Au cours des six derniers mois, Daesh a régulièrement annoncé l’exécution de personnes accusées de «comportement indécent», «sodomie», «adultère» et autres «transgressions morales». L’International Gay and Lesbian Human Rights Commission (IGLHRC) dénombre au moins sept reportages photos mis en ligne depuis juin 2014 montrant les exécutions de personnes accusées de «sodomie». Mais comme Yagg a déjà eu l’occasion de l’écrire, la prudence est de mise face à cette propagande..
 
Alors que Daesh a publié, le 6 mars 2015, de nouvelles photos apparemment prises à Raqqa, montrant des individus jetés depuis des toits d’immeubles. la chaîne américaine CNN a recueilli plusieurs témoignages de réfugiés syriens gays vivant désormais en Turquie.
 
«Les gens se tiennent là, regardent et ne font rien. Leur expression est vraiment effrayante parce qu’ils n’ont même pas peur de ce qu’il se passe», rapporte Nour, activiste LGBT syrien interviewé par CNN. Les photographies émises par Daesh montrent une foule composée pour beaucoup d’hommes mais aussi de femmes et d’enfants. Trois hommes portant une cagoule sont sur le toit d’un immeuble, ils se tiennent de chaque côté de leur victime pendant qu’un quatrième homme semble prendre une photo (ou une vidéo). La victime est jetée de l’immeuble, dans la dernière photographie elle est vue face contre terre, entourée d’un groupe d’hommes. La légende indique «stoned to death», comprendre «lapidé à mort».
  
«NOUS NE SOMMES PAS EN SÉCURITÉ DANS CE PAYS» 
Nour, qui tient à dissimuler son identité, a été victime de harcèlement pendant son adolescence. «J’étais approché dans la rue, on m’injuriait verbalement et parfois physiquement», explique-t-il. Après avoir été rejeté par sa famille, Nour a quitté la Syrie en 2012. Ce qui l’a motivé? Une vidéo dans laquelle deux hommes sont décapités. Une voix off annonce à la fin du clip «ébranler le trône de Dieu». Pour Nour, c’est une référence explicite aux gays. Un hadith – une communication orale du prophète considérée comme un principe de gouvernance personnelle et collective pour les musulmans – pris au pied de la lettre par les intégristes qui énonce que «quand un homme monte un autre homme, le trône de Dieu vacille».
 
«Je ne suis plus en sécurité dans ce pays» dit Nour. Depuis que la révolution s’est transformée en guerre, la situation des personnes LGBT en Syrie s’est détériorée. Les relations homosexuelles sont punies, depuis 1949, de trois ans d’emprisonnement.

«Les personnes LGBT en Syrie ont besoin d’aide et de soutien. On a essayé de contacter certains groupes et organisations internationales qui nous ont dit que les personnes LGBT en Syrie n’étaient pas leur priorité. Cela voudrait dire que nos vies ne valent pas la peine d’être secourues.»

Tout comme Nour, Sami et son compagnon, interviewés par CNN et souhaitant que leur identité ne soit pas révélée, ont été persécutés. L’été dernier, alors que le couple se promenait dans les rues de Damas, la capitale syrienne, une voiture a tenté de les renverser, blessant le compagnon de Sami à la jambe. Deux heures après l’attaque, le téléphone de Sami a sonné. «Un homme m’a dit que cette fois on s’en était sortis mais que nous ne pourrions pas nous en sortir la prochaine fois» rapporte Sami. Le couple a pris la décision de fuir vers la Turquie où il partage désormais un appartement avec d’autres réfugiés syriens. Les deux hommes ne peuvent pour autant pas vivre leur histoire d’amour au grand jour. Lorsque les dernières photos de Daesh ont été publiées, leur colocataire a fait «une blague absurde (…), il a dit que les gays pouvaient voler».
 
Nour, Sami et son compagnon ne retourneront jamais en Syrie. «Je n’y suis ni physiquement ni moralement en sécurité», affirme Nour.
 
En Irak aussi, la situation des LGBT se détériore. Un militant irakien des droits des LGBT résidant à Bagdad s’est confié au journal américain Washington Blade. «J’ai déjà peur d’être une personne LGBTQ à Bagdad, même avant que Daesh prenne le contrôle de la ville», explique-t-il.

«Daesh essaie de montrer qu’il veut une société sans “corruption”. Afin d’y parvenir ils purgent tous les éléments indésirables et cela inclut les personnes homosexuelles», témoigne Hossein Alizadeh, coordinateur local d’IGLHRC.
 
«DON’T TURN AWAY»
L’IGLHRC a lancé la semaine dernière une campagne intitulée «Don’t Turn Away» («Ne détournez pas le regard»). L’IGLHRC demande, dans une lettre envoyée aux Nations Unies ainsi qu’aux ministres des Affaires étrangères des États-Unis, du Canada, de la France, de la Suède, de la Norvège et des Pays-Bas, de protéger le plus rapidement possible les minorités persécutées et marginalisées.
 
«Des mesures peuvent être prises pour protéger les personnes LGBTI subissant cette violence», assure l’organisation, qui préconise la mise en place de programmes de relocalisation et un traitement rapide des demandes d’asile.
 
Pour Olivier Roy, directeur de recherche au CNRS et spécialiste reconnu de l’islam politique interviewé par Yagg il y a quelques semaines, la communauté internationale n’interviendra jamais militairement pour défendre les personnes homosexuelles dans cette région. «Le droit d’ingérence et l’intervention humanitaire peuvent entraîner des complications et pour l’instant, il s’agit surtout de soutenir les acteurs locaux. Les crimes homophobes s’ajoutent au livre noir contre Daesh, mais il n’y aura pas d’intervention pour les personnes homosexuelles puisqu’il n’y en a pas eu pour les yézidis», expliquait-t-il.