Déjà auteure de plusieurs albums jeunesse, Sophie Labelle, une enseignante et auteure québécoise, publie depuis août 2014 sur Tumblr le webcomics Assignée garçon. À travers de courtes histoires publiées chaque mardi et vendredi, elle raconte l’histoire de Stéphie, une petite fille trans’, dans sa vie de tous les jours, auprès de ses parents, à l’école, avec ses ami.e.s: «Au départ, l’idée était d’illustrer la transphobie et le cissexisme quotidiens, qui sont souvent vécus comme des micro-agressions, d’une manière qui soit la plus éclatante possible, explique à Yagg Sophie Labelle. C’est pourquoi j’ai choisi de raconter les aventures d’un enfant, puisque de confronter le discours populaire sur les personnes trans’, souvent pathologisant et objectifiant, à celui d’un enfant met en relief les effets négatifs que peuvent avoir des propos ou des expressions qui semblent anodins.»

Pour construire ses histoires, Sophie Labelle puise dans des situations vécues dont elle tire des réflexions personnelles: «La transphobie et le cissexisme sont partout, lorsqu’on est exercé.e à le déceler! Lorsque j’étais enfant, je n’avais pas la verve et le bagout de Stéphie pour me défendre, aussi, j’utilise un peu ce personnage pour me “venger” de situations que je considère injustes.»

assignee garcon - extrait de Parade

Extrait de Parade

Et c’est avec une bonne dose d’humour et d’ironie que Sophie Labelle parvient à dénoncer certaines situations grâce à Stéphie et sa langue bien pendue. Concernant la forme de ces petites saynètes, l’auteure n’a pas choisi au hasard la bande dessinée qui lui permet d’aller droit au but: «La bande dessinée est mon médium principal, j’en fais depuis que je suis toute petite, mais je me suis surtout fait connaître pour mes albums jeunesse Une Fille comme les autres, Les Pingouins ne jugeront pas… et mon roman jeunesse, publié l’an dernier, Le Comité infernal des ordres ténébreux (ndlr, tous disponibles sur le site Les bébés pigeons). Je sentais le besoin de revenir aux sources, et surtout, de toucher le plus grand public possible. Le format court et direct de la bande dessinée en ligne permet de la diffuser très largement, et c’est ce qui fait que peu importe la ville occidentale dans laquelle je me trouve, les chances sont bonnes pour que je rencontre un.e fan de ma BD.»

Autrefois complètement taboue, la question des enfants et des jeunes trans’ commencent doucement à faire surface depuis une dizaine d’année: «Au Québec, on en parle de plus en plus, mais toujours dans une perspective binaire, déplore pourtant Sophie Labelle: on tolère les enfants trans’, en autant qu’ils se conforment aux stéréotypes de genre.»

«Lorsqu’on parle d’elleux, c’est, le plus souvent du temps, dans une perspective binaire et surtout, dépréciative de leur corps. Les enfants trans’ ont “un problème” que la société doit “régler”.»

«Lorsqu’on fait une revue de presse sur le sujet, les expressions négatives ont la belle vie: “né.e dans le mauvais corps”, “prisonnier.ère d’un corps de fille/de garçon”… Ce qui est tabou, ce n’est plus tant l’existence d’enfants trans’ que la reconnaissance du fait que chaque personne a une identité de genre qui est indépendante de ses organes génitaux. Le terme “cisgenre” a encore très mauvaise presse au sein de la population, puisque les personnes non-trans’ sont souvent incapables de reconnaître leur privilège d’être nées avec des organes génitaux qui correspondent avec l’idée qu’on se fait de ce que doit être un “corps de fille” ou un “corps de garçon”.»

assignee garcon - extrait de la rentree

Extrait de La Rentrée

Sophie Labelle fait elle-même le constat que le personnel dans les établissements scolaires manque cruellement de formation pour appréhender correctement les questions liées aux personnes trans’: «Étant moi-même enseignante, j’ai pu constater sur le terrain à quel point les ressources en ce qui concerne la non-conformité de genre ou la mésassignation de genre sont anémiques dans les écoles. C’est d’ailleurs ce qui m’a inspiré mes premiers albums.»

«Pourtant, on sait depuis très longtemps que c’est au primaire que l’anxiété de genre est la plus généralisée. C’est dans ces années que les stéréotypes de genre mettent le plus grand poids sur les épaules des enfants. Il est crucial de parler de ces choses-là, dès le préscolaire!»

Assignée Garçon pourrait-elle devenir un outil pédagogique pour tenter de pallier cette situation? «Assignée garçon, bien que lue par plusieurs adolescent.e.s et pré-adolescent.e.s, ce qui m’a valu un choc lorsque je m’en suis aperçue, est d’abord destinée à un public adulte, étant donné le vocabulaire employé, estime Sophie Labelle. Toutefois, certaines BDs sont présentement en cours d’adaptation pour figurer dans des manuels destinés aux écoliers.ères suédois.es. Je crois que les publics plus jeunes sont prêts pour ce genre de choses! Mais il n’est pas impossible que ce projet soit éventuellement entièrement adapté pour les jeunes.»

Si les personnes trans’ commencent timidement à être davantage visibles dans les médias, les enfants trans’ sont encore très rares dans des œuvres de fiction en littérature ou au cinéma par exemple. Pour Sophie Labelle, il s’agit encore d’un «sujet délicat»: «En tant que femme trans’, je ne me reconnais que très rarement dans des personnages supposés me représenter. Le film de François Ozon (Une nouvelle amie, ndlr), à ce sujet, est accablant. Je crois que c’est surtout dû au fait qu’à toutes les fois qu’un personnage a un parcours trans’, ce parcours est mis à l’avant-scène: il s’agit toujours soit d’un élément narratif, soit d’un effet comique etc. Cela participe grandement aux processus d’altérisation et d’objectification des personnes trans’.»

«Jamais on n’intégrera un personnage ayant un parcours trans’ à une histoire sans que ce parcours trans’ soit la raison principale de la présence du personnage. Les personnes trans’, les enfants en particulier, n’ont pas besoin de ça.»

«Dans mon cas, je suis stealth [infiltrée, ndlr], ce qui signifie que la majorité des gens que je côtoie dans ma vie ne savent pas que je suis trans’. C’est le cas de plus en plus d’enfants trans’ également, à qui on répète pourtant, à travers des produits culturels supposés les représenter, que leur mésassignation de genre à la naissance demeurera le seul élément narratif digne de mention.»

assignee garcon - extrait de virilite 1

Extrait de Virilité (1)

Difficile donc de ne pas voir en Assignée garçon une dimension militante… que ne renie certainement pas Sophie Labelle: «C’est grâce à cela que je me suis trouvé une niche et surtout, un public. Les gens se servent de mes BDs comme outils éducationnels! Cette tribune me permet aussi de parler d’enjeux qui me touchent, et étant moi-même assez militante, ça me permet de ventiler un peu. Pour créer un équilibre, j’ai également commencé un nouveau projet de bande dessinée, moins militant cette fois, qui explore certains aspects plus psychologiques et émotionnels de la mésassignation de genre.»

Aujourd’hui, plus d’une cinquantaine de planches ont été publiées, à chaque fois en français et an anglais, et Assignée garçon connaît un succès grandissant. «Je reçois tellement d’amour depuis que j’ai commencé cette BD en ligne, se réjouit Sophie Labelle. Des gens de tous les coins de la planète m’écrivent pour me conter leur histoire. Des parents me parlent de leurs enfants, me demandent des conseils. Je me sens privilégiée d’avoir une telle tribune! J’ai toutefois dû demander à deux amis de m’aider avec la modération de la version anglaise, qui connait un succès tel qu’elle est souvent la cible de groupes transphobes ou anti-féministes. Mais je le prends assez positivement, puisque c’est la conséquence de la popularité de la BD!» Sophie Labelle a commencé à démarcher des maisons d’éditions pour envisager la publication d’un recueil des aventures de la petite Stéphie.

Pour célébrer cette nouvelle année, Sophie Labelle a accepté de présenter sur Yagg en avant-première le tout nouvel épisode d’Assignée garçon:

page 50 -  assignee garcon en avant premiere

Suivre Assignée garçon sur Tumblr et Facebook.

Illustrations Sophie Labelle / Photo Daphnée Trachemontagne