Après le très intéressant Fille ou garçon, mon sexe n’est pas mon genre, la réalisatrice Valérie Mitteaux revient avec un documentaire dont le point de départ – qui donne son nom au film – est le désormais célèbre «Baiser de Marseille». Le film, tout d’abord présenté à Marseille, commence à faire le tour des festivals, et pourrait prochainement être diffusée à la télévision.

Valerie Mitteaux - Aurelie Tessier-001Comment est né ce film? Très vite après la publication de cette photo que Paul Parant de Têtu avait identifiée comme un cliché qui allait marquer. Films de Force Majeure à Marseille me contacte une semaine plus tard pour savoir si je pense que l’on peut bâtir un film à partir de cette image. C’est la campagne pour les présidentielles. Je vois sur Yagg une vidéo du candidat Hollande disant, le regard dans les chaussettes, qu’il allait être «difficile» de faire passer les lois sur le mariage et l’adoption. J’ai pensé que vu l’état socio-politique du pays, si le gars avait déjà les j’tons de faire passer des lois qui semblaient des formalités, a fortiori quand une dizaine de pays les avaient déjà adoptées, ça commençait très mal! Et surtout au-delà de ces lois qui nous concernaient, que l’on était bien parti pour un nouvel épisode de mollesse conservatrice. Quelque temps plus tard, toujours sur Yagg, le même candidat, qui avait dû se faire remonter les bretelles par ses services de com (genre, on lui avait rappelé que dans l’Hexagone, l’électorat LGBTI était non négligeable), revenait dire dans vos pages, «oui, nous allons faire passer ces lois…». Mais alors comment dire!? Pas besoin d’être une grande sémiologue, pour voir que ça lui faisait vraiment mal de devoir l’affirmer. Dans le premier épisode, il est un peu honteux, de sa propre homophobie sans doute. Dans le second, on a la sensation qu’on l’aiguillonne discrètement hors-champ. Mais il est incapable d’aucune positivité, d’aucun enthousiasme et d’aucune fierté sur le sujet. C’est assez navrant à regarder. Et ça m’a rappelé toute cette homophobie bon teint des gens de gauche.

Alors oui bien sûr, la violence la plus visible et la plus concrète est venue de la droite extrême et des cathos intégristes. En leur permettant de défiler avec des pancartes «La France a besoin d’enfants, pas d’homosexuels», Hollande leur a permis de vomir toute leur haine, de la libérer. Et c’est difficile de ne pas penser qu’il y a quelque chose qui lui ressemble dans le fait d’avoir permis cela. Sinon quoi? Faire un écran de fumée juste avant le passage de la loi augmentant l’âge de la retraite…? Première loi qui a suivi celle sur le mariage. L’homophobie crasse et grégaire nous a explosé à la figure. Mais elle est là aussi tapie dans ses dimensions les plus insidieuses. Et pour remédier à cela, à part l’éducation – comme le formidable travail de SOS homophobie que je suis dans le film –, je ne vois pas comment on peut réussir à s’en débarrasser. J’ai fait pas mal de films sur les roms et les gens du voyage. C’est exactement la même logique minoritaire. Donc ce projet de film s’est inscrit logiquement dans la ligne de ce que je fabrique depuis une dizaine d’années, des objets de pensée anti-préjugés. Des brèches d’anti-conformisme.

Quelle a été la part du crowdfunding dans le financement? Films de Force Majeure a demandé 7000 euros sur Ulule pour démarrer le projet. On était d’accord sur le fait qu’il y avait urgence à réaliser des films sur ce sujet et que je ferais le film même si nous n’obtenions que 7000 euros. Finalement le crowdfunding s’est terminé à 8200 euros, et quelques financeurs ont appuyé le projet. Le budget global est d’environ 80000 euros. Le crowdfunding, les 8% de retenue de Ulule en moins, représente donc un peu moins de 10%.

Le baiser d’Auriane et Julia, le fameux «baiser de Marseille», qui donne son nom au film, est surtout un point de départ pour un propos plus vaste. Comment ce choix s’est-il fait? La piste de travail de départ c’était la photo, l’histoire de ce succès, mais ça s’épuisait vite et d’une certaine façon tu peux raconter l’histoire de n’importe quelle image qui enflamme le net de façon assez similaire. Mais ça a nourri ma réflexion. Ce qui m’a plu dans ces tentatives-là, ce sont des analyses comme celle de Stéphanie Künert qui me disait, «la photo fonctionne de façon iconique, elle a un côté parfait» (d’ailleurs régulièrement on m’a demandé s’il s’agissait d’une mise en scène, et c’est drôle parce c’est précisément tout l’inverse), «mais est-ce qu’elle aurait fonctionné aussi bien si au lieu d’Auriane et Julia, deux filles plus masculines et moins “mignonnes” – avec tout ce que cela a de relatif! – avaient été au centre du cliché?».

baiser de marseille gerard julien AFP

Auriane et Julia ont dit très vite, pour ne pas brouiller l’image, qu’elles n’étaient pas elles-mêmes homosexuelles, mais bon ça ne se voit pas à l’image. Je les ai rencontrées dès ma première venue à Marseille en février. J’avais envie de comprendre où elles avaient puisé cette audace, ce qu’il en était de leur conscience politique. Il faut un certain courage pour faire ce type d’acte, a fortiori sans préparation. Ça peut inspirer d’autres personnes. Et dans l’ensemble de mon travail, je suis très obsédée par tout ce qui peut contribuer à redonner envie de lutter et de se ré-approprier la politique. Mais je n’ai pas eu accès. D’abord, même si elles ont des ami.e.s assez politisé.e.s, elles sont dans une sorte de refus du politique. Impossible de leur faire admettre que leur acte, même instinctif, était un acte politique. Des éléments de leur vie de famille personnelle permettait de comprendre leur acte, mais on ne pouvait pas en parler dans le film. Donc je leur rends hommage dès le début, ensuite elles accompagnent le déploiement du film. Mais la question du film, c’est cette vague homophobe, que j’ai choisi de regarder du côté de ceux qui luttent.

C’est très curieux d’ailleurs cette image toute rose devenue un symbole, avec ces deux demoiselles et leur tendre baiser, en parallèle de la violence qui n’a cessé de croître. En filigrane, il y a bien sûr la montée des extrémismes, la précarité qui se déploie sur toute l’Europe avec comme conséquence cette crispation contre les minorités «responsables de tous les maux».

Christian Deleusse et Jacques Fortin

Et puis le film se termine avec une auto-critique assez forte, portée par deux des fondateurs des UEEH, Jacques Fortin (à droite sur la photo) et Christian Deleusse (à gauche sur la photo), sur le fait d’avoir fermé les yeux sur la persistance de l’homophobie en France, une erreur de lecture de la réalité qui a provoqué une violence en boomerang. Bien concrète, bien trash notamment pour plus de 100000 enfants qui vivaient tranquilles dans leur famille homoparentales et dont les antis, sous couvert du «droit de l’enfant», sont venu.e.s contester l’existence même. J’ai choisi donc essentiellement de m’entretenir avec des militant.e.s qui luttent contre l’homophobie au quotidien. Pour essayer de contribuer à redonner un élan dans ce sens, plutôt que de nous déprimer plus encore et de m’engluer dans l’ignorance nauséabonde des antis du type «un père c’est fort et rassurant; une mère doux et compréhensif». Ambiance Haro sur le djendeur! Après mon film Fille ou garçon, mon sexe n’est pas mon genre, donner la parole pour entendre ça, ça me donnerait à moi la sensation de régresser.

C’était important pour toi de donner la parole à toutes les parties? Aussi bien aux deux filles qui s’embrassent qu’à celles et ceux à qui leur geste s’adressait? Oui parce qu’à nouveau l’acte d’Auriane et Julia est un point d’entrée. Important. Et qui j’espère donnera du courage à d’autres. Ensuite, n’étant pas elles-même lesbiennes, ni militantes, même si elles ont généreusement accepté de participer à la vidéo de promo de la marche des fiertés 2013 de Marseille, elles n’ont pas besoin de discourir sur l’homophobie. Tout est concentré dans cet acte qui veut ridiculiser toute action homophobe. Ensuite j’ai voulu parler avec des dits «antis», mais je crois que ça doit faire l’objet d’un film en soi, j’ai vu passer dernièrement un projet de ce type lancé en mode crowdfunding également. C’est évidemment intéressant de comprendre ce qui anime ces personnes. Mais je ne veux pas plonger dans l’horreur de leurs témoignages. Je suis athée et bien fière de l’être. Je ne vois dans les religions qu’un mode de contrôle et de manipulations des masses. Alors bien sûr, en tant qu’homosexuelle, je pourrais me dire qu’il est important d’apprendre à contrecarrer des logiques conservatrices d’un autre âge. Mais je préfère être du côté où l’on pousse en avant plutôt que du côté qui freine. J’ai fait intervenir des antis avec parcimonie dans le film. Le public a ri en les entendant. J’ai fait une interview d’un gay anti-mariage et pro-antis, que je n’ai pas utilisée dans le film, car je dois avouer que les personnes qui se tirent des balles dans le pied avec des arguments stupides me dépriment, a fortiori quand ils sont censés jouer dans mon camp.

A-t-il été difficile de retrouver certains témoins? Non, ils ont collaboré assez volontiers. Ce qui m’a surprise. Avec un discours bien policé et assez lénifiant. Il est très difficile de leur faire entendre – je parle là des gens d’Alliance Vita fondé par Christine Boutin – que leur «droit de l’enfant» n’est rien d’autre qu’une façon de travestir leur homophobie. Par contre impossible de parler avec qui que ce soit de Civitas. Et en fin de compte, j’ai découvert un court-métrage très efficace du collectif 360º et plus, intitulé Ecce Homo. Ce collectif féminin interviewe un élu FN de la région de Marseille, et là en une phrase tout est dit. Du genre «Nous on n’a pas de problèmes avec les homosexuel.le.s, mais deux hommes ou deux femmes qui s’embrassent dans la rue, en 2014, c’est pas possible».

Comment s’est passée l’interview de Jean-Claude Gaudin, le maire de la ville? Lui aussi a accepté promptement. Je pense que c’était lié au fait que les élections municipales étaient proches. Et qu’il devait savoir que j’allais aussi rencontrer Marie-Arlette Carlotti.

Carlotti Auriane Julia baiser de marseille

C’est un animal politique super rodé. Il a tout fait pour parler 20 minutes sans m’en laisser placer une, et pour éviter que des questions biaisées n’aboutissent à un «outing» non maîtrisé. En même temps il lit Têtu (mon père non) et il est très au fait des mœurs locales en termes d’homosexualité. Disons que voilà un maire très attentif à la vie de ses minorités! Je ne vois pas bien ce qu’il risque aujourd’hui à être honnête, mais il préfère botter en touche en disant en gros, les gens pensent ce qu’ils veulent, «et je vais vous dire, je suis libre et je m’en fous». Et c’est son droit en effet. Mais il devrait faire du cinéma s’il prend un jour sa retraite, il est très cinématographique.

Jean-Claude Gaudin

À un moment, l’une des personnes qui témoignent dans le film parle de la «Manif pour tous» comme si ses actions étaient terminées. On a vu pourtant de nouveaux défilés en octobre. Est-ce que cela montre à quel point ton film est encore d’actualité, même s’il est né d’une action qui a maintenant deux ans? Oui, comme dit plus haut, la haine homophobe a eu toute la place pour s’exprimer. On savait que l’homophobie était là. Mais je ne peux pas m’empêcher de penser que le fait de devoir la taire, peut progressivement la diluer jusqu’à la faire disparaître. La laisser s’exprimer à l’inverse, lui permet de se raviver. Genre Voldemort. Et là le gouvernement a une responsabilité majeure dans le fait d’avoir laisser faire. Recevoir Barjot à l’Élysée, c’était la honte, elle représente qui exactement à part elle-même et sa frustration d’avoir perdu son statut de micro-vedette, femme de? Même Karl Zéro le beau-frère a fini par intervenir pour la calmer.

Comme le dit dans le film Astrid, maman avec Myriam de deux petites filles, «cette violence on a pas fini d’en payer le prix et elle va pourrir l’ambiance de la société française pendant un bon moment». Je suis d’accord avec ça, les chiens ont été lâchés avec le soutien hypocrite du pouvoir. Hollande qui soutient les maire récalcitrants etc. Qu’est-ce qui empêche aujourd’hui un apprenti homophobe de s’essayer à l’exercice sur la place publique quand un million de ses aîné.e.s ont défilé drapeau rose à la main? Le plus déprimant c’est bien sûr tous ces enfants qui ont appris à être homophobes, ça, ça donne la nausée. Et puis ça sera tellement bien quand certain.e.s parmi eux se sentiront eux-mêmes homosexuel.le.s…

Quelle a été la réception du film à Marseille où il a d’abord été présenté? Bonne, le milieu LGBTI est en plein renouvellement, nouvelles têtes, nouveaux projets, nouveau collectif (collectif-idem), une association au sein de la Mairie (Municigays) – la première en France –, le maire, toujours le même lui, a promis la création d’un centre gay et lesbien, on attend, mais c’était au programme. Donc je pense que le film pousse dans le même sens. La question subsidiaire est d’analyser la relation de la ville à ses minorités sexuelles. Le tissu associatif et marchand n’est pas très dense. Mais on ne peut pas dire que ça soit pire qu’ailleurs. En revanche, il y a un sexisme palpable, et évidemment quand le sexiste est fort, l’homophobie n’est pas loin. L’invective «PD» fait partie du quotidien. Donc il y a du boulot.

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Photos Aurélie Tessier (Valérie Mitteaux, marelle SOS homophobie Paca dessinée pour l’exposition Les petits papiers pendant Ze Festival, dans le cadre duquel a eu lieu la première aux Variétés à Marseille le 17 octobre 2014) / Gérard Julien/AFP (Baiser de Marseille) / Valérie Mitteaux (captures du film Le Baiser de Marseille)