Dans le cadre des Semaines d’information sur la santé mentale (SISM), qui se tiennent dans toute la France du 16 au 29 mars et dont le thème cette année est «Être adolescent aujourd’hui», la Société française d’études et de prise en charge du transsexualisme (SoFECT) organisait lundi 16 mars en partenariat avec le centre hospitalier Sainte-Anne une conférence-débat sur le «transsexualisme» intitulée «Genre, identité sexuelle et santé mentale à l’adolescence». Composée d’une équipe pluridisciplinaire réunie autour du Dr Thierry Gallarda, psychiatre à Sainte-Anne, la SoFECT a présenté son expérience clinique tout en proposant un «parcours de soins qui s’étend de l’accueil de la souffrance liée au genre, à l’accompagnement psychothérapeutique – dans le contexte singulier de l’adolescence propice aux réaménagements psychiques – jusqu’à l’exploration des différentes modalités thérapeutiques en France et à l’étranger».

La SoFECT, implantée dans les hôpitaux de 6 villes françaises (Nice, Montpellier, Bordeaux, Lyon, Marseille et Paris), prend en charge 20% des personnes trans’, selon le psychologue clinicien Tom Reucher, et est très loin de faire l’unanimité au sein de la communauté trans’. Nombreuses sont les associations à dénoncer ces «expert.e.s autoproclamé.e.s», renforcé.e.s dans leur monopole par le fait que le passage par la SoFECT permet de bénéficier d’un remboursement total des soins hormonaux ou chirurgicaux. Parmi les revendications récurrentes des personnes trans’, la dépsychiatrisation du parcours, à l’opposé de ce que prône la SoFECT.

UN DISCOURS ENTRE «ACCOMPAGNEMENT» ET «SOUFFRANCE»
Lors de l’ouverture de la conférence, le Dr Gallarda part d’un constat: il n’y a pas assez de littérature médicale sur les personnes transgenres en France. Un des objectifs de la conférence est de pallier ce problème. La SoFECT parle «d’incongruité marquée entre le genre vécu/aspiré et le genre d’assignation» pour définir la «dysphorie de genre», estime le contexte sociétal actuel «favorable», invoquant l’accès démultiplié à l’information par l’intermédiaire des réseaux sociaux, des médias ou des blogs. De nombreux témoignages sont cités afin de montrer «l’hétérogénéité clinique et la grande diversité de profils».

Les termes «accompagnement» et «souffrance» sont employés de façon récurrente: il s’agit notamment «d’accompagner le patient avec la famille» dans le but de «diminuer la souffrance». Pour la SoFECT, le «sentiment de souffrance» est explicite chez «toutes les personnes» que ses médecins reçoivent. L’association utilise également toujours le terme «transsexualisme» et adopte un discours stéréotypé lorsqu’il s’agit d’analyser les codes vestimentaires des «patient.e.s».

conference sofect

«ILS ONT COMPRIS QU’ILS ÉTAIENT SURVEILLÉS»
Pour Chloé Avrillon, membre de l’association FièrEs, venue assister à cette conférence à titre personnel, si les praticien.ne.s étaient relativement respectueux/ses des personnes trans’, «il y a des progrès à faire d’un point de vue terminologique. On doit respecter le genre de la personne quand on parle d’elle. Le corps médical ne doit pas s’adresser aux personnes trans’ en tant que “bouts de viande physiques” mais en tant qu’esprits», résume-t-elle. Mais d’une manière générale la SoFECT lui apparaît plus humaniste et moins pathologisante.

Amandine Miguel, porte-parole de l’Inter-LGBT également présente à titre personnel, est plus partagée. Les intervenant.e.s ont fait, selon elle, «énormément attention à leurs propos, très certainement par peur qu’une personne militante (ou non) les interpelle». Elle remarque également que le discours de psychiatrisation est toujours très présent. La transsexualité est pourtant déclassifiée de la liste des maladies mentales depuis 2010. «Ce qui est sûr c’est qu’ils [la SoFECT] ont compris qu’ils étaient surveillés, que nous étions vigilant.e.s au point d’être présent.e.s dans la salle. Nous ne voulons plus nous laisser abuser par les autorités de santé», affirme-t-elle.

«Il faut justement placer la personne trans’ au coeur de son parcours, de son engagement, de son choix. Elle doit décider elle-même si elle veut avoir recours à un suivi psychiatrique, ou pas. Son choix doit être respecté.»

«Oui il y a une évolution dans le discours, mais on s’interroge. Est-ce un discours de façade ou ont-ils une réelle volonté d’évoluer, d’être plus à l’écoute de la société et des personnes concernées?».

LE «BOUCLIER THÉRAPEUTIQUE»
Pour la sociologue Karine Espineira, co-auteure de la première étude sur la transphobie en France (lire Plus de 96% des victimes de transphobie ne portent pas plainte, selon une enquête), sollicitée par Yagg, le discours de façade ne fait pas de doute et se justifie par l’attachement de la SoFECT à ce qu’elle appelle le «bouclier thérapeutique». Dans le livre La Transyclopédie, qu’elle a co-écrit avec Maud-Yeuse Thomas et Arnaud Alessandrin, l’expression désigne la politique de la prise en charge des personnes trans’, une sorte de communiqué de «politique générale» diffusé par l’institution médicale. La formule fait référence au «bouclier fiscal» afin de montrer l’ambivalence et l’ambiguïté du discours tenu par la SoFECT.

Selon Karine Espineira, le but du bouclier thérapeutique brandi par la SoFECT est double. L’association adopte un discours plus progressiste, de dépsychiatrisation et de dépathologisation. Mais en parallèle, elle se vante de «soigner des gens» et invoque «une souffrance presque généralisée». On constate alors une forme de «catastrophisme permanent qui légitime la prise en charge des personnes trans’», explique Karine Espineira avant de poursuivre: «c’est un outil conceptuel très ambigu, un outil qui protège le corps médical. Comme les médecins disent “faire du soin”, il est difficile pour les politiques et les militant.e.s d’objecter quelque chose.»

Photo Marion Chatelin