Comme dans chacun de ses numéros, l’Egmil (pour «Église dans le monde militaire»), la revue mensuelle de l’aumônerie militaire catholique aux armées, donne la parole à l’évêque Luc Ravel, à la tête du diocèse aux armées depuis 2009. Dans l’édition de février 2015, il a invité les lecteurs/trices à «refuser les idéologies». En utilisant ce terme, le membre du clergé fait référence à «l’islamisme», mais aussi à la «bienpensance», qui d’après lui «fait chaque année 200 000 victimes dans le sein de leur mère». Car pour Luc Ravel, «l’IVG devenue droit fondamental est une arme de destruction massive». Et de poursuivre: «Nous ne devons pas cautionner les folies de l’euthanasie, du mariage pour tous et autres caricatures de Charlie Hebdo».

«MAUVAIS INSTINCTS»
Compte tenu des positions officielles de l’église catholique sur les sujets de société, ce positionnement n’a rien de surprenant. Ce qui étonne toutefois, c’est que les propos de Luc Ravel sont mis à la disposition des militaires français.es avec la bénédiction du ministère de la Défense. Sur chaque numéro de la revue, le logo du gouvernement apparaît, comme si cette revue était un document approuvé par le ministère.

Dans le numéro de novembre 2012, toujours avec le logo officiel du ministère, Luc Ravel écrivait: «Tout homme droit connaît l’utilité, et donc la bonté, du scrupule dans la vie morale car il joue le rôle de dernier rempart contre l’acte mauvais, d’ultime sursaut contre la dérive humaine la plus grave, celle sans retour où l’on traduit le mal en termes de bien, où l’on convertit en valeurs juridiques, esthétiques et financières (le progrès, quoi!) ce qui devrait terminer dans la poubelle des mauvais instincts. Alors que sonne le glas du bon sens, exécuté par l’idéologie et bientôt incinéré avec la vérité dans le four de l’histoire enseignée aux enfants, l’Église n’apparaît-elle pas en France comme l’ultime scrupule devant les révolutions sur l’homme et sur la société que l’on veut imposer à tous, comme le mariage des homosexuels et la légalité de l’euthanasie?»

«UNE ÉMANATION DU MINISTÈRE»
Le ministère de la Défense donnerait-il son approbation à des publications hostiles à l’égalité des droits? Yagg a posé la question au ministère, qui nie toute implication: «L’évêque aux armées s’est exprimé dans une publication du diocèse aux armées, qui est une subdivision de l’Église catholique. Le ministère de la Défense n’exerce aucune validation de son contenu.» Mais que fait le logo du ministère sur un tel document? C’est parce que «l’aumônerie catholique est une émanation du ministère», explique de son côté le diocèse aux armées. Comme le prévoit la loi, les militaires français.es disposent d’un accès à quatre aumôneries (catholique, protestante, israélite et musulmane). «Nous avons pour mission d’apporter un soutien psychologique et moral aux militaires», ajoute le diocèse aux armées.

En clair, le ministère de la Défense joue sur les mots: les diocèses étant des circonscriptions religieuses, il n’a effectivement aucune autorité sur le «diocèse aux armées». Mais c’est oublier un peu vite que «le diocèse aux armées», c’est à peu près la même chose que «l’aumônerie catholique», légalement placée sous l’autorité du ministère. C’est cette aumônerie qui édite la revue dans laquelle Luc Ravel appelle les militaires à «ne pas cautionner la folie du mariage pour tous». L’évêque a beau avoir été nommé et consacré au sein de sa fonction religieuse par le cardinal André Vingt-Trois, il est au sein de l’ordre militaire «aumônier en chef», et donc nommé par le ministre de la Défense. Il revient donc au ministère de déterminer si dénigrer l’égalité des droits ainsi que les droits des femmes fait partie des prérogatives de l’aumônier en chef dans sa mission de «soutien psychologique et moral» auprès des militaires.