Avant d’entrer dans l’appartement d’Hervé Latapie, on se demande s’il va ressembler à celui de « la Taulière », son alter ego dans le polar qu’il vient de publier, Crime au Kitsch (Éditions Le Gueuloir).  A première vue, on est assez loin du piège à hommes décrit dans ce premier ouvrage de fiction. Encore que… nous n’avons pas poussé le professionnalisme jusqu’à vérifier si les murs des toilettes étaient recouverts de photo d’hommes sexy.«L’avantage avec la fiction c’est que tu n’es pas obligé d’être honnête», rigole celui qui a publié par ailleurs deux livres de témoignages, Génération trithérapies, et Doubles vies: enquête sur la prostitution masculine (Lire Prostitution gay: dans « Doubles vies », Hervé Latapie fait parler escorts et clients).Après une enfance en Ile-de-France et une petite partie de son adolescence en province, au Mans, à Pau et Bordeaux –périodes sur lesquelles il ne s’étend guère– Hervé revient à Paris à la fin des années 70. Il y découvre à la fois son homosexualité et le milieu gay.«Je suis arrivé en pleine ébullition. Je suis tout de suite sorti, j’ai rencontré un tas de gens. Je suis très vite tombé dedans.»Il fréquente tous les lieux ou les institutions gay de l’époque: Le Palace, les UEEH, les premières gay prides, Gai Pied, etc. Sa rencontre avec Jean Le Bitoux, fondateur du Gai Pied, le marque beaucoup. «Comme tout le monde il avait ses qualités et ses défauts, mais il avait une grande qualité d’écoute. Il a été très gentil avec moi», se rappelle-t-il. Il ne quittera la sphère gay vraiment qu’une fois, au début des années 90, épuisé d’avoir perdu des amis, morts du sida: «J’avais l’impression que le milieu gay était devenu mortifère. Je n’en pouvais plus.»Après cette petite pause où il s’implique dans la vie du quartier où il vivait (le Xè), Hervé Latapie effectue son retour, quelques années plus tard, en 1995. Agacé par la house et la techno qu’il entend partout, il crée les Gais Musette, une association de convivialité autour de la danse à deux. C’est là qu’il rencontre le compagnon avec qui il est toujours, ou presque. «Nous allons fêter nos 20 ans. Nous sommes ensemble sans l’être. C’est mon ex futur!», plaisante-t-il. Les Gais Musette, eux, dansent toujours, sous un autre nom désormais: Rainbow Evidanse. Il y est moins impliqué mais il continue à défendre une certaine culture gay, principalement avec une boîte de nuit qu’il a rendu mythique: le Tango.LE TANGO OU LE MÉLANGE DES GENRESIl y arrive en 1997. «C’est une des plus anciennes boîtes de Paris, qui date de 1896. C’était un bal musette. Il y avait plein de bals musette dans le quartier jusque dans les années 70, c’était comme la rue de Lappe. Dans les années 80, le Tango était une boîte branchée black, mais ça ne marchait plus. J’ai proposé à la propriétaire des lieux de reprendre l’animation. Et j’ai donné mon congé à l’Éducation Nationale [il était prof de sciences économiques].»Il se lance au feeling, sans vraiment préparer les choses. Et ça fonctionne.

«Je n’ai pas fait de business plan. Je voulais faire un bal et mélanger les genres, mélanger les musiques. Et ça a marché tout de suite. J’ai fait ça en amateur. C’est peut-être ce qui a plu. J’ai cherché à faire ce qui me plaisait.»

Dix-huit ans plus tard, il est toujours là. Et il n’est pas le seul: «A peu près à la même époque, Jacques a créé les Follivores et Fouad (Zeraoui) a créé la Black Blanc Beur. Exactement au même moment, plusieurs personnes ont eu la même intuition, qu’il fallait faire autre chose que de la house/techno.»Lui qui était militant, devient un entrepreneur gay. Il tente de concilier les deux, en proposant régulièrement aux associations d’organiser leur tea-dances au Tango. Autre tentative dans ce sens, il gère pendant quelques années le bar La Petite Vertu, rue des Vertus, à deux pas du Tango, où il organise régulièrement des débats nommés Le Gueuloir. Mais l’aventure ne dure qu’un temps. «Ça a été une belle utopie. L’idée était de faire un bar associatif dans un cadre commercial.  Il s’est passé énormément de choses dans ce bar. Tout le monde y venait: gays, trans’, lesbiennes. Mais au bout de 5 ans, j’étais épuisé, j’ai tout balancé.»Il milite désormais au Centre LGBT, en tant que volontaire. Un lieu qui lui convient bien:

«C’est une structure qui fonctionne essentiellement avec des bénévoles. Je trouve ça bien. Les gens ne comprennent pas qu’on a besoin de collectif. Il y a une grande solitude des gays. Le Centre, ça fonctionne. Le problème c’est que les gens ne s’engagent pas beaucoup. Certains imaginent que mettre un avis sur Facebook c’est s’engager.»

Il rêverait d’ailleurs de transposer l’expérience de la Petite Vertu au Centre. Passer un bon moment tout en militant. Un peu l’histoire de sa vie.RENCONTRE AVEC LES SÉROPOTESAlors que beaucoup de ses amis sont morts pendant les années noires du sida, lui est resté séronégatif, malgré une sexualité «importante». Peut-être parce qu’il a eu une conscience de la prévention relativement tôt. «Le problème de la prévention existait avant le VIH, avec les IST. En 1984 je suis parti vivre deux ans aux Pays Bas. J’ai constaté un petit décalage avec ce qui se passait à Paris. Ils étaient en avance sur nous d’un an un an et demi.  J’avais rencontré Hugo Marsan, rédacteur en chef de Gai Pied. Je lui avais proposé des nouvelles érotiques safer sex. Il m’avait dit « vous n’y pensez pas. Si j’associe le sexe et la mort, je perds mes lecteurs. » Six mois après, il le faisait – avec quelqu’un d’autre.»En 2006, il fait une rencontre qui le remobilise sur la question de la prévention. «La nuit, les gens sont en confiance, ils ont un peu bu et se confient à moi. Beaucoup de gens me font notamment leur coming-out de séropo. C’est comme ça que j’ai rencontré les Séropotes [une association de convivialité entre personnes LGBT séropositives]. Avec eux, je me suis rendu compte que tous les séropos se planquaient. Ça m’a ramené des années en arrière. Autour de moi, la plupart de mes amis sont devenus séropos ces dernières années.»Il a écrit un livre sur le sujet, Génération trithérapie, «mal reçu et mal compris», selon lui. Il anime depuis quelques temps les ateliers Parlons Q, où l’on peut venir causer prévention, sérophobie, etc.Le sujet du moment, la PrEP, le laisse pour le moins sceptique et il n’hésite pas à le faire savoir (Lire «Pour en finir avec le bad sex: la PrEP ou le Better sex?», par Hervé Latapie), ce qui lui vaut régulièrement des volées de bois vert de la part des Pro-PrEP:  «Je revis aujourd’hui ce que j’ai vécu exactement au début des années 80. Il y a un déni, accuse-t-il. On est dans une espèce de fuite un peu irresponsable, par rapport au plaisir. Quand j’entends certains qui trouvent que la capote les empêche de prendre du plaisir, et quand je vois qu’on va bientôt préférer se médicaliser… Le problème avec la capote, c’est moins la perte de sensation que la peur de débander quand on la met. Ce n’est pas le même problème. Ce qu’il faut résoudre c’est le problème de la performance sexuelle, des rapports dans les backrooms où on ne se parle pas…»Et de montrer, incrédule, la une du dernier Remaides, où figure un comprimé de Truvada, sortant d’un étui à préservatif, en lieu et place de ce dernier. Conscient que son opinion n’est pas très populaire, il se montre un peu fataliste:

«J’ai l’impression d’être face à un mur. On nous traite de ringards, de réactionnaires. J’ai déjà connu ce genre de période. Quand tu es minoritaire, tu as l’habitude, mais là…»

«Je ne vais pas militer éternellement, lance-t-il. Un jour, je ferai comme [Didier] Lestrade. Je dirai: terminé, bye bye!»PREMIER POLARAprès deux livres de témoignages, il sort au début de l’année 2015 son premier livre de fiction. Avec un polar, Crime au Kitsch.  «Un ami m’a fait remarquer que j’avais vécu beaucoup de choses et qu’il fallait que je les transmette. L’un des moyens pour ça c’est les visites Paris Gay Village [qu’il anime deux ou trois fois par an]. L’autre moyen ce sont les livres.»Le héros de Crime au Kitsch est un policier gay du IIIè arrondissement, le lieutenant Jacques, surnommé « La Jacquette ». Par ailleurs, Hervé Latapie s’attarde  longuement sur le personnage de la Taulière, tenancier du Kitsch, le double fictionnel du Tango. Pour celles et ceux qui ont un tant soit peu fréquenté Hervé Latapie, la description de la Taulière ne laisse pas de place au doute, il s’agit bien d’un autoportrait.  «J’avais eu une expérience personnelle très douloureuse, la confrontation avec un pervers narcissique, confirme-t-il. Il y avait donc une motivation personnelle à écrire. Mais le but c’est aussi de raconter l’histoire des gays de manière drôle, dans un polar, parce que ça se lit bien. Et en même temps ça va me permettre de traiter certaines questions. Dans un prochain tome, je parlerai sans doute de l’influence des laboratoires pharmaceutiques.»Au delà de l’aspect autobiographique, Hervé Latapie veut surtout raconter le Marais, où l’action de Crime au Kitsch se situe, ses rues, ses personnages pittoresques, son évolution. Que pense-t-il de l’embourgeoisement tant critiqué du quartier? «C’est la même chose pour tout Paris», rétorque-t-il. Il croit malgré tout que ces quelques pâtés d’immeuble ont encore quelques beaux jours devant eux en tant que quartier gay officiel de la ville. «C’est tellement identifié comme un lieu gay… Tant que des lieux comme l’Open ou le Cox tiendront, ça ira.» Il livre une petite anecdote pour finir: «J’ai rencontré des petits jeunes de banlieue, qui squattent les marches d’une église dans le Marais, ajoute-t-il. Ils n’ont pas les moyens d’aller dans les bars, donc ils n’y vont pas, mais ils squattent les marches d’une église. Le Marais ça représente encore quelque chose pour eux». Et il fera tout pour que ça dure. HERVE LATAPIE EN SIX DATESHervé Latapie1979 Arrivée à Paris1991 Pause dans son militantisme gay1995 Création des Gais Musette1997 Arrivée au Tango2006 Rencontre avec les Séropotes2015 Sortie de son premier polar, Crime au KitschLire nos autres portraits