Poétesse et auteure, soutien du mouvement vert en 2009, l’artiste iranienne Sepideh Jodeyri vit aujourd’hui en République tchèque. Déjà censurée par le passé, et menacée pour ses prises de position contre Mahmoud Ahmadinejad, elle est aujourd’hui la cible d’un acharnement des médias et des autorités en Iran pour avoir traduit le roman graphique Le Bleu est une couleur chaude.

«LE BLEU EST UNE COULEUR CHAUDE» TRADUIT EN PERSAN
C’est par hasard que cette écrivaine a découvert le livre de Julie Maroh: «J’ai entendu parler du film fait par Abdellatif Kechiche, raconte-t-elle à Yagg. Et je savais qu’il avait gagné la Palme d’Or. Mais je n’étais pas au courant de l’existence du livre à l’époque. J’ai commencé à chercher le DVD sur Amazon et par chance, je suis tombée sur la version anglaise du livre avant de trouver le DVD! Je dis par chance, car je pense que le livre est tellement mieux que le film.» Cela fait un certain temps que Sepideh Jodeyri est sensible aux questions liées aux droits des personnes LGBT: «Je suis féministe, explique-t-elle, ce qui veut dire que je crois en l’égalité des droits humains, pour toutes les origines, les sexes, les religions, les orientations sexuelles.» Mais son engagement est aussi intimement lié à des souvenirs: «J’ai connu en personne le célèbre artiste iranien et figure de l’opposition Fereydoun Farrokhzzad. Il était un ami d’un de mes proches, et ma famille et moi allions souvent lui rendre visite quand j’étais enfant. Il était très gentil avec moi et chantait et jouait de la guitare pour moi. Il a dû quitter l’Iran quelques années après la révolution islamique. Après cela, jusqu’à ce qu’il soit poignardé à mort par des agents du gouvernement iranien en août 1992 en Allemagne, il a vécu en exil. Mais je ne pourrai jamais oublier le vif souvenir que j’ai de lui et de sa forte personnalité. Au moment de sa mort, j’avais seize ans et tout le monde m’avait dit qu’il était homosexuel. L’homosexualité à l’époque n’avait pas été acceptée par la société iranienne, la société n’était pas du tout tolérante là-dessus, encore moins que maintenant. Mais comme je le connaissais et que je l’aimais beaucoup, j’ai commencé à combattre le dogmatisme qui est apparu contre lui parmi nos connaissances et nos amis. J’ai continué à me battre contre ce dogmatisme qui existe dans la société iranienne contre les LGBT, via mes posts sur Facebook, mes interviews, mes articles, et la traduction du Bleu est une couleur chaude

extrait bleu est une couleur chaude persan

C’est Naakojaa, une maison d’édition persanophone basée à Paris, qui a publié une version numérique de Abi Garmtarin Rang Ast en août dernier. Un de ses fondateurs Tinouche Nazmjou essaie depuis longtemps de lancer une culture de la bande dessinée en Iran: «J’avais déjà commencé à travailler à la traduction de bandes dessinées en persan, précise-t-il à Yagg, mais le problème c’est qu’il y a des images et donc qu’il y a encore plus de censure. Lorsque Sepideh m’a contacté pour me dire qu’elle avait traduit le livre de Julie Maroh, je réfléchissais déjà à l’idée de le publier en persan.» Pour lui, cette publication présentait un double risque, d’une part en étant la première bande dessinée pour adultes en Iran, et d’autre part un livre qui aborde un sujet encore extrêmement sensible. A l’extérieur de l’Iran, la thématique du livre a provoqué une certaine réticence, mais l’éditeur assure que beaucoup de gens à l’intérieur du pays se le sont procuré ou l’ont offert: «Le livre a connu un écho en Iran, mais surtout auprès des personnes LGBT ou qui sont proches de ces personnes. Il faut comprendre que la société iranienne en est là où était la France avant 68. Il existe une communauté LGBT, mais elle n’a encore aucune visibilité.»

CENSURE ET REPRÉSAILLES
Sepideh Jodeyri raconte par quel concours de circonstances elle est devenue récemment la nouvelle cible des médias: «J’ai publié mon dernier livre de poésie, Et Etc. chez un éditeur indépendant à Téhéran l’an dernier, sans aucun problème. Néanmoins, il y a deux semaines, quand l’éditeur a annoncé une soirée de lectures pour promouvoir mes poèmes, les médias conservateurs ont commencé leur chasse aux sorcières. Raja News, un site d’informations controversé proche des religieux conservateurs, a publié un article minutieux avec pour nom «Utiliser les ressources du gouvernement pour promouvoir un auteur pro-LGBT». L’article était très critique sur le fait qu’un établissement financé par l’État (un musée) accueillerait une assemblée pour discuter des poèmes d’un auteur qui a par le passé soutenu les LGBTQ et mentionne la traduction du Bleu est une couleur chaude que j’ai faite à Paris. Raja News critique aussi le ministère de la Culture qui autorise la publication de mes poèmes et laisse l’éditeur promouvoir ouvertement ce livre dans un bâtiment du gouvernement, recommandant aux autres agences du gouvernement d’intervenir et de stopper l’événement autour du livre.» Sitôt l’article de Raja News publié, d’autres médias se sont engouffrés dans la brèche et ont propagé l’affaire, de sorte que le ministère iranien du renseignement a fini par intervenir pour annuler l’événement, tandis que le directeur du musée a été renvoyé. Si Sepideh Jodeyri se sait relativement épargnée, elle s’inquiète que d’autres personnes subissent à leur tour des représailles: «Je vis à l’étranger, donc je ne cours personnellement pas de risques, mais mon éditeur à Téhéran pourrait être en danger face aux religieux conservateurs et au dispositif de sécurité.» Elle a aussi appris que certains médias ont tout bonnement censuré des interviews ou des articles sur ses œuvres suite à la polémique.

«Je pense qu’aucun éditeur n’osera publier mes travaux en Iran maintenant, du moins, tant que cette situation existe, ils n’oseront plus. Tout cela signifie que ma plume est désormais interdite sur ma terre natale. Cela m’attriste beaucoup, mais c’est un honneur pour moi d’être connue comme un soutien des LGBT.»

Naakojaa, la maison d’édition, a-t-elle elle aussi subi des pressions? «Nous sommes de toute manière surveillé.e.s de façon continuelle, explique Tinouche Nazmjou. Les livres que nous publions sont des manuscrits qui ne peuvent pas être publiés en Iran, donc Naakojaa est évidemment dans le viseur des autorités. Il arrive que certain.e.s de nos collaborateurs/trices soient arrêté.e.s lorsqu’ils/elles reviennent en Iran.»

POURQUOI SEPIDEH JODEYRI A BESOIN DE SOUTIEN
L’auteure Julie Maroh a décidé d’agir elle aussi pour dénoncer le lynchage médiatique dont est victime Sepideh Jodeyri: «Il m’est insupportable qu’on laisse passer de tels évènements sous silence. C’est une atteinte de plus cette année, cette vie, à notre liberté d’écrire, de lire, de communiquer et par-dessus tout d’aimer.» Elle incite en outre à se mobiliser pour soutenir la traductrice. Alors qu’une mobilisation internationale sur des affaires aussi sensibles peut dans certaines circonstances mettre en danger les personnes concernées, Sepideh Jodeyri est convaincue que dans son cas actuel, un soutien des pays occidentaux peut effectivement changer la donne: «La situation en Iran aujourd’hui est très différente de celle des autres pays musulmans. Le nouveau gouvernement iranien et les autorités sont très intéressés pour améliorer leurs relations avec l’Occident, et à cause de cela, quand il y a une quelconque réaction des médias occidentaux, cela conduit à arrêter leurs actions violentes en Iran. A chaque fois que nous avons fait une campagne avec l’aide des médias et des organisations d’Occident, cela a marché! Et quand il n’y a aucune réaction, ils mettent davantage de pression sur les personnes qu’ils ont prises pour cible.»

Photo Mostafazizi