[mise à jour, 17/02] Précision de Fred Bladou sur l’identité des personnes visées par les attaques

Après les attaques survenues à Paris en janvier, deux fusillades ont eu lieu à Copenhague ce samedi 14 février. L’une d’entre elles visait une synagogue de la capitale danoise. La communauté juive a de nouveau été visée ce week-end avec la profanation d’un cimetière à Sarre-Union dans le Bas-Rhin. Par ailleurs, les propos de l’ancien ministre socialiste Roland Dumas interviewé sur RMC et BFMTV ce matin, évoquant l’influence de la femme (qui est juive) de Manuel Valls sur ce dernier ont suscité de nombreuses critiques, dont celles de Najat Vallaud-Belkacem ou Claude Bartolone.

Comment les personnes juives de la communauté LGBT vivent-elles ces événements ou ces déclarations? Si les réponses sont variées, toutes les personnes interrogées par Yagg appellent à un sursaut de la part de celles et ceux qui défendent le vivre ensemble.

ÊTRE VISIBLE?
«J’ai l’impression que toute la société nous hait», lâche le militant Fred Bladou qui se définit comme un «pédé radical, juif et séropo». «Je n’ai rien à cacher, mais mon étoile de David, je l’ai enlevée pour mettre à la place un petit haï, et c’est la même chose pour mon copain à qui j’ai demandé de garder le pendentif sous ses vêtements. Entre le jeune juif qui s’est fait buter à Copenhague et la profanation du cimetière, j’ai envie de pleurer, parce que c’est horrible et injuste. À chaque fois, ces attentats visent des civils, pas l’ambassade d’Israël ou des représentant.e.s du pouvoir israélien, mais des civils. C’est sordide.» La chercheuse Martine Gross, qui fut par ailleurs la première présidente du Beit Haverim, une association rassemblant des personnes juives et LGBT, a eu un positionnement inverse: «Ces dernières années, je ne mettais plus d’étoile de David et là, je l’ai remise pour donner de la force à une identité mise de côté et importante pour moi.»

Chez la militante Sophie Lichten, vice-présidente du Comité Idaho et militante pour les droits des personnes trans’, on ne verra pas le moindre signe d’appartenance religieuse. «Je suis juive et je le serai toujours, mais je suis athée, explique-t-elle. Et puis, c’est peut-être honteux de ma part, mais je n’ai pas envie de me faire taper. Je ne suis pas pratiquante, mais je sais que de toute façon, à la prochaine rafle, je sera dans le même wagon que mes coreligionnaires.» Au Beit Haverim, les récents événements n’ont pas perturbé le fonctionnement de l’association. «On n’a jamais pensé arrêter nos activités, insiste le porte-parole Frank Jaoui. Ils n’auront pas cette victoire. On prend plus de précautions, mais on ne change pas notre calendrier pour autant.»

PEUR
Pour ces quatre personnes, le fait d’être lesbienne, gay, bi.e ou trans’ change peu de choses à la façon dont on perçoit les événements. «Mais l’extrême droite n’épargne pas les lesbiennes juives puisqu’elle accuse des personnes comme Judith Butler de vouloir détruire la société, fait remarquer Martine Gross. Alors oui, être lesbienne et juive, ça en rajoute un peu.» Fred Bladou ne peut s’empêcher d’être frappé par l’insistance des auteurs des attaques contre les personnes juives: «En tant que militant pour les droits des personnes LGBT, je n’ai jamais été la cible d’une telle violence et d’une telle volonté de détruire.» Pour Frank Jaoui, les discriminations, qu’elles se fassent au titre de l’homophobie ou de l’antisémitisme, «s’ajoutent mais ne sont pas différentes».

Le porte-parole du Beit Haverim ne veut pas céder à la panique, mais chez les autres, la peur est présente. «Je vis en zone rurale donc je ne me sens pas directement menacée, mais j’ai peur pour ma mère qui vit en région parisienne», confie Sophie Lichten. «Aller à la synagogue, c’est se mettre en danger, s’inquiète Martine Gross. Je ne me sens pas en sécurité. En tant qu’homosexuelle, je n’ai jamais été menacée ou en butte à de l’hostilité et pourtant, je suis une personne publique, j’écris des ouvrages.»

PARTIR OU RESTER?
Plusieurs s’interrogent sur leur avenir en France. Fred Bladou a «envie de partir», par exemple. Pas en Israël, mais aux États-Unis ou au Canada. «J’ai ce sentiment immense d’injustice à l’idée de me faire buter parce que je sors de chez moi avec une kippa, indique le militant. C’est invivable. Mes neveux sont dans une école juive et il y a des militaires en arme au milieu de la cour parce qu’il y a des immeubles en vis-à-vis! Les enfants jouent au ballon à côté de soldats avec des armes de guerre. Et tout ça parce qu’ils sont nés dans une famille d’appartenance juive.» Martine Gross se montre moins certaine sur l’idée de quitter la France un jour: «Je ne suis pas sûre d’avoir envie de partir mais on ne peut pas évacuer cette question d’un revers de main. Jusqu’à quel point doit-on craindre de se faire tirer dessus?»

Pour Sophie Lichten, faire ses valises n’est cependant pas envisageable. «Je suis Française et juive, et comme l’a dit Manuel Valls, je crois que la France a besoin des Juifs/ves et je préfère vivre une forme d’antisémitisme plutôt que sous les bombes dans un pays en guerre», fait-elle valoir. Que faire quand on reste? Comment les choses pourront-elles avancer? Pour Frank Jaoui du Beit Haverim, il faut des déclarations fortes de leaders d’opinion. «Les extrémistes manipulent les esprits des jeunes, analyse-t-il. Faire des lois, c’est très bien, mais les esprits sont façonnés par les discours et les actes. Il est de notre responsabilité, chacun.e à notre niveau, d’agir. J’aimerais que des personnes de toutes les confessions appartenant à la communauté nationale puissent prendre la parole. Les médias ont beaucoup laissé parler l’extrême droite, mais ce serait une bonne chose que des sportifs très populaires et qui peuvent être de confession musulmane s’expriment. En parlant, ils joueront un rôle citoyen.»

SOLIDARITÉ
Pour Martine Gross, le fait que des responsables politiques aient très rapidement réagi aux propos de Roland Dumas est un bon signe. «La parole antisémite se libère, même à gauche, estime la chercheuse. Mais ce n’est pas surprenant: 50% de la population était prête à voter pour l’extrême droite dans le Doubs. À chaque fois que l’extrême droite avance, l’antisémitisme lui tient compagnie. Et quand la parole se libère, les meurtres ne sont pas loin.» Sophie Lichten considère elle aussi que certaines inhibitions ont disparu: «Les gens se lâchent depuis l’ère Sarkozy. Le vivre ensemble n’est pas respecté, on a toujours ce fantasme que les Juifs/ves ont de l’argent.»

Quant à Fred Bladou, il espérait une réaction plus vive de la part de la communauté LGBT: «Je n’ai pas le sentiment d’une communauté liée et soudée, il n’y a pas de solidarité entre discriminé.e.s persécuté.e.s. Il faudrait qu’on se mette d’accord sur le fait que les musulmans ne doivent pas être stigmatisé.e.s, mais on est dans un moment où plein de pédés vont au Front national.» Sophie Lichten et Frank Jaoui plaident également pour une meilleure «éducation des jeunes», notamment au sein des familles. Des solutions pas très éloignées de celles de la lutte contre les LGBT-phobies.

Photo Ross Hong Kong