacs ou le mariage». C’était donc un long combat, mais la situation se normalise depuis quelques années. De l’ostracisme généralisé dans les années 1980, on est passé à une normalisation et une prise en compte des déporté.e.s homosexuel.le.s dans les cérémonies commémoratives. Aujourd’hui les associations LGBT sont invitées aux cérémonies. Par exemple, elles peuvent participer à l’achat de la gerbe commune et unique de telle ou telle ville. C’est incroyable, mais certaines villes avaient refusé pendant de nombreuses années d’accepter la participation financière d’associations LGBT pour l’achat d’une gerbe commune.

Travaillez-vous à l’élaboration d’un lieu de recueillement, de commémoration pour les déporté.e.s homosexuel.le.s? C’est effectivement un projet qui est porté par plusieurs associations LGBT françaises. On essaie de s’inspirer de ce qui est fait à l’étranger pour faire un lieu de recueillement à la mémoire des victimes d’homophobie. Pour l’instant ce n’est qu’à l’état de projet.

Vendredi 27 mars 2015 se tiendra à Paris un colloque intitulé «Être homosexuel.le en Europe au temps de la Seconde Guerre mondiale». Toutes les infos sont sur Sortir.