Les plus étonné.e.s, ce sont peut-être les membres des King’s Queer. Le duo musical, qui se définit comme électro-post-punk, était au début du mois de février l’invité de l’Institut supérieur des beaux-arts de Besançon (ISBA) pour une conférence/performance sur le thème «Masculin/Féminin» à l’occasion d’une journée portes ouvertes. «Oser inviter King‘s Queer dans de telles institutions à l’heure actuelle, chapeau bas!», a réagi le groupe. Dans le monde de l’enseignement, une telle initiative peut en effet être considérée par certain.e.s comme risquée. Mais pour le directeur de l’établissement Laurent Devèze, «ça ne devrait pas être singulier».

«JETS DE PAILLETTES»
Plus de 2000 personnes se sont présentées à l’événement. Accrochées aux murs de l’école des images racontant l’histoire du mouvement queer. «L’école s’est transformée en une immense backroom de l’art», décrivent les King’s Queer heureux/euses d’avoir vécu «des instants magiques» entre une exposition sur les Pussy Riot, des travaux sur L’Origine du monde et «des jets de paillettes sur des pancartes “Amours et révoltes”». «C’est une honte!», s’est exclamée une personne au cours de la visite, alors que pour les King’s Queer il n’y avait là «rien de bien subversif». Laurent Devèze attribue ces réactions épidermiques au fait que la prise en compte du concept de genre oblige à repenser profondément le monde et les mécanismes de pouvoir.

«Pendant cette journée, on a donné aux personnes en visite une posture d’écolièr.e qui apprend quelque chose», précise le directeur de l’établissement. Car d’après lui, chacun.e a tout à réapprendre tant les découvertes amenées par la recherche sur le genre sont importantes. «La découverte que la Terre est ronde a changé la géographie», rappelle-t-il en guise d’analogie. «Avec le genre, on parle de la remise en cause d’une ordonnance confortable mais oppressive, explique-t-il. Et dans l’art, la question du genre, du désir, de l’identité se posent toujours, aussi bien dans les tableaux du Caravage que pour la Joconde. C’est une question importante quand on voit un Mercure polyphallique. À côté, Mapplethorpe, c’est un enfant de chœur!»

«LE GENRE, CE N’EST PAS UN PEEP SHOW»
Pour cet agrégé de philosophie et critique d’art, «les choses sont plus crispées aujourd’hui». Il dit défendre une certaine liberté de création dans son établissement au nom d’une tradition historique régionale, Besançon ayant fait partie «des grandes villes ouvrières». «Colette a longtemps vécu à Besançon, rappelle en outre Laurent Devèze. C’est un devoir d’agiter ce type de questions, notamment dans une école qui fabrique des dessinateurs/trices et des peintres.» S’emparer de la question du genre et de son incidence dans les représentations artistiques relève pour lui de l’évidence: «On ne serait pas contemporains sans ça, relève-t-il. Une école d’art doit se situer dans le monde tel qu’il est.»

Pour le directeur de l’ISBA, le fait que des pôles de recherche rattachés à l’établissement étudient les liens entre art et société ou le corps de l’artiste sont autant d’occasions de prendre en compte le genre. Ce qui est un gros mot dans certains milieux, Laurent Devèze le brandit. «Le genre, ce n’est pas un peep show, c’est une communauté scientifique qui travaille dans les meilleures universités au monde, c’est une communauté scientifique complexe et multidisciplinaire. Pourquoi est-ce si singulier, pourquoi estime-t-on que c’est réservé aux militant.e.s bizarres alors que c’est une thématique qui devrait être perçue comme allant de soi?» Les difficultés rencontrées dans le champ de la recherche comme dans le monde politique sont pour Laurent Devèze symptomatiques: «Le genre remet en cause l’ordre. Cela fait réfléchir et incite à questionner le caractère pyramidal et phallique du chef. Ce concept gêne parce qu’il oblige à adopter une posture libératoire et à renoncer à ce que Gilles Deleuze appelait la “société de contrôle”. Simone de Beauvoir et Michel Foucault avaient déjà démontré que la sexualité n’est en rien une affaire d’intime, mais qu’elle est aussi politique et sociale.»

Voilà – en gros – ce qu’ont pu apprendre les personnes qui ont visité l’ISBA lors de la journée portes ouvertes. Pour les King’s Queer, l’expérience fut une réussite.

Photos King’s Queer