Dans Les Années Gai Pied – Tant et si peu: l’homosexualité il y a 30 ans, publié fin 2014 par les éditions Des ailes sur un tracteur, Thomas Dupuy revoit l’actualité au travers des articles du célèbre magazine (lire Revivre «Les Années Gai Pied» avec Thomas Dupuy). Comme l’expliquait l’auteur dans l’entretien qu’il nous a accordé, «de grandes voix écrivaient pour le Gai Pied ou répondaient aux journalistes, comme Foucault, Sartre, Duras». Quelques-uns de ces entretiens viennent conclure l’ouvrage. Avec l’accord de Gayvox, Des ailes sur un tracteur et Yagg vous proposent d’en redécouvrir quatre ici. Aujourd’hui, après Marguerite Duras, Michel Foucault (1981) et Françoise Barré-Sinoussi (1986), voici Barbara (1989).

Gai Pied 398Barbara se consacre, depuis un an, à la lutte contre le sida. En exclusivité pour Gai Pied, la chanteuse nous livre son expérience dans les hôpitaux et dans les prisons.

Barbara, pourquoi avez-vous choisi cette cause? Il ne s’agit pas d’une cause. Au départ, je me suis mise en marche à petits pas pour aller vers les autres. J‘ai écrit la chanson Sid’amour parce que j’étais bouleversée par cette maladie. On ne peut pas chanter Ma plus belle histoire d’amour, c’est vous et ne pas agir. J’ai tellement parlé d’amour, qu’il m’a paru évident que je devais être là. Mon message est clair: «Je vous aime. Préservez-vous.» Chacun doit parler avec ses propres mots pour être entendu. Moi, je ne suis ni une femme médiatique, ni une récolteuse de fonds, ni une organisatrice de galas. Je n’ai pas ces talents. Les associations, c’est pas mon truc, les colloques encore moins. Je préfère faire un travail de taupe plus discret; dialoguer avec les gens, les accompagner, briser leur solitude.

Certains vous ont accusée d’être morbide. Que répondez-vous? Enfin, Pablo, tu me connais! Je suis une femme très joyeuse, très vivante… Il faut aimer passionnément la vie pour accompagner les malades. C‘est par horreur de la mort, par amour de la vie et par amour de l’amour que je mène ces actions.

Comment avez-vous procédé à vos débuts? Au départ, avec ma chanson, je voulais des clips d’information. Mais je n’ai pas réussi à faire bouger la machine administrative, qui est vraiment trop lourde et trop lente. Ainsi, je n’ai pas pu entrer dans les lycées. J’ai donc suivi une formation avec des médecins, comme le docteur Didier Jayle. J’ai rencontré beaucoup de gens avant que les choses n’aboutissent. C’est Jacques Attali qui m’a beaucoup aidée à ouvrir des portes. Je vais très discrètement dans un service hospitalier une fois par semaine depuis onze mois.

Qu’avez-vous découvert? Au départ, j’ai trouvé des malades complètement culpabilisés: à cause de cette prétendue maladie du siècle, mais aussi parce qu’ils pensaient avoir contaminé d’autres gens… Des malades abandonnés ou rejetés par la peur… Des malades qui mouraient dans la dignité et sans aucune plainte. J’ai assisté à une chose exemplaire: une immense solidarité et une immense tendresse de la part des compagnons d’homosexuels qui accompagnaient leur ami jusqu‘à la fin. Au bout de quatre, cinq mois, j’ai commencé à rencontrer davantage les familles. Beaucoup de mères et peu de pères. Il est difficile pour les parents d’apprendre à la fois l’homosexualité de leur fils et sa maladie. Pourquoi ces gens ne venaient-ils pas? Parce que les messages d’information n’ont pas été compris.

Comment se comporte le personnel hospitalier? Je t’assure que le personnel soignant ne sait pas comment se transmet le virus! Que ce soit des infirmières, des aides soignantes ou même certains médecins généralistes. Si la plupart des infirmières sont dévouées, compétentes et généreuses, elles ne sont pas assez nombreuses et ne peuvent pallier toutes les insuffisances. C‘est un problème très grave. C’est vrai qu’il existe encore une homophobie importante que j’ai apprise par certains malades, hélas partis dans la colère et le désespoir. Je ne veux pas parler d’exclusion mais de malades non acceptés. Sans doute encore à cause de la méconnaissance totale du mode de transmission du virus. Une partie du personnel oblige encore le malade à se changer lui-même quand il a une diarrhée, et se refuse à le toucher. Pourtant, quand quelqu’un gît gravement malade dans un lit, la première chose qu’il souhaite c’est qu’on le touche. Je trouve insupportable que la prévention ne soit pas encore passée dans le milieu hospitalier.

Et dans les prisons? Il est très difficile d’en sortir, mais il est également très dur d’y entrer. La prison est une société qui se reconstruit dans la société. Ainsi, les problèmes sont les mêmes. Oui, la drogue passe en prison. Les détenus le disent, les gardiens aussi. On a nié très longtemps également l’homosexualité. Elle existe, bien sûr, soit comme homosexualité de circonstance, soit naturellement. On a donc nié les homosexuels et on les a rejetés. Un certain machisme règne dans ces établissements, ce qui explique que beaucoup de détenus aient peur d’être reconnus comme homos par crainte de représailles dans leur cellule. C’est la raison pour laquelle les prisonniers ne demandent pas de préservatifs, et les homosexuels ne disent pas qu’ils sont malades. À part quelques prisons pilotes, l’information sur le sida n’est pas du tout passée. En ce qui concerne les remises de peine pour les détenus malades, cela dépend du juge. Il est plus difficile d’en bénéficier quand on est condamné que prévenu. Quant à la détention en prison chez les femmes, c‘est une chose abominable dont personne ne parle. Elles sont seules, isolées, pas du tout informées. Par exemple, des mères toxicomanes séropositives ayant des bébés ne savent pas qu’elles prennent des risques en les allaitant. Et mon rôle là-dedans? Accompagnée d’un médecin, je vais chanter avec un piano pour que ma chanson serve de dialogue. On m’avait dit au ministère que personne ne poserait de questions. Je suis désolée, mais les détenus posent des questions et se rendent compte que la maladie touche aussi les femmes et les enfants. Je dois dire que la fondation France-Libertés de Danielle Mitterrand finance mes voyages, car les associations de prisonniers n’ont pas du tout d’argent. En fait, la prison c’est le Moyen-âge. Et encore, je suis allée dans des prisons pilotes.

Que pensez-vous des Informations télévisées sur la prévention? C’est beaucoup trop soft! Et puis cet argent consacré aux spots devrait être employé pour d’autres actions; l’aide aux malades ou aux gens sans ressources. Comment se fait-il que la télévision ne puisse pas donner des temps gratuits pour ces annonces? Cela me paraît démentiel! Je suis pour une information beaucoup plus quotidienne sur le sida. Il faut montrer les pratiques sexuelles d’une façon jolie, romantique, pas agressive pour ne pas abîmer l’amour. Et nous dire ce qu’on peut faire ou ne pas faire. Par exemple sur la fellation, le baiser profond, personne n’en parle, personne n’est d’accord. Si les gens étaient informés, ils iraient se faire dépister. Je suis pour un dépistage anonyme, gratuit et volontaire pour responsabiliser les gens et leur permettre de juguler très vite les infections opportunistes s’ils sont atteints. La télévision devrait informer sur les centres de dépistage.

Que pensez-vous d’Act Up? Oui, silence = mort. Je suis une femme en colère et colère = vie. Il faut parler d’une façon belle et dire la vérité.

Arrêtez-vous vos actions? Non, je continue.

Merci Barbara et chapeau bas.

Propos recueillis par Pablo Rouy, GAI PIED, 398 (Du 14 au 20 décembre 1989).

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