La semaine dernière, Yagg vous faisait découvrir les premières images de Parole de King!, le nouveau documentaire de Chriss Lag, qui a passé presque deux ans à suivre une vingtaine de drag kings à travers toute la France. Ils s’appellent Clyde The Dude, Diego, Mister Mister, Billy, ou Valentin Crève-cœur. Certains se «king» pour la scène, d’autres pour le plaisir, pour se découvrir et explorer les multiples possibilités du travestissement au masculin. Dans Parole de King! chacun prend la parole et explique à travers sa propre expérience ce que signifie être drag king. Alors que le film sera projeté le 15 mars au Festival de films de femmes de Créteil, ainsi qu’au festival Cinémarges de Bordeaux en avril, la réalisatrice a répondu aux questions de Yagg sur ce documentaire unique en son genre en France qui montre (enfin!) un aspect souvent méconnu de la culture lesbienne, entre l’artistique et le politique…

D’où est venue ton envie de faire un documentaire sur les drag kings? Voir des drag kings en soirée, en cabaret, pour moi, c’était quelque chose de normal et de fun, qui fait partie de ma culture, même si c’est plus rare par rapport aux États-Unis. Après avoir fait le documentaire Louis(e) de Ville, portrait d’une bad girl!, j’ai continué à suivre Louise parce que j’étais justement un peu frustrée du traitement du drag king que j’avais fait dans ce film. J’avais juste parlé des ateliers, je n’avais pas pu creuser. En continuant à voyager avec elle, je me suis aperçue que beaucoup de gens ne comprenaient absolument pas. C’était bienveillant, sans aucune opposition.

«Mais pourquoi vous faites ça?», c’est la question qui est tout le temps posée aux drag kings.

Il y a vraiment une absence de compréhension du sens de la démarche, autant de la part de personnes issues de la société mainstream, que de gays et de lesbiennes.

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Et ce questionnement n’apparait pas quand on parle des drag queens? Les drag queens ne questionnent pas de la même manière, car il y a un aspect festif évident. Le travestissement masculin en femme est bien rentré dans notre culture. Pour les gens, la drag queen est une version carnavalesque, drôle et extravagante. On comprend que ce sont des sur-femmes, des créatures.

Alors que parodier un mec, c’est beaucoup moins spectaculaire, et je pense qu’il faut des années de maîtrise pour faire des mecs spectaculaires… donc on se retrouve avec des plombiers et des comptables!

Ou bien avec des hommes en uniformes comme avec le pompier, ou des jeux d’enfants avec le cowboy. On obtient des personnages qui ne sont pas des créatures justement, mais des mecs de la vie de tous les jours, et des mecs qui peuvent être crédibles. Parfois quand on voit des photos, on n’imagine pas que ce sont des filles. C’est l’étonnement des gens et l’incompréhension qui m’ont dit que ça valait le coup de répondre à ces questions. Je n’avais moi-même pas la réponse, d’ailleurs il n’y en a pas qu’une, je le savais déjà avant de faire le film. Je pensais qu’il y en avait deux ou trois… et en fait il y en a beaucoup plus!

Justement tu as choisi un panel très large de drag kings, est-ce que tu t’attendais à voir autant de nuances dans les raisons qui les poussent chacun à se travestir? Je pressentais une diversité et c’est ce que je cherchais. Mais à ce point-là non, et je pense que je me suis aussi laissée emporter par mon enthousiasme parce que je me retrouve avec 22 kings, ce qui est énorme dans un film. C’est la durée du tournage qui a mené à ça: je rencontrais des personnes qui m’amenaient à en rencontrer de nouvelles et ainsi de suite. Typiquement Diego/Sœur Salem, je l‘ai rencontré.e tardivement mais quand il/elle est arrivé.e c’était une évidence, c’était la pierre qui manquait à l’édifice global parce que son approche est très longue, ça fait plus de dix ans qu’il/elle fait ça. On est dans des parcours quasiment parallèles avec Louis(e) de Ville, Victor Lemaure et Diego. Tou.t.e.s les trois ne se sont jamais croisé.e.s, ou très peu. Ce sont les trois qui font des ateliers depuis longtemps, depuis presque dix ans, et eux/elles-mêmes ne se sont pas inventé.e.s drag kings, on leur a transmis. Ils viennent d’une histoire, de la communauté LGBT et ils/elles se sont construit.e.s avec cela.

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 Diego, Billy, Jennifer

Pour être honnête, je me suis laissée déborder par le sujet. Au départ j’avais une envie de donner un état des lieux complet du drag king, donc avoir aussi des expertes qui expliquent comment ça s’est construit, mais petit à petit montrer cette diversité s’est imposée à moi. Je l’ai cherchée pour que les gens puissent s’identifier. Je pense qu’il y a peu de chances que sur les 22 personnages, il n’y en ait aucun qui nous touche vraiment profondément. Dès la première projection que j’ai faite avec l’équipe, je l’ai vu: les gens ne me parlent pas de la même chose. Et même s’ils me parlent de la même personne, ils ne me parlent pas de la même scène. Donc ça touche en fonction de son orientation, de son histoire, de son bagage culturel, son bagage politique, sa pratique artistique ou pas, qu’on soit gay, lesbienne, hétéro, on ne voit pas la même chose. Et les gens ne s’attendent pas à cette diversité, à voir des choses parfois très simples d’accès. Ils sortent avec des questions. Je n’ai pas amené tant de réponses que ça, et c’était ça l’idée. Que les gens viennent avec l’envie de se questionner.

Tu as eu le sentiment de partir de zéro? Pas de zéro, mais comme pour beaucoup de pans de la culture lesbienne, ce n’est pas documenté, ce n’est pas archivé, et on n’a pas de transmission entre les générations. C’est toujours le même problème. Le drag king est majoritairement issu de la communauté lesbienne, et s’est bien développé depuis peut-être un an et demi. J’espère que le film va aider à ce que ça pénètre la société dans d’autres sphères culturelles, Mais dans la communauté lesbienne, on a peu de lieux, peu de scènes. C’est comme ça qu’on a été amené à organiser la soirée Kabaret Kings en avril 2014, sinon j’aurais dû aller filmer un drag king à Toulouse un jour, trois mois plus tard avoir peut-être l’opportunité à Lille d’en filmer un autre, donc me déplacer à chaque fois pour un. Louise a dit: «On invite les drag kings qui veulent à faire un show et on met tout le monde sur scène!», ce qui m’a d’ailleurs permis de rencontré de nouveaux drag kings qui ont rejoint le film. Cette soirée Kabaret Kings a été de la folie furieuse!

Justement, tu vas proposer le documentaire aux festivals, en l’accompagnant de cette même soirée, d’ateliers… En proposant le dossier du film aux festivals ou dans d’autres lieux culturels, je veux aussi proposer une diversité d’éléments. Cela va permettre à des gens de passer par l’atelier drag king pour découvrir le film etc. C’est une expérience globale qui s’est constituée par le tournage tout simplement parce qu’il y avait une absence de visibilité et une absence de représentation, une absence de documents, d’archives donc de toute façon il fallait que je fabrique tout ce matériel. Le photographe Gilles Rammant a fait des photos incroyables. Comme ce serait dommage de les garder juste pour nous, on propose aussi une exposition. On a déjà fait une soirée Kabaret Kings, et comme elle est reproductible, on serait ravi de la faire voyager!

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Shaun, Chico Delice, Louis de Ville

Dans Parole de King!, tu as aussi inclu des saynètes de vie avec des drag kings qui évoluent dans l’espace public, marchent dans la rue, prennent le métro, vont au bar. Pourquoi avoir mis en scène ces moments qui sont très loin du côté burlesque auquel on est habitué? C’était une très belle expérience de tournage mais ça m’a été offert, ça n’était pas mon intention de départ. Louis(e) de Ville me l’avait vendu au départ comme une flashmob, mais je n’étais pas convaincue. J’aime beaucoup faire de la fiction, j’aime beaucoup faire du documentaire et je ne voyais pas comment les deux pouvaient marcher. Je voulais vraiment que les gens comprennent que c’était de la fiction et qu’on n’essayait pas de leur faire passer ça pour de la vraie vie. Ces pastilles qu’on appelait les «Everyday Kings» mettent aussi une dynamique, je m’en suis servie pour structurer le film. Elles se rapprochent de l’enfant qui fait comme s’il était dans la vraie vie: ce sont des kings qui font «comme si». Ça se ressent à l’écran, le plaisir qu’ils ont pris à faire ça, à faire comme dans la vraie vie, on était vraiment dans un moment de plaisir et de partage ensemble. Tout s’est bien passé, les gens que l’on croisait pendant le tournage étaient tout le temps morts de rire, alors qu’on se demandait comment ils pouvaient réagir. Prendre le métro, ça faisait flipper la moitié des gens qui étaient avec nous!

En quoi Parole de King! est une suite logique à ton documentaire sur le travail de Louis(e) de Ville? Je pense que c’est vraiment la continuité, je ne peux pas m’empêcher de citer cette progression. C’est en marchant dans les pas de Louise que j’ai réfléchi à un documentaire sur le drag king. Je voulais faire un court-métrage sur son travail de drag king, c’était vraiment ça le projet de départ c’est pour ça que je continuais à la suivre sur ces spectacles. Ce n’est pas elle qui a amené le sujet, c’est la réaction des gens à son travail qui l’a fait, et c’était déjà ma motivation dans le premier film, cette incompréhension des gens à son travail, je me suis dit que j’avais vraiment une histoire à raconter, parce qu’ils ne voient pas du tout l’envers du décor.

Dans Parole de King!, c’est encore plus profond que ça, puisqu’on est dans des trajets de vie. Donc oui, il y a une filiation évidente. Et si je travaille comme ça, je ne serai pas étonnée s’il y a un troisième film qui nait à la suite!

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Louis de Ville

En 2012, à l’époque de Louis(e) de Ville Portrait d’une bad girl!, tu parlais de ce documentaire comme d’un film engagé. Tu as le même sentiment avec Parole de King!? Encore plus! Parce que malheureusement, les opposant.e.s au mariage pour tous et toutes les manifestations ont traversé tout le tournage. Je les avais trouvé.e.s ridicules dès leur première manif et plusieurs mois après, je m’en suis voulue de les avoir sous-estimé.e.s parce qu’on ne les a pas vu.e.s venir. Et après le mariage pour tous, ils/elles se sont crispé.e.s sur les notions de genre, et même les gens qui voulaient nous défendre sur ces sujets-là disaient n’importe quoi, du ministre de l’Éducation nationale à la secrétaire d’État chargée des droits des femmes! Ce film, c’est ma réponse et ça donne aussi des outils aux gens pour voir par eux-mêmes. Ce n’est pas moi qui donne la leçon, ce n’est pas nous qui disons «c’est comme ça qu’il faut faire ou penser», mais plutôt «regardez, vous la trouvez crédible en mec? Comme quoi, c’est bien plus fluide, le genre est bien plus flexible, on parle bien de codes sociaux, et pas du biologique, puisque vous vous faites bluffer et séduire», et c’est ça qui est intéressant. Et grâce à la diversité des âges, des physiques et des orientations, très peu de gens échappent au charme. Il y en a toujours un dans le film, et parfois plus, pour lequel il y a une attirance.

Et les gens en viennent à s’interroger: «Si je ne peux même pas identifier le genre biologique d’une personne, puisqu’elle peut choisir les attributs qu’elle veut selon les jours, le marbre n’est pas si dur qu’on peut l’imaginer, c’est plutôt du papier ou des règles induites qu’on a intégrées».

Même moi, je les ai intégrées depuis mon enfance: «c’est ce que font les hommes, c’est ce que font les femmes, c’est ce que font les petites filles, c’est ce que font les petits garçons», avec le problème que moi je n’étais pas conforme à tout ce qu’on attendait d’une petite fille, tout ce qu’on attendait d’une adolescente, et tout ce qu’on attendait d’une femme adulte. C’est hyper contraignant dans la vie artistique ou personnelle d’essayer de se conformer. On n’y arrive pas.

Je crois que c’est Victor dans le film qui dit que ça «ouvre les portes du pénitencier», mais c’est complètement ça! Une fois qu’on a conscientisé ce qui nous empêche d’être nous, on peut commencer à vivre en étant plus nous.

Ça nous libère et c’est ce qui motive Diego, Victor et Louise, mais les trois sont dans les mêmes motivations, ils veulent offrir des outils pour s’émanciper. Et ils n’ont pas un savoir «moi je sais ce que tu dois faire», ils donnent un peu de matière à réfléchir. À la grande différence de ces extrémistes ou de féministes radicales qui vous disent qu’ils savent mieux que vous ce que vous devez faire dans votre vie, ce que vous devez faire avec votre corps! Mon film est bien plus politique, je ne sais pas si ça se voit plus que l’autre, l’idée ce n’est pas forcément que ça se voit, mais que les idées rentrent dans la tête et que les gens ressortent avec des questions, sans qu’ils se soient aperçus qu’on leur faisait passer un message en particulier.

Parole de King! sera projeté dimanche 15 mars au Festival de films de femmes de Créteil, après un atelier drag king gratuit et ouvert à tous et toutes, animé par Louis(e) de Ville (Inscription obligatoire par mail), ainsi qu’au festival Cinémarges de Bordeaux.

Envie de participer au financement de la post-production du film? Vous pouvez aider financièrement par des dons, ou bien en achetant sur le site des produits dérivés de Parole de King!

Photos Gilles Rammant