C’est paradoxalement dans un lieu où ils pensaient qu’ils seraient en sécurité que deux hommes ont été agressés dans la nuit du 20 au 21 décembre 2014, dans un bar de la rue Balay à Saint-Étienne, le Oh Fetish, un bar identifié comme un lieu gay. Contacté par Yagg, Rodolphe (photo) raconte ce qui lui est arrivé:

«Dans le Oh Fetish, il y a une petite backroom sur le côté du bar et je voulais y rejoindre un couple d’amis avec qui j’étais. Une fois à l’intérieur, je les ai vus se faire importuner par deux hommes alors qu’ils s’embrassaient, deux hommes qui leur disaient: “C’est dégueulasse ce que vous faites, vous devriez vous cacher”. Je suis intervenu et le ton est monté très rapidement. Je me suis alors pris un coup de poing en pleine figure. La suite est assez floue, mais j’ai senti très nettement qu’on m’a cassé le nez. Je me suis retrouvé à terre et j’ai reçu plusieurs coups de pieds.»

Mathieu, un des hommes du couple s’interpose pour protéger Rodolphe et prend lui aussi plusieurs coups dans le dos et dans le torse. Les deux agresseurs s’éclipsent rapidement. D’après Mathieu, les deux hommes «n’avaient rien à faire là»: «Quand on était encore dans le bar, on les a vus discuter avec la patronne, qui les connaît probablement, et ils nous ont presque tout de suite suivis quand nous sommes allés dans la backroom. En entrant, ils ont allumé la lumière, et se sont assis pile en face de nous. C’est là qu’ils ont commencé à nous insulter et à donner des coups de pieds dans la banquette.»

UNE VICTIME ÉVACUÉE MANU MILITARI
Le nez en sang, Rodolphe revient dans la salle du bar, aidé par Mathieu. Sous le choc, il s’énerve. «C’est là que la patronne du bar a commencé à dire “qu’on foutait la merde”, raconte Mathieu. En gros, c’était de notre faute. On nous a poussés à quitter le bar. Moi, je me disais qu’il valait mieux sortir avant que ça dégénère.» Pour Simon, un autre témoin, le comportement de Rodolphe était pour le moins explosif: «Il était passé derrière le bar, il menaçait de casser des bouteilles. Trois personnes le tenaient pour essayer de le calmer, ce qui n’arrangeait pas les choses. Je pense que Brigitte, la patronne du bar, était dans son bon droit quand elle a demandé à les faire sortir, parce qu’il n’avait pas à être derrière le bar.»

Hors du Oh Fetish, ils retrouvent leurs ami.e.s et appellent la police qui, une fois arrivée, incite Rodolphe à se rendre aux urgences. «J’avais bu de l’alcool, je ne pouvais pas porter plainte», explique Rodolphe. Les médecins ont effectivement constaté une fracture des os du nez, ainsi que des dermabrasions au visage et des coupures aux lèvres inférieures et supérieures. Mathieu, qui a reçu plusieurs coups, a quant à lui reçu deux jours d’ITT. L’un comme l’autre, Rodolphe et Mathieu sont choqués d’avoir été brutalisés à l’intérieur même d’un lieu gay.

«On ne pensait pas que ça pouvait arriver, constate amèrement Mathieu. D’autant qu’il y a une sonnette à l’entrée du Oh Fetish, donc les personnes qui nous ont agressés et ont tenu des propos homophobes ont été autorisées à entrer dans un bar gay.»

Quelques jours après l’incident, Rodolphe a été examiné par un légiste et a reçu cinq jours d’ITT.

UNE AUTRE ALTERCATION
Contactée par Yagg, la patronne du Oh Fetish, Brigitte, affirme ne rien avoir vu de l’agression de Rodolphe. «Je ne comprends pas ce qui s’est passé et je ne sais pas qui lui a tapé dessus avec tous les clients qu’il y avait ce soir là. Je ne sais pas qui était dans la backroom.» Ce dont elle se souvient, c’est d’un homme arrivant «hystérique» et le nez en sang: «Il commençait à tout casser, j’ai demandé à le faire sortir. Ils étaient plusieurs à le tenir.» Il est une heure du matin quand Brigitte Couzon fait sortir Rodolphe. Elle affirme avoir fait évacuer la clientèle de son bar juste après. Concernant l’accès à la backroom, elle se veut catégorique: «La backroom, les hétéros n’y vont pas, leur place est devant le comptoir.» Pourtant, d’après Rodolphe et Mathieu, les deux hommes qui les ont agressés dans cette pièce n’ont eu aucun problème pour y entrer. «Peut-être que la drague a un peu dérapé», suggère la patronne du bar, qui ne semble pas vouloir croire à l’agression. Elle affirme par ailleurs avoir été frappée à la tête par une femme, qui se trouve être Anne, la sœur de Rodolphe: «J’ai des bosses partout et un œil au beurre noir.» Elle a affirmé avoir porté plainte. Contactée par Yagg, Anne reconnaît «avoir pété les plombs» mais garde un souvenir flou de l’altercation: «L’alcool ajouté au choc de l’agression de Rodolphe m’avait mis dans un état fébrile. Après que mon frère s’est retrouvé hors du bar, je suis retournée à l’intérieur pour récupérer mes affaires et c’est là que je m’en suis prise à la patronne, qui elle aussi était alcoolisée.» Elle affirme avoir reçu aussi plusieurs coups avant d’être mise dehors. «Je n’ai pas d’antécédents violents et tout ce que je peux dire, c’est que je n’aurais pas dû agir comme cela.»

UNE AMBIANCE BIEN PARTICULIÈRE
Simon, qui est un habitué du bar, reconnait qu’il y a un problème de sécurité au Oh Fetish. Il a d’ailleurs déjà abordé le sujet avec la patronne: «J’ai déjà dit à Brigitte ce que j’en pensais, je me sens moins en sécurité chez elle que dans n’importe quel bar hétéro. J’ai déjà eu peur chez elle!» Pour décrire l’ambiance du bar, il cite l’auteur américain Hubert Selby Jr: «Des travelos qui font le tapin, des gens qui baisent dans les pissotières, vous voyez?» Il estime que c’est ce côté trash, non aseptisé qui participe à l’identité du lieu et qui attire justement une partie de la clientèle: «C’est parce qu’il y a du danger que les gens viennent. Et aussi parce qu’on est dans un quartier populaire, et que c’est le dernier bar ouvert quand tous les autres ont fermé.» Pour lui, il est évident qu’une partie de la clientèle n’est même pas au courant qu’il s’agit d’un lieu gay. Ce qui pourrait selon lui expliquer qu’une agression homophobe a pu effectivement se produire dans cette backroom.

«Au Oh Fetish, il y a une vraie mixité, note en revanche Simon, un mélange qui n’a rien à voir avec le Zanzibar, un autre établissement gay de Saint-Étienne, où on regarde avant de rentrer si vous avez la bonne coupe de cheveux et les bonnes chaussures. Au Oh Fetish, c’est le contraire. Un ouvrier peut croiser un notaire. La nuit du 20 au 21 décembre, c’était justement une soirée très particulière où il y avait des client.e.s très différent.e.s, que je n’avais jamais vu avant. Ça aurait pu être une belle soirée» regrette-t-il. De son côté, Rodolphe affirme avoir eu «des échos» au sujet de cette ambiance si emblématique du Oh Fetish: «C’est ce qu’on m’en a décrit après l’agression. Mais avant ça, j’en avais l’image d’un petit bar gay et lesbien un peu freaky, une image de lieu un peu décalé, pas formaté.»

Pour Rodolphe, familier du milieu punk-rock, ce côté «hors des clous» n’était pas un problème:

«Mais jamais je n’aurais imaginé me prendre un coup de poing par deux hommes qui s’en prenaient à un couple de garçons en train de s’embrasser. Ce bar se présente quand même à l’entrée avec un drapeau arc-en-ciel!»

Après avoir été en arrêt maladie en raison du stress post-traumatique, Rodolphe a repris le travail et attend désormais que les os de son nez soient complètement ressoudés pour pouvoir subir une intervention chirurgicale. Depuis l’agression, le Oh Fetish a subi une fermeture administrative d’une semaine pour des faits qui ne seraient cependant pas en lien avec l’incident.